CHOCOLATE, de Mick Garris (série MASTERS OF HORROR, saison 1, épisode 5, USA-2006) : le syndrome de la binette moche...

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Fais moi mal, jaunis, jaunis, jaunis ! (ce sera comme un hommage)" par Dr Devo)

 

Chers Focaliens,
 
Plutôt que d'aller voir LES BRONZÉS III (10 millions d’entrées dépassées grâce au Printemps du Cinéma, c'est cuit), restons chez nous et dévorons ces délicieuses petites cassettes HI-8 que l'on m'a gentiment données, remplies à ras bord d'épisodes de la série MASTER OF HORROR.
On passe maintenant, et toujours dans le désordre, à l'épisode 5 ! Si je veux ! Ça s'appelle CHOCOLATE, et ça fout les jetons si l’on repense à ceux qui, comme moi, souffrirent jadis de voir l'ignoblissime film homonyme avec Juliette Binoche et Johnny Depp (voir photo). Vu le ton de la série MASTERS OF HORROR, on est en doit de s'attendre à l'exact contraire de ce film de sinistre mémoire.
 
Ce cinquième épisode est signé Mick Garris. C’est un vétéran de ce genre de séries, puisqu'il avait déjà participé, dans des temps anciens (fin des années 80, je crois) à la série fantastique AMAZING STORIES produite par Steven Spielberg. Maintenant, Garris s'occupe des adaptations télévisées des nouvelles et romans de son ami Stephen King (dont il faudra que je parle un jour d'ailleurs...). Et comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Garris, instigateur de la présente série, ne s'est pas gêné pour réaliser (et écrire) un épisode ! Pourquoi pas ?
On quitte le ton potache et trasho-marrant de SICK GIRL ou DANCE OF THE DEAD (bien que dans ce dernier cas, je ne suis pas sûr que ce soit volontaire). Henry Thomas est un jeune homme... Oui, oui, Henry Thomas ! Le petit garçon de E.T., quoi ! Ben, il a 34 ou 35 ans, il va bien, et il continue son bonhomme de chemin ! Merci. Pour les inconditionnels, on l'a vu dans le "finalement, ça m'intéresse pas" SUICIDE KINGS, et aussi dans le VALMONT de Milos Forman. Il a d'ailleurs pris un coup de vieux. On voit tout de suite qu'il a 35 ans, plus ou moins, mais il a une vieille tête abîmée, et si l’on ne regarde que son visage, on lui en donne quasiment 45 ! Je peux continuer ?
 
Henry Thomas travaille dans le labo d'une société qui fabrique des saveurs artificielles pour l'agroalimentaire. Si vous achetez des chips apéritif au goût de melon ou banane flambée, c'est grâce à lui. Récemment divorcé, il se retrouve dans son grand appartement vide, sans son ex et sans son fils (un affreux petit Juju qu'on ne voit que dans une courte scène, ah non, deux, en fait, fort heureusement). Il souffre de solitude, et heureusement que son collègue de labo, Matt Frewer (très bon) est là pour le faire rigoler un peu ou pour le sortir de temps en temps.
Une nuit, alors qu'il a dormi d'une traite, Henry se réveille en étant persuadé... d'avoir mangé du chocolat ! Il est formel, quand il sort du lit, il a un goût de chocolat dans la bouche ! Non, non, non, il n'a pas rêvé qu'il a mangé du chocolat ! Il se trouve que oui, effectivement, Henry ne mange que des légumes depuis trois semaines (il suit un régime, le pauvre) mais n'empêche : il jurerait avoir mangé du chocolat pendant la nuit. [L'Histoire montrera pourtant qu'il ne rêvait pas de Fanny Ardant !] Les choses empirent rapidement. Henry fait de plus en plus fréquemment des hallucinations très bizarres. Sans prévenir, il voit alors des endroits qu'il n'a jamais vus et des personnes qu'il n'a jamais rencontrées ! Il ne peut pas contrôler ces visions qui, bien souvent, s'accompagnent d'hallucinations sonores. Intrigué, il décide de prendre le taureau par les cornes. En mangeant du chocolat, comme lors de son premier réveil bizarre, il espère provoquer les visions et savoir ce que tout cela peut signifier... Et ça marche ! Il comprend en fait qu'il voit à travers les yeux (et les sensations physiques) d'une autre personne. Et c'est une femme. Henry tombe amoureux de cet être, qu'il apprend à connaître de l'intérieur. Il ignore par contre qu'il n'est pas au bout de ses peines, et que son parcours va être jonché de sang... [Non, je ne dévoile rien, je le jure sur la tête de Boingo, c'est dit depuis le début !]
 
