30 JOURS DE NUIT de David Slade (USA-2007): Conte Dracula d'Hiver

Publié le par Dr Devo

Chers Focaliens,

 

Comme souvent, mais pas exclusivement, quand nous nous retrouvons avec le Marquis pour voir un film issu de sa prestigieuse Dévéthèque Nationale, nous piochons dans le répertoire fantastique avec délectation. Ce soir-là, l'heure étant déjà tardive, plutôt que de voir JULIETTE DES ESPRITS décrit par le Marquis comme étant exceptionnel, je continue ma séance de rattrapage des films loupés en salle...

 

Après 28 JOURS PLUS TARD, nous avons enchaîné avec 30 JOURS DE NUIT, film fantastique à la réputation assez flatteuse, mais qui n'avait pas eu lors de sa sortie, l'honneur d'une présentation dans le Pathugmont local.

 

Ha l'Alaska ! C'est vraiment un chouette pays, encore qu'il faille aimer la neige et la glace, sans quoi l'ennui gagne vite, j'imagine. C'est dans ce beau paysage et dans une petite ville à proximité d'une usine de raffinement de pétrole, que se déroule le film. La ville est en effervescence, et pour cause. Cette nuit, le soleil se couche, et pour un moment puisqu'elle va durer trente jours. Ainsi la ville va se dépeupler, la plupart des habitants ou leur famille quittant à cette occasion la cité pour des cieux plus cléments où les alternances diurnes/nocturnes sont plus banalement respectables. Il faut dire que cette nuit est aussi drôlement dure du point de vue climatique, ce qui n'arrange rien. Josh Hartnett, le shérif local, profite des dernières heures du jour pour faire le tour de ses ouailles. Rien à signaler de particulier, à part son ex-petite amie, Melissa George, qui est en ville sans l'avoir prévenu (la classe !) et un étranger complètement à l'Ouest et un poil agressif arrivé dans la ville, on ne sait comment, et que Hartnett boucle assez vite après qu'il eut fait un scandale dans le "diner" local. Et puis, les choses commencent à dégénérer : Melissa George loupe son avion et se retrouve coincée en ville pendant les 30 jours, quelqu'un a égorgé les chiens-loups d'un petit gars sans histoire, etc... Une fois la nuit tombée, ça empire, et les cadavres commencent à s'accumuler, mais les cadavres humains cette fois. On ne tarde pas à s'apercevoir du désastre : une petite horde d'étrangers attaquent la ville et tuent tous les habitants qu'ils ont sous la main en les égorgeant à la main et à la bouche de la plus sanglante façon ! Leur force exceptionnelle déséquilibre le combat, et bien vite il ne reste qu'une petite poignée de survivants que Josh Hartnett, petit gars taciturne mais consciencieux, va essayer  de préserver de ces créatures vampiriques venues de nulle part. Ce n'est pas gagné et le sang n'a pas fini de coaguler sur la neige immaculée...

 

Très curieusement, on connaît ici déjà le réalisateur David Slade dont on avait parlé du film précédent HARD CANDY, projet bizarre mais pas totalement abouti. Ici, le metteur en scène choisit d'aborder le cinéma de vampires. On est d'abord frappé de la qualité de la belle introduction : ville rapidement présentée sans que les personnages les plus stéréotypés ne nous fassent soupirer, jolie photo (signée Jo Willems, déjà directeur de la photo sur HARD CANDY), et belle intégration des effets spéciaux numériques. Le déroulé narratif est également assez séducteur. L'ambiance est sobre, assez lente et les premiers indices de perturbation arrivent souvent à point nommé, plutôt avec habileté. Bref, bien que l'intrigue soit relativement classique, on est tout à fait séduit par le faux-rythme et l'inquiétude tranquille de ces premières scènes et l'on entre dans le film sans difficulté d'autant plus qu'il est correctement monté et bien cadré. Ce sera le cas (quasiment) pendant tout le métrage d'ailleurs. Bien sûr, on pourrait se douter que certains personnages secondaires ou certains détails de l‘intrigue auront d'énooooormes et décisives conséquences quand les choses se gâteront plus tard, mais franchement, l'ensemble a assez d'ambiance et de sobriété pour qu'on ne se pose pas la question. Bien.

