LA MORT AUX TROUSSES, d'Alfred Hitchcock (USA-1959) : Alice n'est plus ici

Publié le par Dr Devo

[Photo : "(Tu Pues) Petite Car(r)ie"]

 

Chers Focaliens,
 
Que faire pour tuer le temps en attendant ? À part lire le nouvel article du site Er-Töshtük (présent depuis des lustres dans ma rubrique "liens", mais clique dessus, j'ai mis de l'hypertexte), seul blog, et même site tout court, original sur l'Internet mondial, et qui cette fois aborde en plus deux questions fondamentales, à savoir : pourquoi il est extrêmement important de génocider les loups si l’on veut être heureux ou tout simplement être un homme libre, d'une part ; et la difficile question du Réel et de sa représentation, question qui, vous le savez, nous est chère ici, et que le Sultan Rahi (rédacteur de ce blog) aborde sous la pression d'une délégation syndicale de travailleurs en studios bollywoodiens. [Je vous avais prévenus que ce site était le seul original sur le web ; signalons que pour la première fois, le Sultan Rahi s'occupe de Mode, mais sans les travaux, et en lance une : la ceinture de pneu !] Oui donc, à part lire ce fabuleux blog, il reste une solution pour les plus courageux d'entre nous : aller au cinéma ! Ça tombe bien, c'est ce qu'on fait, précisément.
 
Je multiplie les infidélités à Pathugmont et à ma très chère carte illimitée, ma chère, comme par jeu. Je vais chez le voisin, situé à peine trente mètres en amont du bâtiment Pathugmont. C'est un établissement art et essai, mais vous savez qu'ici, on n'en fait peu cas (en termes d'expectative, je veux dire, l'art et essai n'étant jamais que le "second marché", et de ce fait, nous ne le méprisons ni ne le glorifions), où, à ma grande surprise, je fus reconnu comme le loup blanc, justement (ça devrait m'inquiéter, quelque part, mais je passe outre). Je suis reconnu et accueilli discrètement mais avec déférence, bonjour Dr par ici, Professeur Devo par là, nous vous avions réservé un siège, etc. S'ils savaient le putsch dans lequel je baigne et dont j'ai participé à l'élaboration (sortie le 1er avril, je continue mon teasing !), ils m'auraient sans doute accueilli comme une divinité cosmique, ce qui, je le confesse, aurait heurté quelque peu ma modestie naturelle ("art d'être conscient de son véritable [véridique ?] niveau"). Je serre donc quelques mains, je signe quelques livres que je n'ai pas écrits (dont une première édition en cuir relié de LA RECHERCHE... de Proust, ils sont mignons !), j'insiste pour payer ma place qu'on me propose en offrande, et d'un coup le silence se fait, lorsque la jeune personne responsable du contrôle me demande ce que je vais voir. Ils ont cru à un suspense à ce moment-là, mais en fait, j'hésitais (tiens, un peu comme dans HOMECOMING de Joe Dante), vaguement tenté par un retour aux pénates fissa, car quand l'échec ou le rendez-vous manqué s'est produit plusieurs fois sur le même produit (j'y viens, j'y viens), on finit, par fétichisme ou par jeu, par vouloir le répéter, c'est puéril sans doute, mais rigolo. La nature humaine a parfois des rebonds surprenants, et c'est mû par je ne sais quelle pulsion, alors même que j'aurais bien tué quelques soldats ennemis chez moi, tranquillement, dans mon bureau, que quelque chose en moi donc, répétai-je, s'active sans que j'en ai vraiment conscience, et je prononce, du moins je le suppose à posteriori, les mots suivants, avec une simplicité certaine et un peu oubliée : LA MORT AUX TROUSSES d’A. Hitchcock. Et je jure ma matrice, avec ou sans short, devant H&M, que je ne prononçais pas "Alfred", mais bien "A".
La jeunesse de ce pays et les autres de mes contemporains doivent penser que je suis "snoble" à fond, définitivement même, pourrait-on dire, mais l'existence n’est, en ce qui me concerne, qu'une incarnation de lapsus, au pluriel. Pour le dire autrement, c'est vraiment sans malice que ce genre de choses arrive.
 
