ROMANZO CRIMINALE, de Michele Placido (Italie-2006) : l'impact et la nouille...

Publié le par Dr Devo

Chers Focaliens,
 
Après la tempête de ce dimanche et de ce lundi, où l'hébergeur physique d’Over-Blog, notre propre hébergeur, a subi des pannes électriques que son système de sécurité (des groupes électrogènes) n'a pas su gérer, provoquant la mise hors jeu de Matière Focale pendant plus de 24 heures, après ces déboires qui ne sont pas dus, bien sur, à notre volonté, il est temps pour moi de livrer mon petit compte-rendu des choses vues en salles. Et vous allez voir, c'est éclectique, et en même temps pas du tout, en quelque sorte.
[Avant de commencer, je voudrais signaler que nos petits ennuis ne sont pas encore tout à fait terminés. Apparemment, les photos ont encore du mal à s'afficher, je n'ai pas pu mettre dans cet article la photo que j'avais prévue, et il semble qu'il soit encore difficile de mettre des commentaires. Tous ces petits désagréments devraient prendre fin dans les prochaines heures !]
 
Ce n'est pas tous les jours qu'on voit des films italiens. Cinéma moribond, sans doute bien handicapé par un système de financement national désastreux, le cinéma italien s'en tire globalement mal. Peut-être les films qui passent la frontière ne sont pas judicieusement choisis. Peut-être, mais c’est loin d'être sûr. En tout cas, il est certain que l'Italie du cinéma se résume en deux ou trois noms et c'est tout ! Roberto Begnini, l'affreux Nanni Moretti, et Marco Bellochio de temps en temps qui relève un peu le triste tableau. Pour le reste, le cinéma italien, assez chouchouté en France, pas forcément à tort (Pasolini est adulé, Fellini, etc.), mais pas non plus forcément à raison (suivez mon regard), s'inscrit au yeux du public, et même aux yeux focaliens, dans une dynamique du passé, maintenant que Dario Argento semble condamné définitivement au direct-to-video et que, par voie de conséquence, nous ne verrons plus ses films en salles. Matière Focale subit la tendance de la même manière ou presque. On vous parle régulièrement du cinéma italien, mais souvent à propos de réalisateurs dont le temps est passé, comme Lucio Fulci ou Mario Bava.
 
