28 SEMAINES PLUS TARD de Juan Carlos Fresnadillo(UK-Espagne, 2007): Parkinson, mais pas Alzeihmer !

Publié le par Dr Devo

Chers Focaliens,


Après des vacances courtissimes mais méritées, me revoilà sur Matière Focale, pour réanimer un site un peu secoué par les aléas de la vie et le fait que les journées ne font pas 36 heures, chose à laquelle il est quand même bien difficile de se résoudre. Pendant la trêve estivale, c'est le Marquis qui m'a offert les cartouches, occasion pour moi de la jouer séances de rattrapage et de vérifier en dividi, ce qui fut loupé en salle...


On avait déjà évoqué ici et dit le bien qu'on pensait de 28 JOURS PLUS TARD, le beau film de zombies de Danny Boyle qui n'a pas réalisé BIENVENUE CHEZ LES CH'TIS mais qui plutôt en bonne forme ces dernières années. Pour la suite de ce film (28 JOURS..., pas LES CH'TIS), on change de metteur en scène et on va piocher dans le petit mais sympathique réservoir espagnol en la personne de Juan Carlos Fresnadillo dont on avait déjà vu le beau et original INTACTO que je vous recommande particulièrement (avec un Max Von Sydow en grande forme, ce qui ne gâche rien !).


Alors, on est reparti comme en 40. L'Angleterre a bien changé depuis la contamination étrange et zombiesque du premier épisode. Le nombre de survivants est ridicule, mais il semble que l'épidémie se soit stoppée. Les autorités ont donc décidé de confiner les survivants, après avoir vérifié qu'ils ne présentaient aucun signe alarmant en ce qui concerne leur santé, dans un quartier de la ville qui vit donc en autarcie. Robert Carlyle qui a perdu sa femme dans d'atroces circonstances, est devenu une espèce de super-concierge dans une des tours qui abritent les réfugiés. Il apprend que ses enfants sont vivants. Après les retrouvailles, il leur apprend la mort de leur mère, mais ceux-ci, étrangement, la retrouve en sortant de la zone de confinement ce qui est, bien sûr, totalement interdit! La maman est rapatriée pour examen dans la zone de confinement. La doctoresse de l'armée, Rose Byrne  découvre alors effarée que la mère n'est pas contaminée mais qu'elle est néanmoins porteuse du virus, chose qui n'a jamais été constatée auparavant. Et là, les choses se gâtent : Mme Carlyle finit par contaminer quelques personnes et la zone de confinement des survivants se transforme en piège. L'armée n'a plus le choix et décide en conséquence de raser tout le quartier sécurisé. Rose Byrne et les enfants Carlyle tentent alors de s'enfuir, mais les soldats tirent à vue sur les zombies et les personnes contaminés sans distinction. Ce n'est pas gagné...