LA MORT AUX TROUSSES, donc. Cela vous est-il déjà arrivé de ne jamais pouvoir regarder un film, de toujours louper le visionnage, des années durant ? Je ne parle pas d'un film difficile d'accès, car mal distribué ou trop obscur pour obtenir les faveurs d'une mise à disposition populaire et générale (comme cette perle du cinéma "inouïte" réalisée en 1926 (au printemps, je crois...). Non, non, non, je veux dire ne pas réussir à voir un film largement populaire et qui a déjà été mangé par les deux bouts par presque toute la population. Vous voyez ce que je veux dire ?
C'est mon cas avec LA MORT AUX TROUSSES que, malgré toute la bonne volonté du monde, je n'ai jamais été capable de voir, pour des raisons multiples : changement de planning professionnel de dernière minute, coup de fil dans les premières dix minutes du visionnage, suicide du lecteur DVD, non-arrivage de la copie au cinéma, feu dans l'appartement (véridique !), etc. Rien à faire, impossible de voir ce film, et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Le Marquis, toujours généreux, et fondateur de la Dévédéthèque Nationale, ne l'oublions pas, me prêta en son temps la précieuse galette que je devais garder pendant une période indéfinie, entre 4 et 7 saisons je pense. Il aura fallu donc que ce sympathique cinéma programme deux semaines de festivités nonne-stop (6 films par jour quand même) à Cary Grant, pour qu'enfin je parvienne à voir la chose. C'est fait. Marquis, nous avons gagné ce soir (enfin avant-hier après-midi, mais ça sonne mieux comme ça).
 
L'histoire est simplissime, et pour une fois, je vais pouvoir la résumer de main de maître (c'est vraiment la Saint-Melon aujourd'hui, bonne fête à tous les melons !). Cary Grant (quand j'étais petit, son prénom s'écrivait Gary, je le sais, et ils ont changé ça derrière mon dos !) est hyper-cadre travaillant dans la pub. C'est les USA, c'est la fin des années 60, et tout va bien pour cet homme dynamique, fonceur et pressé. À la suite d'un quiproquo microscopique, un étrange groupe de gangsters le kidnappe. Ils l'ont visiblement pris pour quelqu'un d'autre. Grant, ne pouvant leur fournir les renseignements qu'ils demandent, et pour cause, se voit alors forcé de boire douze litres de viski (si je veux) cul-sec, avant que les gangsters ne le mettent au volant d'une voiture sans freins préalablement placée sur une route sinueuse en bordure de falaises. Grant réchappe à ce meurtre maquillé en accident, et décide de tirer la ficelle des maigres indices qu'il a en main afin de bien savoir ce qui s'est passé, ce qui l'amène à une personne travaillant pour l'ONU, qu'il rencontre mais dont il n'a pas le temps de tirer quoi que ce soit, celui-ci étant assassiné en plein hall d'accueil et en pleine conversation ! Tout le monde croit que c'est Grant qui a fait le coup, et fort logiquement, celui-ci s'enfuit... Grant essaie alors de résoudre ce puzzle absurde, tout en échappant à la police, d'une part, mais aussi aux gangsters ! C'est pas gagné !
 