On se tourne donc vers ROMANZO CRIMINALE de Michele Placido, réalisateur prolifique (plus de 80 films, dont pas mal à la télé, en 35 ans de carrière !) que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam. Le titre n'est pas volé. C'est l'Italie des années de plomb. On suit l'évolution d'un groupe de petits délinquants assez violents qui, très jeunes déjà, finissent en prison après avoir volé une voiture et écrasé un flic dans une poursuite. Quand ils ressortent, ce sont des adultes, et le groupe ne se sépare pas, bien au contraire. Ils décident d'enlever un Baron [Ouf ! J’ai eu chaud ! Le Marquis.] , supposé riche, contre une demande de rançon qui tardera à venir et qui sera revue à la baisse constamment. Il n'empêche, la famille du pauvre otage paye quand même, et ils assassinent froidement la victime. Forts de cet argent, ils décident de ne pas le dépenser totalement et de mettre en coopérative une partie des gains afin de monter d'autres opérations et essayer de prendre en main, progressivement, le marché de la drogue sur Rome. De fil en aiguille, ils en viennent à travailler et pour un ponte de la mafia, et pour une étrange cellule secrète qui ne serait pas si éloignée de l'Etat que ça ! Le temps passe, l'influence du groupe grandit, mais aussi leurs difficultés. Deux choses viennent en effet troubler la "glorieuse" ascension : un inspecteur de police têtu qui sait très bien qui est le groupe, mais ne peut pas le prouver, et les diverses histoires de cœur ! De toute façon, en s'associant avec plus forts qu'eux, le groupe a semé les graines de sa propre discorde...
Le parti pris de Placido est assez curieux, puisque le film annonce au mégaphone qu'il s'inspire du climat italien des années de plomb, et que, dans le même mouvement, ROMANZO CRIMINALE est complètement un film romanesque, et pas qu'un peu. De ce point de vue, on ne peut pas dire que l'on soit pris en traître, un carton ostentatoire signalant la chose d'entrée de jeu. Soit. Le film, en fait, puise sa légitimité en utilisant à sa manière le cadre des années 70, tendance assez en vogue avec le temps qui avance, pour nous baigner dans une ambiance mafieuse et sans pitié. C'est aussi un film de "copains d'enfance", chaque individu voyant son destin tracé par l'évolution globale du groupe. Il ne faut donc pas s'attendre ici à une évocation du climat politique ou social de ces années-là, le film se déroulant, en quelque sorte, en vase clos. Reste alors le polar qui, on l'aura compris, sera teinté forcément des destinées sentimentales, principalement celles du héros de la bande, de l'inspecteur et d'une prostituée qui navigue en périphérie du groupe.
ROMANZO CRIMINALE s'affirme assez vite, et au bout d'une dizaine de minutes, le jeu est clairement annoncé, le film est une énième variation mafieuse (et donc un film de genre) ici mâtinée de décennie 70. C’est quasiment, et sans en avoir l'air, un film à costumes ! Je m'explique.
Le film est tourné en scope, dans une photographie aux couleurs un peu passées (tons beiges ou gris, avec beaucoup de noir), une sorte d'automne nostalgique dont le réalisateur ne démordra pas une seule seconde, ce en quoi il s'inscrit en complète adéquation avec un grand pan du cinéma contemporain, où souvent la photo est un "bloc d'ensemble" et semble presque sortir du cadre de la mise en scène pour n'être qu'un effet de direction artistique, de look pour ainsi dire (MUNICH de Steven Spielberg fonctionnait un peu sur ce mode d'ailleurs, avec quelques parenthèses un peu moins uniformes). C'est un choix, ces couleurs "aciers passés", pas particulièrement excitant ni beau d'ailleurs. Le problème, de toute façon, ne se pose pas là prioritairement. Là où j'installe plus de réserves, c'est dans la volonté globale du film à vouloir se donner un look et une ambiance générale au détriment quasiment de tout le reste. Photo uniforme, donc, décors idem, et surtout une musique émaillée de tubes de l'époque, parfois avec la plus grande des maladresses. La BO, de nos jours, peut-être par des effets mal digérés empruntés au cinéma de Tarantino (qui souvent n'utilise pas ces BO de manière réaliste ou contemporaine, justement, et vise plutôt l'incongru, c'est-à-dire à l'opposé de ce "réalisme d'époque"), est un élément capital dans le "looking" d'un film ! Bon. Ici, on frise parfois le ridicule, et on a du mal à comprendre, outre la volonté de séduire un public nostalgique, pourquoi un tube du groupe Queen ("Another One Bites The Dust" sur fond de schnouff, faut oser quand même !) débarque ici à brûle-pourpoint ! Si Placido avait suivi et compris l'exemple de Tarantino, il aurait mis de la musique baroque sur son film ! Je grossis à peine le trait, mais pose la question : après tout, l'essentiel n'est-il pas de produire une chose belle et inattendue, plutôt qu'un assez opportuniste collier de chansons certes d'époque ?
Vous serez tentés de vous dire : "tiens, c'est pas commun ça, le Dr attaque sa critique par la musique !". Ben oui. Et il y a une raison : c'est cette musique qui frappe et sonne comme caractéristique... Le reste n'étant absolument pas exploité !
Car si on se penche sur la mise en scène, le bilan est plus grave ! Tout d'abord, bien sûr, et encore une fois, le cadre est vraiment médiocre et anonyme, complètement dans l'air du temps, c'est-à-dire dans le descriptif de l'action compréhensible (voir l'exemple que je donnais à propos de SYRIANA), ou alors avalisé uniquement par la "psychologie" des personnages, c'est-à-dire leurs sentiments. Et ça ne va pas chercher loin, puisque le jeu consiste à faire un maximum de gros plans "psychologiques", "au plus près de l'émotion des acteurs" comme le veut le vieux cliché, toujours très en vogue, et dont je commence à me demander s'il est vraiment utile de lutter tant il est devenu la norme depuis des décennies. L'échelle de plans, évidemment, suit cette tendance. Des plans de demi-ensemble introductifs et purement géographiques en début de scène, puis du plan rapproché en veux-tu en voilà, sans aucun point de vue, sans souci de faire un beau cadrage, tout cela pour laisser la place à ces fameux gros plans "émouvants". C’est tout. C’est commun, bien sûr, et ça amène à engluer le film dans un non-rythme total, une grande uniformité dont on ne sortira que par les ambiances de scénario, ou alors pour laisser place à un dispositif technique particulier (une fois, dans la scène de l'attentat de la gare de Bologne, avec son mélange d'effets spéciaux plaçant l'acteur in situ, et d'images d'archives, ou en tout cas "lookées" comme telles). Que ce soit beau, que cette mise en scène raconte quelque chose par elle-même (c'est-à-dire en plus du scénario sur le papier), ça n'a aucune importance. Evidemment, le montage, au lieu d'être la mamelle nourricière du film, ne fait au contraire qu'obéir dans un mouvement suiviste qui l'annihile. Côté son, rien à signaler, bien sûr.
 