Fresnadillo qui est aussi ici co-scénariste, reprend totalement le ton de 28 JOURS PLUS TARD, à savoir un film vif, très sombre et prenant le thème zombiesque avec un absolu sérieux. Le scénario, très bien développé et qui démarre avec une séquence bougrement sombre et efficace (la mort de la mère) aux enjeux moraux insupportables, relève par contre l'intrigue sur le plan collectif. Le quartier de Londres qui est sécurisé et accueille les survivants permet une belle variation sur le thème de l'enfermement, thème classique du film de zombies adulte. Ici, l'aspect collectif mais en vase clos de cet enfermement marche vraiment bien. Lorsque les choses se gâtent, Fresnadillo pousse la machine plus loin en déclenchant une ambiance ample, impliquant énormément de personnes, laissant ainsi le film devenir un véritable champ apocalypse, mais collective cette fois, et bien loin de l'ambiance de massacres par petits groupes du premier épisode. Cet élargissement marche parfaitement, et les meilleures parties du film sont sans doute les séquences de panique et de massacre militaire vraiment très réussies, et même très bien écrite en ce sens qu'elles mêlent le drame personnel au drame collectif. Les enjeux moraux, le désespoir des participants sont donc palpables. Sur un autre plan, alors que son film s'oriente vers le film d'action plus poussé, Fresnadillo fait un pari risqué en concentrant les intrigues familiales et personnelles jusqu'à l'absurde ou du moins jusqu'à la licence  poétique pas forcément réaliste, ce qui est assez étonnant au vu du contexte. La quête de Robert Carlyle qui retrouve toujours la trace des enfants (ce qui est extrêmement peu probable), la concentration des personnages principaux (Rose Byrne, le tireur d'élite) déplaira sûrement à certains. Il n'empêche, si la tentative était osée et aurait pu virer au grand caricatural hollywoodien (où tous les éléments convergent toujours dans des ensembles signifiants mais ridiculement symboliques et en contradiction avec le développement narratif de ces films), Fresnadillo réussit ce pari gonflé. Le film est alors, paradoxe, à la fois "réaliste", apocalyptique mais aussi poétique. La quête de Carlyle, et la confrontation inévitable qui devrait s'en suivre, ne prennent pas le pas sur le reste mais reviennent et languissent comme une obsession absurde, qui n'est pas toujours sans rappeler les processus d'humanisation zombiesque de la saga de Romero (à partir du JOUR DES MORTS-VIVANTS). Bref, cette belle idée de l'obsession familiale surprend dans ce contexte et fonctionne en un mouvement gonflé, exagéré, hypertrophié, mais qui est amené avec habileté, et qui surtout, insuffle un souffle lyrique assez touchant. Bien joué. Sur le reste, les enjeux et la sensation de répétition dans l'horreur, le sentiment d'un puit sans fond de barbarie infernal fonctionnent très bien. L'action est bien écrite et permet de beaux développements narratifs. 28 SEMAINES PLUS TARD ne fait donc pas honte à son illustre et apprécié modèle, et arrive à développer beaucoup de nuances et des scènes d'action vraiment anxiogènes, en gardant la forme adulte et sérieuse du film de Danny Boyle. L'orientation action et apocalypse est une nouveauté, mais permet au réalisateur espagnol de rester dans la continuité du premier épisode sans répétition. Le film est donc une jolie variation, et les séquences de bravoure sont nombreuses et bien amenées : contamination de la mère, propagation intime mais rapide du virus, ou encore les scènes avec les snipers et celle, plus effrayante encore (et très bien mise en scène dans sa première moitié, j'y reviens) de contaminations en domino dans la pièce fermée (très bonne idée !).
 