Sacré Loulou que le petit Alfred, qui sort ici sa machine de guerre sur-armée et splendouillette. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. LA MORT AUX TROUSSES est quand même à classer dans la catégorie des films foufous de calcul intégral. Et dans ce domaine, Hitchcock est une vraie bête.
Joli scénario tout d'abord, superbement développé pour que ça dure longtemps, longtemps, longtemps, 136 minutes quand même, plaçant le métrage dans une sorte de semi-slowburn, mot que j'affectionne particulièrement et que je n'avais pas utilisé depuis un bail. Et puisqu'on en parle, précisons d'emblée que langueur n'est pas synonyme d'ennui, bien au contraire. Le film est donc absurde, et la souris (pas Eva Marie Saint, notez bien, qui est d'ailleurs, au passage, la maman de la productrice de SLUMBER PARTY MASSACRE !) accouche d'une montagne (et là, par contre, il y a métaphore, puisque Mont Rushmore). Un petit dérèglement complètement bête va pousser le pauvre Cary dans l'aventure la plus dangereuse du monde, et le spectateur dans 136 minutes de film, chose énorme. Notons également que le film développe ce superbe sentiment cinématographique qu'est la paranoïa. La chose est développée de manière subtile, et sait prendre son temps ou perdre son spectateur dans des apartés surprenantes, à l'image de la scène du train, bougrement longue (Yummy !) et que n'importe qui aurait bazardée en trois minutes, ce qui était du reste jouable !
Hitchcock s'en fout et n'en fait qu'à sa tête ! C'est un gourmand, l'animal ! Et rien que dans le scénario, tu vas les sentir, les paradoxes. LA MORT AUX TROUSSES est donc paranoïaque, bien, mais dans le même mouvement, le spectateur est souvent sur-informé, d'une part par rapport à Grant, et d'autre part dans le cadre d'un film paranoïaque justement, où en principe on devrait en savoir le moins possible ! Hitchcock s'en fout. Il donne des longueurs d'avance à nous, pauvres gueux en principe, et dynamite par là même nos attentes, nous plaçant dans la dangereuse position de "l'entre-deux chaises". La paranoïa du film se nourrit du trop plein d'informations ! Premier point. Restons dans le scénario et remarquons que le film (paranoïaque donc, suivez un peu) est complètement une comédie, quasiment screwball. Encore un paradoxe. Et enfin, comme je le disais, et j'insiste encore une fois, c'est un film qui joue sur la longueur, ce que la majorité des réalisateurs jugerait comme absolument incompatible et avec le thriller, et avec la paranoïa, et avec le screwball ! Rien que pour ça, le film est délicieux, bien entendu, surtout pour quelqu'un comme moi qui se plaint énormément des concordances que les artistes établissent entre certaines nuances, dans tous les domaines d'expression d'ailleurs (notamment la musique, hélas !) : lent=sans rythme, lent=triste, rapide=rythmé, rapide=vif, long=ennuyeux, long=contemplatif, etc.
Malgré tout, un film, ce n'est jamais un bon scénario (malgré le jeangabinisme admis par presque tous), ni de bons acteurs, dont on notera ici qu'ils sont tous excellents, avec mention spéciale à James Mason (absolument barjot en fait, du grand zinzin), et Martin Landau tout jeune mais fabuleusement inquiétant. [Eva Marie Saint est trois mille kilomètres en dessous, mais Hitchcock a tout prévu, et bien sûr, je parie ma rouille sur le maillot qu'il l'a choisie exactement pour ça : elle participe au processus de désinformation / surinformation du film, car dès qu'elle vient s'introduire (hi-hi) dans cette galerie de personnages subtils, elle incarne le syndrome dit de "l'éléphant conduisant un tractopelle dans le magasin de faïences de la période Ming". Notons d'ailleurs que même cette grossièreté du personnage sera contredite par Hitchcock (scène des enchères, qui contredit tout le reste, puis plus prosaïquement le dernier acte).]