Alors là, c'est clair, on a quitté le registre de la farce, et on est bien loin des frasques de Misty Mundae (mange, mon petit Google, mange !). Le ton de cet épisode est très différent, et penche vers une ambiance qui n'aurait pas déplu (avec d'autres conséquences, bien sûr) aux amateurs de LA QUATRIÈME DIMENSION. Mick Garris a eu une idée loufoque, certes, mais il n'empêche qu'il a aussi creusé quelques bonnes pistes.
 
Tout d'abord, le simple départ de l'histoire, centré autour du goût, mais qui ne deviendra malheureusement qu'un simple procédé mécanique (de scénario). Ce qui intéresse Garris, c'est cette histoire de vision dont on ne sait, pendant une moitié du film, pas grand chose. Et ce qu'en fait le réalisateur est assez étonnant. Henry Thomas ne sachant pas ce qu'il voit lors de ses hallucinations, il tâtonne quelque peu. Parallèlement, son collègue de labo le fait sortir. Après une première hallucination sonore (plutôt réussie, j'y reviens), il fait la rencontre d'une superbe jeune fille, pas farouche du tout et absolument gentille. Ils couchent ensemble bien sûr (bien qu'on se demande ce que fait cette jolie créature de 28 ans avec un type qui en a 45 !). Le lendemain matin, au réveil, Thomas n'a même pas le temps d'aller aux toilettes qu'il a une vision. Sa nouvelle amante est très effrayée. Mais elle croit vite à une blague de mauvais goût, et c'est là la belle idée de cet épisode. Henry Thomas s'aperçoit qu'il voit et qu'il ressent les choses à travers le corps d'une femme, car ce matin-là, celle-ci est en train de faire l'amour avec un splendouillet métis bodybuildé et curieusement hétérosexuel !
 
Quand j'ai vu cette séquence, je me suis dit :"Merdre alors ! Quelle sacrée idée perverse et belle !" En plus, comme l'acteur qui joue l'amant de la femme a un physique, comment dire, euh... ambigu (une espèce de chippendale métis), ça marche du tonnerre. [Je pourrais vous donner un détail ou deux de plus, mais vous verrez cela par vous même !] On assiste donc à cette étrange découverte du plaisir "de l'autre côté" par Thomas, en assistant à la répulsion progressive que cela provoque chez sa nouvelle fiancée, qui assiste sans rien comprendre à sa crise. En plus, c'est là que débarque le petit Juju ! Une horreur, et surtout une très belle idée, assez ambiguë car l'expérience s'est avérée bouleversante pour Henry Thomas.
Je me dis que c'est bien osé, ce début d'histoire, dérangeant et ludique, et je me demande même où la chose va nous mener. Après tout, sommes-nous sûrs que les scènes d’hallucination sont réelles ? Vont-elles se passer ou sont-elles déjà passées ? Est-ce du présent ? Ça se passe dans quel pays ? Quel est cet horrible chippendale au sang mêlé (et peintre croutiste en plus) ?
Je savoure à l'avance, d'autant plus qu'il y a une petite touche sociale sympatoche et tout à fait développable...
 
