LA POSSIBILITE D'UNE ILE de Michel Houellebecq (France-Espagne, 2008): Ces choses que nous refuserions (the great western road)

Publié le par Dr Devo


(Photo: "Une Paire de Demi-Dieux" par Dr Devo)


Chers Focaliens,

 

Ça faisait un petit moment que ça n'était pas arrivé : aller voir un film le jour de sa sortie à sa première séance. L'heureux gagnant est Michel Houellebecq et son premier film LA POSSIBILITE D'UNE ILE...

 

La Belgique, de nos jours. Benoît Magimel travaille pour Patrick Bauchau, gourou d'un petit mouvement sectaire croyant aux messages délivrés par les Elohims, créatures extraterrestres. Bauchau pense que l'évolution de l'Homme sur le plan physique est sans doute terminée. Pour le spirituel, c'est autre chose. Le gourou sillonne les routes de Belgique, présentant sa pensée et ses projets dans des hangars cachés au fond des zones d'activités, en périphérie des villes, les plus banalement sordides. Il n'attire que quelques personnes désœuvrées ou marginales...

Trois ans plus tard, Magimel décide de quitter le mouvement, auquel, du reste, il ne croit pas. La secte a grandi. Elle développe désormais un projet scientifique qui consiste à enregistrer le réseau neuronal de l'homme et le réimplanter dans un autre corps. En clair, les raeliens (ooops, je l'ai dit !) cherchent et travaillent sur l'immortalité.

Quelques années plus tard, Magimel débarque dans une station balnéaire magnifique et glaciale, où la beauté du paysage est défigurée, et cohabite avec l'hôtellerie de standing. Ex-beauté sauvage et béton, en quelque sorte. Mais Magimel n'est pas là pour le tourisme. En effet, la secte de Bauchau qui compte désormais des millions de fidèles dans le monde, est installée à l'ouest du site...

 

Coproduction internationale tournée en scope (format 2.35) LA POSSIBILTE D'UNE ÎLE, malgré sa réputation frappe d'abord, et ce avant même que nous débarquions dans des paysages plus grandioses, par de véritables qualités plastiques. La lumière est belle, voire très belle à de nombreux endroits, et le scope n'est pas un luxe ou un gadget. Le cadre est très soigné, de toute évidence.

 

Mais plus encore, c'est le sentiment délicieux de se faire happer qui prédomine. Première séquence malicieuse et riche dans un hangar perdu dans une zone d'activité de périphérie. Un simple hangar dans lequel les théories "raeliennes" sont exposées avec le plus grand sérieux par Patrick Bauchau, devant un parterre de chômeurs ou de demi-cloches. Vidéo-projection, musique symphonique, théories sur l'Humanité et le cosmos cohabitent avec le sordide de la situation : un public de "loosers" qui s'en fout, un gourou de secte qui voyage en Jumper de chez Renault, un écran portatif qui nous rappelle les soirées diapos d'une MPT, une projection cheap, deux employés qui s'en foutent encore plus et qui font des mots croisés pendant la conférence. Malicieusement, Houellebecq plante son décor et fait se juxtaposer des nuances ou des idées, parfois contradictoires, avec un net sentiment de cocasserie et de tristesse. Et pas sans un certain humour, ou plutôt une certaine malice qui s'appuie presque toujours sur des idées de mise en scène simples, mais belles et efficaces. Cette première conférence raelienne par exemple, est introduite par un plan d'ensemble sur le hangar, de l'extérieur. Sur ce plan, on entend une majestueuse musique symphonique (Beethoven ?). On se dit que le Houellebecq n'a pas froid aux yeux en balançant ainsi sa bande originale magnifique sur ce décor ennuyeux et miteux. Après la conférence (entre deux on aura vu le gourou Bauchau en caleçon dans le véhicule utilitaire, quittant sa tenue de messie futuriste contre un banal pantalon en sifflotant BOIRE UN PETIT COUP, hihi !), la fine équipe repart dans le jumper et le réalisateur balance à fond les ballons,  dans labande son le Bolero de Ravel. Plan suivant : le camion en panne au milieu de nulle part (un champ d'éolienne, joli plan) et on se rend compte que le Boléro qui passe sur l'autoradio cassette du véhicule). Drôle, malicieux, beau. À l'image, dans la même séquence, de ce plan où l'équipe mange un sandwich emballé dans du papier aluminium dans le no man's land de la même Z.A. Bauchau balance à haute voix sa croyance en un homme nouveau et transcendé, et son aide de camp manutentionnaire regarde son gobelet en plastique en disant : « Il est pas mal ce petit jaja ! » Mes amis, la messe serait-elle dite ?