 

Le reste sera à l'avenant, et pour une fois je peux le dire : on ne sera pas déçu.  Le film affiche très clairement mais sans se cacher une influence tout à fait carpenterienne, mais il y a suffisamment de points séduisants dans l'ensemble pour que la référence ne vampirise, hahahahaha, pas tout. D'autant plus que Slade, on va le voir continue de bosser pendant ce temps-là, et ne reste pas là à nous faire de la resucée (si j'ose). De toute façon, 30 JOURS DE NUIT, aussi agréable soit-il est quand même laaaaaargement en deçà de son illustre modèle, et ne se bat tout à fait, en conséquence, avec les mêmes armes. Il y a un certaine modestie dans le projet qui évite les débordements citationnistes, si je veux (encore!), et la frime à bas prix en allant piller le travail des autres, sentiment que l'on a, du reste, jamais pendant la vision de la bobine !

 

Une introduction posée, classique, mais inquiétante et très bien narrée. Un déchaînement de violence très efficace par la suite, puis, et c'est un des points vraiment sympathiques du film, une ambiance assez désespérée et calme par la suite. Bien que les événements qui constituent le corps du film soient baignés d'un rythme assez lent (la planque), le film ne perd pas en suspense, ni en noirceur. L'interprétation, globalement excellente (Josh Hartnett vraiment impeccable, et Danny Huston, cette vieille ganache, curieusement très bon dans un rôle de chef vampire qui était pourtant assez classique et auquel il impose une bonne présence; Melissa George est également très bien), fait aussi beaucoup pour le film et pour cette ambiance étrange de huis clos. Les événements perturbateurs ou les risques incontournables pris par les personnages donnent assez de grains à moudre au spectateur.

 

Côté fond, c'est, et quelle surprise sympathique, d'une noirceur vraiment sans concession, ce qui marche d'autant mieux que justement le film est construit sur un rythme atypique pour un film d'horreur grand public. La situation est désespérée, et l'impression qu'il n'y a vraiment pas  de fond à l'horreur de la situation (chaque événement est vraiment violentissime et dur, et malgré cette accumulation, on ne s'habitue pas à tout ce que cela a d'ignoble) est assez palpable. Pendant ce temps-là, ça continue de cadrer, de faire des choix d'axes, de jouer avec l'échelle de plan, etc.. Au fur et à mesure certains thèmes chers aux films de vampires ou de zombie adultes apparaissent, notamment le thème due sacrifice que Slade et ses scénaristes vont utiliser brillamment sans qu'on s'en aperçoive trop en plus. Une des forces noirs du film vient, à mon avis, de cette espèce de jeux de dominos du sacrifice. Dés qu'un personnage donne sa peau pour les autres ou prend un risque hallucinant, un autre doit le remplacer et prendre sa place. La mort héroïque d'un personnage ne sert pas vraiment à grand chose sinon à gagner un tout petit peu de temps, un temps dérisoire par rapport à la durée de la partie de cache-cache entre humains et vampires ! L'équipe se réduit toujours plus, les événements deviennent de plus en plus durs à supporter humainement. Les résultats sont maigrichons. Ces morts à répétition introduisent chez le spectateur une vraie impression sensuelle de fatigue et de désespoir joliment décrits. Comme le film avance en faux plat, le résultat est assez étonnant et pas si courant que ça. Bravo ! On ressort du film complètement "épuisé".

 