On disait quoi ? Ah oui, un film n'est jamais bon à cause de son scénario ou de ses comédiens car, et c'est une preuve que je demande au Jury d'inclure dans le dossier comme irréfutable, on peut faire un film sans scénario (DUEL de Spielberg, avec son scénario timbre-poste [écrit par Richard Matheson, tout de même ! NdC], ou encore, dans le même genre, Agnès Varda, ou encore le prochain David Lynch), et on peut faire un excellent film avec des comédiens médiocres (Daniel Mesguich chez Robbe-Grillet, les films de Jean Rollin, certains comédiens chez Argento, etc.).
Un bon film, c'est de la mise en scène, de la mise en scène et de la mise en scène. [Vous pouvez prendre des notes.] Et ici, c'est du beau. L’échelle de plans n'a pas été inventée par erreur, et ça ne coûte rien. Hitchcock en use et en abuse. Le montage, fut-ce d'un dialogue sur son coulis de champs / contrechamps, ce n'est pas pour les chiens (scène du wagon-restaurant, par exemple ; question à Xavier Beauvois : pourquoi le père Alfred refuse, dans cette scène, de faire autre chose (quelle malice d'ailleurs !) que ce champ / contrechamp, véritable respiration bébête et magnifique du film, qui sera contredite dans les 130 minutes restantes par le baroque global et maniaque de l'ensemble ? Pourquoi, Xavier, pourquoi ? Et surtout, comment se débrouille-t-il pour ne pas rendre stérile cette succession de deux plans ? Qu'est-ce que ça apporte ? Note aux lecteurs qui ne s'appellent pas Xavier : évidemment, Hitchcock s'amuse, car ce long tunnel (hi-hi-hi !) de ch./ctre-ch. est introduit par un plan d'ensemble léchouillé et majestueux (et truqué du reste, par le montage justement : qu'est-ce qu'il s'amuse !!!), puis finit sur ce même plan, soit ABBBBBBBBBBBBBBBBB...BBBBA [Waterloo ! NdC], mais avec deux A baroquissimes ! Et c'est quasiment la seule scène qui échappe au syndrome "12h43" sur lequel je reviendrai plus bas !
Donc, il y a du montage en veux-tu en voilà. Il y a des jeux d'axes très beaux, et souvent je remarque (de manière globale) que le danger arrive par des accidents de mise en scène [le plan subjectif en demi-ensemble vu par Eva Marie Saint dans la gare, qui vient contrarier des plans objectifs ET rapprochés, et surtout l'incroyable scène de l'avion, qui n'est pas formidable à cause de son montage global, mais, nuance, parce que le montage est inféodé, dans ce passage, au jeu sur les axes justement, axes qui sont tous logiques, mais tous injustifiés et contredits (d'où le sentiment de danger)]. Le reste du montage est assez précis mais toujours intuitif, et Alfred sait toujours jouer l'économie là où on attend qu'il balance toutes ses cartouches devant nos visages ébahis (la scène finale ne comporte que trois plans en plan douche qui mettent en valeur la hauteur du Mont Rushmore... Hitchcock préfigure Cronenberg de ce point de vue (n'importe quoi ! J'adore !), en utilisant le champ comme un paravent, et non pas comme une fenêtre, chose d'ailleurs reprise dans la scène de baisers dans le wagon-lit, où Hitchcock fait un cadre ultra-précis et même maniaque de manière à ne laisser aucun doute : dans le hors-champs juste en bas, ça pelote, ça masturbe et ça caresse drôlement et sans vergogne, ce qui fait de cette scène l’une des plus sensuelles et des plus douces et des plus érotiques que je connaisse... D'ailleurs, Hitchcock a prévenu, grâce au hand-acting de Grant : ce n'est pas le baiser qui va être important, ce sont les mains ! C'est beau, non ? Comparez maintenant avec les premières auscultations gynécologiques de FAUX SEMBLANTS de Cronenberg... Et vous obtenez un superbe point de vue complètement devo pour pas cher, et vous pouvez voir la pâte lever et l'entendre s'écrier : "CQFD !"
La photo est classique mais jamais de mauvais goût, mis à part quelques plans zoublimes sur Grant quand il est filmé dans l'obscurité : c'est très dérangeant (scène de la voiture ivre, scène de l'observation au balcon, par exemple). La musique est bonne, mais Hitchcock sait l'arrêter, comme dans la scène de l'avion [Une suggestion de Bernard Herrmann, d’ailleurs. NdC] (quel grand film d'action américain pourrait encore aujourd'hui monter une scène d'action sans musique ? Et si c'était le cas, qui, comme ici Hitchcock, oserait contredire cette scène en bourrant de musique jusqu'à la gueule les autres scènes d'action ? C'est formidable, parce que c'est les deux à la fois !).
 