 

 

Et bien, en tout cas, le petit Michel n'a pas  fait les choses à moitié.  Car, cette cohabitation tout à fait sérieuse, même si elle est malicieuse, de sentiments que beaucoup jugeraient ou jugent antagonistes, n'est pas une juxtaposition de choses hétérogènes, écrites, mais sont mêlés, toujours et sans aucune exception, à une mise en scène et une narration fouillée. Houellebecq construit volontiers cette narration avec ellipses, limitant les champs-contrechamps et entrechoquant, parfois en trompe l'œil d'ailleurs, les époques et les lieux. Quand Magimel découvre le repère final de Bauchau, la découverte du bâtiment sera interrompue, comme à brûle-pourpoint, par des plans sur Bauchau lui-même dans un autre contexte, en inserts, faussement gratuits. Dans cette façon de monter et de narrer, on reconnaît une parenté étonnante avec un certain cinéma européen (français?) des années 60/70 et suivantes qui a complètement disparu du cinéma art et essai. Pour vous donner une idée, on est plus proche de Robbe-Grillet, Ruiz ou Resnais que du cinéma dit "normal". (Cela dit, LA POSSIBILITE... ne donne pas la même impression de baroque que les films de ces auteurs et s'oriente plutôt vers une certaine épure.)  Dans le même mouvement, la narration penche elle aussi volontiers, malgré une certaine linéarité du récit (pas toujours certaine d'ailleurs selon où on se trouve dans le film), vers une tradition disnarratives qu'on trouvait déjà dans les cinéastes que je viens de citer. L'ellipse fonctionne à plein, les ruptures sont privilégiées malgré le rythme faussement tranquille du film. La seule façon pour le spectateur de faire des liens et donner du sens à cette histoire est justement de relier les éléments disparates de manière sensuelle et cinématographique. Le système fonctionne bien. Les enjeux réels du film apparaissent petit à petit dans une ambiance fantastique (légèrement mais sûrement) et incertaine (pas forcément ambiguë, notons-le). L'errance des sentiments et des personnages fonctionne de belle manière. Le montage, image ou son (ici, ce dernier poste est particulièrement travaillé), l'ambivalence, le mystère, le ridicule parfois des situations dégagent petit à petit, comme on se rapproche en cercles concentriques de la cible, un sens de plus en plus précis. De plus en plus précis, à mesure que le film devient plus poétique au sens strict et moins normés narrativement. Quand on arrive à la dernière pelure, le film entame une nouvelle époque, annoncée comme future (et hypothétique...  ou alors pas du tout!) qui bizarrement fonctionne comme une avancée fantastique et subjective. Là, on mesure le chemin parcouru. En mélangeant les désordres intérieurs et extérieurs de son héros, en faisant fonctionner en symbiose même l'Intérieur et l'Extérieur, Houellebecq nous amène dans le territoire si difficile d'accès de notre âme, de notre soif, et aussi au cœur de ce sentiment de solitude absolue. Bizarrement, au fil de ce voyage poétique, ce n'est non pas le supposé cynisme de Houellebecq, mais au contraire la soif dure et inquiète, mais aussi primordiale et douce, la délicatesse même de son entreprise qui frappe et nous touche. Le héros fait plus qu'inventer un "rêve" et une résolution, il crée enfin et réinjecte à l'Univers... de la Poésie. (Entendre ici le mot au sens large) Et celle n'est pas seulement un pur geste esthétique, même si Houellebecq et sans doute son héros recherche la fulgurance, mais un geste complet, et humain. C'est véritablement magnifique.

(Bien sûr, tout cela n'a de sens que parce Houellebecq nous montre bien avant un concours de fille en maillot sur fond d'eurodance, et parce que le Belge boit de la bière.)

La mise en scène est tenue de bout en bout avec quelques zones vraiment fulgurantes et/ou magnifiques (quelques plans sont sublimes : les hôtesses devant leurs affiches à l'arrivée à l'hôtel, l'espèce de toile qui sert de décor donnant sur la baie dans la chambre de Magimel, le fondu sur le visage de l'héroïne, etc... La préparation des "potions" avant que Magimel ne sorte de la "grotte", tandis que l'image de la femme à la croisée des chemins est projetée en arrière-plan... Que c'est beau !). Le cadre est soigné. La photo très belle participe à la mise en scène et n'et pas seulement illustrative. Le son est très travaillé. Les dialogues sont beaux et précis. La malice et l'humour sont présents. Le parcours et la conclusion du film sont précis mais sans jamais utiliser directement ou seulement le discours. La recréation des réalités les plus sordides (les concours à l'hôtel par exemple...) sont bien plus parlantes qu'une longue démonstration naturaliste. Le cadre est souvent beau. Le repérage de toutes les parties est vraiment impressionnant. Le montage est beau et sensuel, et s'entremêle avec richesse dans la narration globale. Les acteurs sont très bons (même Magimel que je n'aime pas trop est très bon ; et une sublime apparition de Arielle Dombasle). La direction artistique, les décors, les vêtements et accessoires sont très travaillés. Etc. Que demande le peuple ?