Outre tout cela, le film est plein de bonnes idées... Comme je l'ai dit la mise en scène est vraiment tenue et assez précise. Les scènes d'action sont assez bien conçues avec quelques bonnes idées même ici et là, à l'image de l'enlèvement de cette femme par un vampire, et qui est traînée en dessous des maisons sous pilotis. D'une manière générale, la chorégraphie des combats, voire leur spatialisation dans certains cas, est vraiment réjouissante, et elle est soutenue par un jeu des cascadeurs et un système de figures physiques très dynamiques, bien choisis et imprimant de manière originale un style certain à ces combats qui du coup n'ont pas l'air vu et revu.  Ceci dit, c'est aussi là, dans les scènes d'action que le film est peut-être, et même sûrement, moins réussi, paradoxalement. Slade n'échappe pas à un certain  "effet gigotis" dont je parlais dans mon dernier article sur 28 SEMAINES PLUS TARD. Bon, soyons honnêtes ceci dit, on est trèèèès loin du rythme rapide du film de Fresnadillo. Ici, l'échelle de plan est large. Du coup, 30 JOURS DE NUIT est tout même beaucoup moins laid dans son action que 28 SEMAINES... Et la sensation de gâchis n'est pas du tout la même. Ici, ça reste pas joli du tout, mais c'est relativemet acceptable et l'on a vu, moult fois, bien pire. Sans le gigotis, et, pour certains plans seulement (même dans une même scène), on a quand même là un très bon travail d'autant plus, comme je viens de le dire, le jeu des cascades est vraiment très soigné et original, et que pendant ce temps-là la mise en scène ne s'arrête pas. La seule fois où ça m'ait vraiment gêné, c'est lors de la scène du massacre à la déblayeuse à neige, pourtant assez bien construite et très dramatique. Bref, rien de rédhibitoire, c'est juste pas très beau et assez imprécis par endroits.  Voilà pour le bémol. Par contre, il y a un poste où la surprise est vraiment excellente, c'est le son. D'une manière générale, il est aussi soigné que le reste, et souvent il est même assez étonnant. Il y a beaucoup de différentes textures. Et surtout, pour une fois, dans un domaine où même quand le travail est bon, il n'est pas toujours très original, pour une fois, dis-je, l'utilisation et le choix de la musique est particulièrement judicieux. Si la musique est parfois classiquement tonale, il y a par contre de larges moments où elle devient presque totalement bruitiste et contemporaine, et en plus de belle facture. Quelle belle idée ! Mon dieu que cela fait du bien ! Voire une musique totalement abstraite, visant l‘atonalité et privilégiant le travail de la structure rythmique et de la texture, une musique couillu et moderne quoi (!), est une surprise de taille. Ici, elle est en plus particulièrement bien montée, avec un petit jeu intéressant sur les volumes. Slade envoie deux fois le thème le plus abstrait et cela marche du tonnerre. Il le fait notamment lors d'une sublime scène. Nos pauvres héros sont confinés plusieurs jours durant et se cachent, mais décident finalement de ne pas rester là, mais au contraire de gagner un point de chute  plus sûr mais éloigné. Ils hésitent, mais après débat adoptent quand même cette tactique. On s'attend alors à une scène rapide et maligne où ils devront prendre de vitesse ces vampires surpuissants auxquels on ne peut pas survivre. Or, surprise, dés qu'ils ont les pieds dehors, Slade place son thème musical abstrait, bel effet dans cette scène non-sonorisée sinon, et impose, en plus, un très beau ralenti, très lent, là où on attendait une chose plus pêchue. Nous sommes alors pris à contre-pied de fort jolie manière. L'émotion et la peur sont alors bizarrement omniprésents. Bref, c'est un vrai moment original et surtout très lyrique, voire assez fulgurant malgré la simplicité du dispositif. Bravo.

 

Alors oui, il y a quelques petits défauts, peu nombreux ceci dit, ici et là, notamment les gigotis dont je parlais, et l'on pourrait reprocher au film de ne pas durer assez longtemps (c'est rare que je fasse cette remarque, vous le noterez !) ce qui minimise peut-être un peu, du coup, le sentiment de temps qui s'écoule de manière interminable.  Ceci dit, les moments de faux plats fonctionnent bien, et c'est donc un défaut mineur. Pour tout le reste, Slade signe là un travail soigné, bien mis en scène qui ne sent ni le travail de petit malin, ni la carte de visite, et qui se construit sur les fondamentaux de la mise en scène cinématographique, avec un réel sérieux et une appropriation qui fait plaisir à voir chez un réalisateur de la jeune génération.  Ici et là, de nombreuses options courageuses, voire un poil iconoclaste. La tension est palpable et dure, dure, dure. La noirceur est totale, le ton résolument adulte. La violence est graphique et très présente, mais n'égale pas la situation morale des protagonistes. 30 JOURS PLUS TARD est un film bien plus original qu'il n'y paraît au premier abord, élevé à bonne école, et dont les préoccupations esthétiques et de mise en scène sont réelles. C'est assez rare pour être signalé. On ne peut pas savoir où sa carrière va mener Slade, mais il est évident qu'on suivra ses prochains films avec intérêt et on espère qu'il continuera dans cette voie, tant ce film, même dans la vague de certains films fantastiques de qualité et matures que l'on voit depuis quelques années, est assez largement, pour ne pas dire plus, au-dessus de la moyenne. On pardonnerait presque que le dernier plan, assez beau ceci dit, soit totalement pompé sur BLADE 2 ! Et oui. Dans la mesure où il s'agit de trente dernières secondes du film, on passe l'éponge, même si on se dit que quelque chose d'autre aurait sûrement pu remplacer cette facilité un peu honteuse. Slade peut être content, il signe  là un film vraiment abouti et tout simplement très bon.

 

 

 

Étonnement Vôtre,

 

 

Dr Devo.

 

 

 


Publié dans Corpus Analogia

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Vladkergan 30/08/2008 19:43

Les problèmes temporels du film, auxquels vous faites allusion dans votre chronique, représentent pour moi un gros souci qui a grandement gaché mon visionnage du film de Slade. Alors que le comics dont il s'inspire insufflait un stress indéniable à l'ensemble, les minutes du film s'égrenne sans réel sens du temps.Un bon film ceci mis à part, doté d'une photographie excellente.une autre chronique est disponnible sur mon blog.