Malheureusement, malgré ces bonnes idées et une ou deux autres (notamment la séquence gore, plutôt rigolote et mêlant encore le sexe et l'effroi), le reste ne sera pas à la hauteur, et ce pour plusieurs raisons. Tout d'abord, malgré la potentielle richesse du sujet, Garris s'en tient aux éléments basiques de son histoire, et semble vouloir un peu alléger la base fantastique de son histoire pour la replacer sur le terrain des sentiments (tordus), quitte à la relancer par un petit côté thriller qui n'aurait pas été déplaisant si ça avait été une nuance mineure venant enrichir l'hypothèse de départ. En voulant ainsi ménager la chèvre et le chou, le récit devient plus désincarné, plus terre à terre, et surtout pas poétique ou fantastique. Dommage.
Deuxième défaut, désolé les filles, mais c'est Henry Thomas. Ah, c'est sûr, il mouille sa chemise, le garçon, et il se donne même beaucoup de mal, mais au final, il ne décolle jamais, ne diffuse qu'une extase et un sentiment amoureux bien théoriques, qui se reposent de plus bien souvent sur les dialogues. C'est embêtant. Que ce soit un personnage solitaire et donc un peu pathétique, c'est bien logique, mais on ne sent pas grand chose de son "amour fou" ou de sa détermination.
Le deuxième point noir, je n'en suis pas sûr à 100%. Alors je vous pose la question : était-on obligé d'introduire le récit par le témoignage de Thomas après les événements ? Face caméra en plus (ceci dit, vu le système des hallucinations, ce face caméra, bien que très maladroit, n'est pas complètement illogique) ?
Tertio, la mise en scène ! Bon sang de bois ! La mise en scène ! CHOCOLATE n'est pas d'une laideur insoutenable ni d'une bêtise épouvantable, mais... Garris est rattrapé par sa frilosité et sa tendance à l'illustration. Et ici, c'est assez marrant, parce qu'il va bousiller sa séquence finale, car justement son parti-pris de mise en scène pour les hallucinations est unilatéral et surtout, INCOMPATIBLE avec le twist final ! C’est très étonnant, et presque un cas d'école.
Je m'explique. Quand Thomas a une hallucination, en général, la caméra le filme peu ou prou de face. Puis vient le contrechamp (souvent en plan séquence) vu en caméra subjective "à travers les yeux de la femme". Puis re-champ, puis re-contrechamp, gisquette et fermez le banc. Garris a une bonne idée pour clore son petit machin. Je ne vais pas vous dire quoi exactement, parce que je suis pas là pour bousiller le travail des autres, mais bon, grosso modo, et là je parle en codé pour ne rien dévoiler (enfin pas trop). Disons qu'il annule le contrechamp ! Quelle superbe idée théorique. Simple, mais efficace. Mais comme il a fait pendant tout le moyen métrage des séquences bébêtes et premier degré des hallucinations, ben, il le fait quand même et ça ne donne rien ! Pire, ça annule l'idée ! Bravo, tu as tout gagné. Comme quoi, en matière de mise en scène, le refus du mieux est l'ennemi du bien, si j'ose !
Pourtant, il y avait des choses pas mal dans ce film. Une séquence complètement improbable dans une salle de concert, où Thomas se bouche les oreilles (quel vieux garçon !) et où l’on est donc privé de son pendant une bonne minute. Puis une jolie poupée vient lui parler, et là, une hallucination, mais sonore uniquement, commence. Et Thomas, effaré, s'aperçoit qu'il n'entend rien de ce qu'est en train de dire la fille la plus jolie avec laquelle il ne discutera jamais (d'ailleurs, elle se casse, du coup), et en plus, il regarde le concert de hard-rock sur scène et entend dans son hallucination de la musique classique. Ça dure assez longtemps, c'est une formidable idée, et ça marche terrible !
 
À part ce vent gentiment iconoclaste, pas grand chose. Le montage suit Scénario le Prince des Ténèbres, encore une fois, et la réalisation est assez terne (un mauvais point quand même pour le décor de l'appartement : que c'est laid). Dommage donc d'avoir accouché de deux ou trois idées vraiment séduisantes... et d'avoir noyé le reste dans l'anonymat le plus complet. Et puis, une idée de mise en scène ne suffit pas à faire un film (au minimum, on préconise ici une idée par plan, bien sûr !). Surtout quand cette idée annule la mise en scène voulue stupéfiante de la dernière scène ! Bref, ce CHOCOLATE est vraiment évitable. [Ah oui, j'oubliais : où sont les bagages ? où sont les voyageurs ? Hey, Garris, tu l'a mis où, le rythme ?]
 
Personnellement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Lucarnus Magica

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Commenter cet article

Dr Devo 22/03/2006 15:59

C'est une remarque de bon aloi, chère Prisca! je vois que la lecture des articles se fait de manière sélective et que les mets sucrés et cacaotés sont privilégiés! C'est très encourageant!Salutations à vous et à Prisco bien sûr.Dr Devo.

Prisca 22/03/2006 11:48

Ouais.Enfin, tout ça ne vaut pas un clair de lune à Maubeuge, si vous me permettez.