 

Bien sûr, l'ensemble de la profession a craché sur le film, le trouvant complètement lamentable et s'acharnant sur son réalisateur (souvent sans avoir vu le film et en relayant la rumeur d'ailleurs). Tout le monde dit qu'il s'est planté et couvert de ridicule. C'est bien évidemment tout le contraire. Même si on pressent que Houellebecq en a encore sous le pied, il a signé avec ce premier film, une œuvre tout à fait remarquable, d'une très grande originalité et de toute beauté. LA POSSIBILTE D'UNE ÎLE est un grand et beau film. Qu'on arrête au moins de cataloguer systématiquement son auteur. Que la critique cesse d'afficher son inculture (et qu'elle revoit les films des réalisateurs auxquels je faisais référence plus haut).  Loin de la polémique, loin de la meute en train de hurler et/ou de s'esclaffer sur l'échec programmé du film, LA POSSIBILITE... va surprendre et accueillir dans ses bras généreux le peu de spectateurs qui iront le voir. Belle surprise. Grand film.

 

 

Dr Devo.

 

 

PS : si vous en avez la possibilité, allez voir le film le plus vite possible, car il risque de disparaître rapidement de l'affiche...
Tiens rien à voir mais ça tombe bien... Vous avez vu, à Venise, ils ont donné une médaille en chocolat à Werner Schroeter... J'ai rêvé cette nuit que son nouveau film sortait en France... 

 

 

 

 

Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article

JYF 15/06/2009 22:37

Très bonne et juste critique, bravo. Houellebecq a fait un beau film courageux et, en récompense, s'est pris l'ensemble de la « profession » dans les dents pour des raisons tout à fait extra-cinématographiques. Maintenant que ce film est sorti en DVD, il faut le faire connaître autour de nous, ne serait-ce que pour ses qualités formelles : qu'une honte absolue s'abatte sur tous les critiques pour l'avoir fait passer pour un film laid, ce qui constitue un comble de malhonnêteté !

vinche 30/03/2009 04:41

je viens de voir le film en Dividi (pour sacrifier à l'appelation focalienne) et je trouve votre critique d'une fort belle justesse. J'ai presque du mal à me souvenir du début du métrage (mais ça reviendra demain) tellement la dernière partie est sublime.Et cette jolie idée: faire démarrer ce qui devient une Révolution pour l'Humanité de la façon la plus banale qui soit (la Zup, le rosé, le Renault MAster...)

vierasouto 16/09/2008 22:34

Je viens d'aller voir le film et, au départ, contrairement à beaucoup, je n'adore pas l'écrivain parce-que je trouve qu'il écrit mal, en revanche, je pense qu'il filme nettement mieux qu'il n'écrit tout en conservant la part intéressante de ses livres : l'observation de la médiocrité avec une certaine malice, le début est savoureux, les mots croisés, la piquette, l'assistance de paumés, etc... Idem pour l'arrivée à Bali. Je n'ai pas lu sa poésie mais ici, il arrive à une sortie de poésie de la solitude débarrassée de l'aigreur qu'on trouve dans ses romans. Je trouve quand même que le film a un côté trop artisanal, ça pourrait faire son charme car le film est épuré, il a un style (c'est important), mais là, c'est un peu trop, surtout dans la seconde partie, on dirait qu'il abandonne le spectateur. Quant à Magimel, il est bp mieux ici que dans "Inju" où il est étrangement faux. Je ne sais pas si je vais me hasarder à écrire une critique car tout est dit sur MF mais ça vaudrait peut-être la peine compte tenu du règlement de compte de la critique homologuée. PS. je ne suis pas fan du "Boléro" de Ravel...

Megalomanu 13/09/2008 15:18

J'avais prévu de ne pas y aller, devant le consensus critique, et puis j'ai lu votre critique et je me suis souvenu de "Steak" ou de "C'est Gradiva qui vous appelle", également détruits à leur sortie et pourtant dignes d'interêt, et donc j'y suis allé. Même si je n'ai pas vu de grand film comme vous (la faute au scénario, pas très abouti et assez maladroit, d'une façon générale je trouve le film trop court), je suis content d'avoir vu une proposition de cinéma différente, avec un vrai travail sur la mise en scène, le son, la photographie (splendide ... comment peut on parler de film laid ?). Bref un vrai film original, qui sort des sentiers battus et qui ne ressemble à aucun autre, ce qui est toujours bon à prendre par les temps qui courent.Donc, merci Docteur, "Matière Focale" est plus que jamais nécessaire lorsqu'il faut défendre ce genre de films ...Megalomanu

Benjamin F 12/09/2008 14:17

Merci pour ta chronique, je desepèrais de trouver quelqu'un qui aurait aimé et qui pourrait l'argumenter.Bien evidemment, j'ai comme tout le monde trouvé qu'il s'agissait d'une énorme bouse, mais les points que tu soulèves sont vraiment pertinents car ils rappelent que Houellebecq voulait aller quelque part et qu'au sein de ce fiasco il y a un artiste qui tatone, qui a des bonnes idées mais qui ne sait pas les exprimer. Maintenant, Michel malgré quelques scènes réussies nottament celle de Daniel25, passe vraiment à coté de son sujet. Même ces plans sur la tristesse humaine sont peu maitrisés et passent pour faciles alors qu'ils veulent dire tellement plus. Pour moi un film râté mais qui ne porte aucun préjudice à ce que peut être Houellebecq.A+Benjaminhttp://www.playlistsociety.fr/2008/09/la-possibilite-dune-ile-de-michel.html