Les cadres et les plans se succèdent comme ça, sans conséquence (on pourrait les inverser, ça ne changerait rien : c'est dire). Malheureusement, ce n'est pas tout. D'une part, les acteurs ne sont pas passionnants. Les pauvres se dépatouillent comme ils peuvent avec des personnages usés jusqu'à la corde, identifiables en deux coups de cuillère à pot. Si parfois certains se démènent (la prostituée, l'inspecteur) pour le tentable et pour le pire, le plus souvent c'est encore plus carré, encore plus attendu. On notera l'affreux "libanais", personnage joué sur une seule tonalité, toujours à la même vitesse, toujours avec la même nuance, avec un acteur totalement premier degré et théâtral au final, ainsi que le "héros" amoureux de la bande, espèce de vague Tom Cruise dont la nuance principale consiste principalement à faire du "jaw-acting". L'interprétation est donc d'un classique extraordinaire, attendue de toutes parts. Sans réelle intensité, puisque sans surprise. On joue de la première à la dernière minute de la même manière, quoi qu'il arrive. Il vous suffit d'opposer ce jeu à celui de Catherine Keener dans TRUMAN CAPOTE (presque rien d'ostentatoire, mais une intention et une intensité soutenues) pour constater les dégâts. Je passe.
L'énorme problème du film, qui explique en partie la démission de la mise en scène enfermée dans ses tunnels sans fin de gros plans, c'est le scénario. Où est l'intérêt ? Tout semble cliché, les situations ne varient pas d'un pouce du moindre film de mafieux, et surtout, que retenir d'une telle histoire et de son mode de narration ? Pas grand chose. On est dans le romantisme le plus plat, le plus commun là aussi, et on fait des découvertes hallucinantes et jamais vues : du style, c'est dur de vivre une histoire d'amour quand on est mafieux ! Oui, oui ! Quel scoop ! Et c'est bien là que le bât blesse le plus. À force de ne rien vouloir mettre en perspective, en s'interdisant un quelconque point de vue, et je ne parle pas de point de vue historique, puisque Placido se place hors de cette aire de jeu, mais de point de vue sur les personnages, le réalisateur italien accouche d'un film où, finalement, tous les événements se valent, et où donc rien n'a spécialement d'importance. Tout s'annule. Le film montre qu'on peut tuer sans vergogne (pourquoi pas ?) et s'étonner ensuite de souffrir comme une midinette quand le temps de la cavale ou de la prison (et donc loin des attentes amoureuses) sera venu ! Ben oui ! C'est dur dur d'être un gangster ! Ce n’est pas facile tous les jours ! Et le destin nous broie comme grains de blé sous la grande meule de l'Histoire, alors que finalement nous n'étions que des petits gavroches ! Le film n'a aucune perspective, et bien sûr, au final, on se retrouve avec une conclusion bête comme chou, romantique au possible bien sûr, dont les équations sont stupides à pleurer, et surtout, pas si éloignées d'un roman Harlequin par exemple. C'est d'une naïveté confondante, et en cela, complètement hollywoodien, dans le sens caricatural du terme. La peinture iconoclaste promise se réduit à du sous-roman de gare. Quelle déception !
On ressort de ROMANZO CRIMINALE complètement écrasé par le non-rythme, rendus nous-mêmes amorphes par ce film sans aucun rythme, sans aucun point de vue et qui a renoncé à tout effort de mise en scène personnelle. Dans cette foire aux clichés qu'aucun second degré et qu'aucune ironie (le comble !) ne vient troubler, on ressort lessivé par un film bougrement long (2h32 !!!), monotone et dont on se dit que la moindre des politesses eut été qu'il soit court. [Chose paradoxale, car le film se compose bien sûr de petites saynètes rapides, mais là aussi uniformes]. Il semble se cacher derrière cette livraison transalpine un vrai opportunisme, une vraie volonté de recycler tout ce qui a déjà été fait, en abusant des pires clichés (ignoble opposition, digne du pire cinéma hollywoodien des années 50, entre la belle amoureuse et la pute salope mais malheureuse, sans parler de la stupide gestion du sexe dans le film). Voilà qui en fait un film vraiment antipathique. Le cinéma ne se fait pas par "pitch" et par "look".
Une fois de plus, la question est : comment la presse a-t-elle pu servir la soupe à un tel film ?
 