Il a des milliers d'autres choses. Hitchcock joue à "un coup je te vois, un coup je ne te vois plus", et on marche à fond. Mais le plus étonnant, ce n'est pas ça, mais le "syndrome 12h43" ! [Avant cela, j'aimerais citer les petits délices d'humour, comme par exemple, ce plan où la caméra s'envole et prend de la hauteur pour simuler l'avion qu'on va voir pourtant (plan sonorisé avec le son du moteur !), c'est-à-dire que Hitchcock fait ça alors que les images de l'avion, il les a ! Quel rigolo !]
Malgré tout, même s'il a fait ce film malpoli mais généreux pour s'amuser, Alfred Hitchcock a fait tout ça pour une seule raison : le syndrome 12h43 ! Et j'en suis totalement sûr, et c'est tellement gros, que l'être humain ayant la plus grande mauvaise foi au monde n'osera me contredire. Hitchcock a fait ici un film qui est complètement expérimental ! Non ? Ben, démonstration alors...
Prenez une feuille de papier et dessinez une montre vue de dessus. Bien. [Ceux qui ont dessiné une montre à affichage digital, vous sortez ! Vous êtes dispensés !] Terminez votre dessin en positionnant une aiguille sur la 43ème minute et l'autre sur la troisième. Bien. Vous voyez l'angle que ça forme et sa place par rapport au point de réunion des axes 12h/6h et 9h/3h (le centre de la montre, quoi !). Maintenant, recommencez votre dessin et arrangez vous pour que la montre n'ait pas une forme ronde, mais rectangle (format 1.85). Et bien, vous êtes maintenant en présence du syndrome 12h43 !
Et c'est un truc de fou ! Hitchcock n'a fait qu'une seule chose pendant le film, il a même fait son film dans un seul et unique but : cadrer ses plans pour révéler ou contredire ces deux axes formés par les deux "aiguilles, une sur 43 et une sur 3 ! Le film n'est construit uniquement que sur cet aspect, et c'est tout ! Le film est donc bourré de triangles de la sorte, car Hitchcock en profite pour sur-cadrer (faire plusieurs cadrages à l'intérieur du même plan) comme un malade ! Et ça dure 136 minutes ! C'est infernal ! [Bien sûr, il mélange ça avec des traits verticaux !] Et c'est génial ! Car le film devient une expérience physique sublime, avec un sentiment d'ivresse fabuleux, un sentiment de dérèglement systématique de la vision et du ressenti. Hitchcock cadre à 12h43 [Nord-Nord Ouest, en somme ! D’où le titre original, NORTH BY NORTHWEST ? NdC] jusqu'à plus soif, jusqu'à ce que l'on soit saoul. Et c'est une merveille, à la fois complètement théorique, froide, plastique, mais dans le même mouvement ce glissement progressif dans le plaisir de ce triangle d'or est un délice complet et source inépuisable d'amusement. Et je n'exagère pas. Ayant la chance, finalement, de découvrir le film pour la première fois en salle, je puis vous assurer que sur grand écran, c'est l'évidence même. Cette rigueur et cette espièglerie sont sans doute ce qui a demandé le plus de travail (car les déplacements des acteurs, les objets, les costumes et tous les décors reprennent la forme 12h43 tout le temps) et ça ne saurait être, bien entendu, le fruit du hasard ! C’est l'atout numéro un du film : être truffé absolument tout le temps de paradoxes concrets, narratifs et créatifs, livrer clés en mains un film dont le plaisir en termes de suspense et d'humour est grandiose, et tout ça pour quoi ? Pour pouvoir faire passer la plus intransigeante des obsessions graphiques, la chose plus expérimentale qui soit.
 