Alors pour la mise en scène, c'est plus délicat et on est quasiment dans un cas d'école, surtout pour nous, petits focaliens . Le Marquis a sans aucun doute raison : Fresnadillo a voulu reprendre le style du film de Danny Boyle avec sa caméra vidéo portée, vive, et ses images "à l'arrache". Ici, le rendu n'est pas ouvertement celui de la vidéo et vise une qualité 35mm, ce qui rend la démarche plus problématique. En effet, Fresnadillo cadre les protagonistes dans les passages d'action, évidemment très nombreux, en plans serrés, voire très serrés. La caméra pendant ce temps-là s'agite en mêlant gigotis et effets d'obturations (relativement rapides cependant) qui sont si à la mode depuis quelques années... et toujours aussi laids. Plans serrés, mouais... Tremblés parkinsoniens, mouais... Tu la sens venir ma déception, chère lectrice ? On reconnaît un des grands mal du cinéma d'action contemporain. Les réalisateurs, souvent très embêtés pour cadrer, choisir les axes et spatialiser, profitent en général de ce procédé pour faire des montages épileptiques, sur des rythmes technoïdes sous acide, afin de cacher l'absence de leur mise en scène, et en se reposant sur le présupposé, totalement faux et idiot d'ailleurs, qu'une image par seconde ou moins, c'est autant de rythme de gagné, raisonnement aussi bien partagé par les réalisateurs que par les spectateurs d'ailleurs. C'est un peu ce que se passer dans BATMAN BEGINS par exemple... Alors, ici, c'est différent ! Bah oui, je fus très surpris ! D'abord, l'action sur certaines séquences exige des plans larges, voire très large (la fuite de nuit), et de toute façon le reste de la mise de Fresnadillo est plutôt aéré. Mais une scène dés le départ m'a mis la puce à l'oreille : celle de la fuite de Carlyle vers la rivière dans la séquence d'introduction. Quand les gigotis ont commencé, je me suis dit : "Bon ben, la messe est dite, Coco. Terminus, tout le monde descend... Que ça va être laid !". Adieu mise en scène construite. En fait, ce n'est pas complètement le cas. Quand Carlyle fuit à travers la prairie poursuivie par des zombies très en colère et très rapides, je m'aperçois que Fresnadillo ne commet pas tout à fait la même erreur que ses collègues tâcherons. Je réalise, au contraire, avec effroi dans cette scène que, si les gigotis sont laids, laids, laids, quelque chose fonctionne ! Pourtant, le cadre est ignoblement serré... Et c'est là que je comprends : le cadre est laid, les gigotis sont ignobles, mais, et c'est bien la première fois que je suis témoin de la chose depuis que les cinéastes utilisent ce procédé, les axes et la spatialisation sont parfaitement choisis et orientent un montage tout à fait honorable ! Bref, pour le dire autrement et pour que ce soit compréhensible, si le procédé classique désormais, est toujours aussi pourri, Fresnadillo ne l'utilise pas pour arrêter de faire de la mise en scène et cacher la misère : dans le même temps, et c'est un sacré paradoxe, il coupe, il spatialise, il organise, l'animal, et de plutôt belle façon en plus. Voilà tout le paradoxe de 28 SEMAINES PLUS TARD. Le film est très bien écrit, je l'ai déjà dit, et équilibre parfaitement, avec pas mal de personnalité en plus, enjeux, émotion et action. Mais l'effet de tremblé et le cadre ridiculement serré sont très laids... Mais le découpage et le choix des axes est souvent judicieux voire malicieux. Dans la scène de la fuite de Carlyle, si Fresnadillo, sans rien changer d'autre, avait simplement élargi son cadre, c'était très beau et très ample ! Et s'il avait utilisé une steadycam (un peu rapide pour ça quand même) ou plutôt un travelling "motorisé", la scène aurait été vraiment très belle. Autre cas intéressant, la scène de contamination de masse dans la salle de confinement, très bien découpée et cadrée dans sa première partie, et plus maladroite ensuite... Vous les voyez, chères lectrices, on nage en plein paradoxe ! Étonnant, non ?



En conclusion, Fresnadillo livre un travail malin, vraiment touchant, pas idiot du tout, et dans le fond, noirissime (quelle fin sombre).  Dans la forme, il y a beaucoup de bonnes choses, notamment des effets spéciaux assez réussis, et une ambiance d'apocalypse et de foule apeurée très réussie surtout au vu du budget du film qui, du coup, paraît assez luxueux. Évidemment, on ne peut que regretter le gigotisme de l'ensemble qui minimise drôlement la beauté potentielle que le film avait à portée de main ! Si cette option, qui consiste à se placer dans le chemin esthétique de Boyle (qui lui maîtrisait aisément la chose par l'utilisation de la vidéo et un montage vraiment original), est vraiment rageante et donne l'impression qu'on passe à côté de quelque chose de vraiment trèèèèès réussi, il faut bien reconnaître que 28 SEMAINES PLUS TARD possède un vrai ton, et témoigne d'un vrai sérieux, ce qui est toujours réjouissant. Le film n'est pas très beau, souvent, mais ses autres qualités, et notamment le fait que le réalisateur continue de mettre en scène malgré tout, ou encore les partis pris couillus de l'écriture (la scène des décapitations par hélicoptère ! Fallait oser quand même...) font que 28 SEMAINES... est trèèès largement au-dessus de la moyenne, et insuffle beaucoup d'émotion dans le bronches de son spectateur. L'interprétation, vraiment excellente, maximise aussi cette ambiance de peur et de sérieux. Le film mériterait d'être plus beau, surtout que le plus difficile est fait, et haut la main encore. Il nous laisse avec des regrets un peu rageants, mais la qualité de l'ensemble en font vraiment un bon film et même un peu plus. L'esthétique biaisée du film ne fait même pas oublier les réels et nombreuses réussites qui le composent. Étonnant, non ? Allez, ça ne fait jamais qu'un paradoxe de plus sur Matière Focale ! On n'est plus à ça près...


Finalement Vôtre,




Dr Devo.


Publié dans Corpus Analogia

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