Longuement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Dr Devo 24/11/2007 10:10

Houlalala, Marine, c'est du technique ça! Je serais incapable de le dire mais tu trouveras surement des indices dans le générique de fin.Dr Devo.

marine 23/11/2007 15:03

sauriez vous quelle est la marque de la robe rouge que porte anna mouglalis lors de la soirée avec le dandy?

Mr Mort 03/05/2006 17:22

Cher Libanais,relisez vous! Il y a quand même clairement exprimé dans votre message qu'avoir un tel avis que celui du Dr est quelque chose de honteux (voire dégueulasse). Le dr, avec son humour habituel, n'a fait qu'extrapoler, votre commentaire étant "surprenant" parce qu'il exprime qu'un avis contraire au vôtre (qui avez trouvé ça génial) était un scandal-al-al, comme dirait Geaorge Marchais imité par Pierre Douglas! Le dr a mis le doigt avec charme et élégance sur ce que votre commentaire avait de péremptoire et même plus. Encore une fois dans ce genre de polémique ("c'est faux ce que tu dis! comment oses-tu dire une chose pareille qui n'est même pas vrai? Impuissant, va te faire foutre!"), on tire avec la pire violence, puis ond se défausse sans repondre sur le fond... ou s'excuser, tiens, par exemple (ça me passe par l'esprit à l'instant!).Comme l'a souligné RAPP par son commentaire brillantisme (et en quatre lettres en plus!), ou encore le Marquis, sur le fond vous n'avez toujours pas repondu à l'analyse du Dr Devo. Quant à votre "ce serait moins prétentieux" (encore une pique decidement), vous vous trompez. encore une fois et persitez et signez par cette remarque que les avis sur ce film DOIVENT etre normé (parce que la même bêtise qu'on soit pour ou qu'on soit contre, mais exactement la même implique une faute mois grave, si ça va dans le sens de la louange!).

Bernard RAPP 03/05/2006 11:26

Et ?

Libanais 03/05/2006 09:26

 Je n'ai jamais pensé que c'était bien PARCE QUE beaucoup de gens ont aimé....ça serait aussi stupide (mais moins prétentieux) que de critiquer pour cette même raison....