Il faut se rendre à l'évidence, LA MORT AUX TROUSSES est la plus malpolie, la plus généreuse et la plus expérimentale des choses, et y jouer le rôle de spectateur, c'est se faire balader de manière sensuelle (12h43) et ludique, à travers les leviers multiples d'une mise en scène en chausse-trappe et qui ne réserve pas d'effet, un film qui donne tout et qui donne trop de points d'achoppement. Et se retourne comme une crêpe ! Grant, personnage "idiot", complètement désespéré sans doute, seul mec amusant dans un monde d'une malhonnêteté immonde, où tout est dans tout et même réciproquement (la Société dans ce film est complètement à la fin de son processus de dévolution ! C'est merveilleux !) rappelle justement les bases de la seule issue de secours possible si l’on ne veut pas être broyé par la Machine ou par les Autres : poésie, humour, et expérimental über alles, seule solution dans un monde meurtrier et injuste. Ces trois facteurs sont réunis dans l'absolument déchirant collage des deux derniers plans : Hitchcock crie "si je veux !". Et avec le sourire en plus. Il n'y a que ce genre de démarche que l'on mérite. Le reste, ce n'est rien. Vive le syndrome 12h43 !
 
Absolument Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Sur la dernière phrase de cet article, j'aimerais rajouter que la fin de ALL THE KING'S MEN de King Hu, film sublimissime, fait la même chose que le dernier collage d'Hitchcock (sauf que, peut-être, la chose est moins structurelle chez Hu... À vérifier en tout cas...). C’est plus qu'un pot de fleur puisque la structure entière du film tend vers cela, et que tout est logique. Mais c'est un cri, c'est un rire et c'est un doigt en quelque sorte. C'est Carroll faisant un doigt à l'univers de l'autre côté (le nôtre) et à ses sinistres principes. En ce sens, LA MORT AUX TROUSSES s'inscrit complètement dans la logique du nonsense anglo-saxon, et bien sûr est d’une modernité jouissive et scandaleuse, et comprend qui peut ! Hitchcock comme J.C. Averty (grand nonsensiste aussi, tout cela c'est le même univers) a complètement compris le système, et traite le public de la seule façon valable : comme une élite. Ces gens-là font les choses non pour le peuple, mais pour l'élite. C’est la seule façon de rendre hommage au peuple, et de le traiter comme il se doit. Je vous laisse méditer là-dessus. C'est bon, mangez-en !
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Le Marquis 31/05/2006 18:12

Ah oui, ces jambes, mémorable, j'ai pu voir le film et je m'en porte bien, c'était très réussi !
J'ai lu le texte en question et j'en ai discuté hier soir avec le Dr Devo, qui synthétise fort bien notre échange. Il y a une vraie démarche de réflexion, et c'est d'autant plus navrant de voir à quel point elle ne débouche strictement sur rien en s'enlisant dans le dogmatise, les affirmations non argumentées et les contradictions. Je ne suis pourtant pas un inconditionnel d'Hitchcock, loin de là - et du reste, je ne trouve pas le texte aussi polémique que son auteur semble vouloir le croire, Hitchcock n'étant aveuglément encensé que dans les programmes télé, mais le propos tourne à vide et se mord la queue. Sans parler du fait que j'ai horreur de voir le cinéma réduit à des cases expérimental/commercial - populaire/artistique - narratif/esthétique, c'est une vision étriquée et bien naïve, je trouve.

Le repassant 31/05/2006 11:13

Vous n'avez pas pu voir "The saddest music in the world", docteur?
Les jambes d'Isabella Rossellini en bière, hum hum.....

Dr Devo 31/05/2006 09:01

Oui, le divertissmenty, c\\\'est mal. le suspens c\\\'est de la propagande. Et Hitchcock est un agent pourri de thunes à la solde de l\\\'oncle sam.Le probleme de ce texte (et des autres de son auteur) c\\\'est qu\\\'il classifie le cinéma en trois strates: le cinéma industriel commercial qui nivéle tout par le bas, puis au dessus le cinéma art et essai qui tente desortir du "cinéma du recit" (notion jamais definie d\\\'ailleurs dommage)mais trouve ses moyens de productions dans le système de fiancement traditionnel, et enfin au dessus encore le cinéma experimental, aretisanale et cooperatif.Bien bien. Il ya plein d\\\'approximations là dedans. Tout d\\\'abord, le cinéma art et essaie t le cinema commercial, c\\\'est LA MÊME CHOSE! C\\\'est juste une façon de vendre du cinéma l\\\'art et essai, c\\\'est juste une autre division d\\\'un même sport. Dailleurs de plus en plus de films populaires sont "transgenres" et mon cinéma Pathugmont passe LE CAIMAN et mon cinéma art et essai sort 4 ETOILES, et personne ne sort le dernier Guy maddin !C\\\'est la même chose, les mêmes ressorts mais à une échelle différente. Comme on dit à la bourse, l\\\'art et essai c\\\'est le "second marché".Dire que l\\\'art et essai est quand même plus affranchi des methodes industrielles qui le font naitre, et plus affarnchies des contraintes du marché est UNE GROSSE BETISE!!!!!! Ouvrez les yeux Mr Colas! IL Y A AUTANT DE BONS FILMS ET DE MAUVAIS FILMS, de films raccoleurs ou de films expérimentateurs dans le cinéma art et essai et commercial! (en proportion bien sûr).Deux hypothèses: Colas n\\\'a pas fréquenté l\\\'art et essai depuis longtemps. Ou, il ne voit jamais un film commercial. ou les deux!Il n\\\'y a pas pas plus narratif que le cinéma art et essai. X-MEN3 est moins narratif que LE PETIT LIEUTENANT! C\\\'est bizarre mais c\\\'est vrai! Ceci dit, ce sont deux films execrables.Dire qu\\\'il n\\\'ya pas de cinéma possible dans le circuit industriel est un bourde. Et en tout cas, je ne vois pas en quoi ça montre que le circuit de con,ception:financement cooperatif/artisanal de l\\\'experimental  a plus de chance de produite quelque chose de vraiment novateur! LE SYSTEME DE PRODUCTION DU FILM  n\\\'est pas un argument ni sur sa qualité, si sur son genre ni sur sont raitement! En disant cela, Colas montre qu\\\'il fait EXACTEMENT CE QU\\\'IL REPROCHE AU CINEMA INDUSTRIEL! C etexte sur Hotchcock est defintivement une façn de consacrer le système (comme disent nos amis rappeurs!).Les contextes de creations favorables n\\\'existent pas! Allez voir les extraits des films de l\\\'Institut Drahomira (www.institutdrahomrira.com /section movie): je mets au défi Colas Ricard de me dire comment ils ont été produits.... Dans quel système?Troiséme hypothése: Colas n\\\'a jamais vu un film de Syberbergh, ni de Duras, ni de Schroeter, ni de Robbe-Grillet, ni de Dali. Et sans doute même pas un petit Jodorowski qui lui aussi a produit avec trois francs six sous mais des films "cdommerciaux" qui n\\\'en sont pas!Et Greenaway? c\\\'est quoi Greenaway? Bon dieu Colas, allez au cinéma! Et le TWIN PEAKS LE FILM de Lynch?enfin finale erreur de ce tetxte sur Hitchcock: le bazinisme rampant. Colas est anti-bazin (tant mieux!) , mais il fait la même chose. Un film c\\\'est un ensemble de coupes de son et d\\\'iamges montés entre eux. c\\\'set tout. Le  reste c\\\'est de l\\\'histoire. Et l\\\'histoire n\\\'a aucune importance. Il faut se recentrer sur le film! Ca eviterait des non-sens comme la comparaisosn Hitchcock/JT! Oui les JT sont mis en scène. mais pas du tout dans la logique d\\\'Hitchcock! Et ce n\\\'est pas la faute au cinéma! C\\\'est la faute au fait que le JT utilise des images et du sons montés. Comme la pub d\\\'ailleurs, ou comme les presentations Powerpoint, ou les diaporamas!Qu\\\'est-ce qui fait le cinéma alors?En tout cas, confondre le contexte de production et le resultat que ce soitr pour un Hitcghcock, un diaporame, un JT ou X-men3 ou un film de Kenneth Anger est une erreur monumentale!  Le film doit tenir tout seul. Et donc c\\\'est dans le film qu\\\'on doit trouver reponses et interrogations. Dans la mise en scène, quoi.Le reste c\\\'est du fantasme.DR Devo.

le repassant 31/05/2006 08:32

L'essentiel est là :
le divertissement c'est mal
ce qui est assez fatiguant avec ces personnes toutes plus révolutionnaires les unes que les autres, c'est l'incapacité qu'elles ont de concevoir que pour la plupart des gens, le cinéma n'est qu'une petite partie de l'existence, et qu'ils n'ont pas forcément envie de se prendre la tête avec des formes hautement élaborées de l'art cinématographique. J'aime beaucoup "Le miroir" de Tarkovski, qu'ont peut allègrement considérer comme se situant sur la frontière entre l'expérimental et le grand public, sans pour autant considérer que tout le monde a envie de voir un film de cette nature en fin de semaine pour se détendre.
 

Bernard RAPP 30/05/2006 20:13

Je viens de lire le texte en question, (de Colas Machin). Je peux partager une partie de l'analyse concernant l'orientation d'Alfred Chicoque vers la manipulation, orientation qui me paraît d'ailleurs à la fois légitime et pertinente dans la spécificité des codes et paramètres  qu'elle concerne. La conclusion de Coquet Colas, qui considère Chicoque comme responsable de l'univocité du sens des films de cinéma à lui tout seul, est parfaitement stupide, probablement simpliste de manière à coller avec son discours angélique de défonce des portes ouvertes (le divertissement c'est mal, il faut encourager les films qui questionnent au niveau du vécu). Je dis : au moins, avec la peste on passe un bon moment, le choléra me les brise menu.