LE DERNIER TANGO A PARIS de Bernardo Bertolucci (Italie, 1972): Vous reprendrez bien un peu de fromage ?

Publié le par Bill Yeleuze

 

 

Vous savez comment ça se passe... Vous êtes seul depuis trois heures dans ce bar sympa, branchouille mais pas trop, et il ne vous en reste que deux heures pour faire des rencontres avant que le bar ne ferme, et vous n'avez toujours pas "pécho". Vous vous lancez donc, et après avoir fait boire Mademoiselle plus que deux raisons, il va falloir passer aux choses sérieuses. Moralité, après les margharitas (je ne sais pas vraiment comment ça s'écrit, pardonnez-moi), il va falloir penser à la margarine et ce genre de choses, et là, Matière Focale, une fois de plus, vous sauve la mise...

 

 

C'est un fait méconnu et/ou sous-estimé, mais la chose qui pourrait bien vous éviter de finir la nuit seul devant un épisode de DR HOUSE, puis un autre, puis encore un autre, en mangeant des ours en guimauve, c'est, tenez-vous bien et même, tenez-vous mieux, c'est la Culture. La tactique consistant à ne pas se vendre pour un alboume de Calogero ou un film de Kusturica, pour prendre deux exemples de même niveau, mais, au contraire, de viser plus haut, sans être pédant, et en apportant un avis original sur la chose (ici, comprendre la Culture). Alors abandonnez l'idée de lui parler des Straub, car sauf coup de chance inouï, elle ne sait même pas que ça existe. Par contre, LE DERNIER TANGO...

 

Un bon festival de Cannes, c'est un bon scandale avec du sexe dedans. Bon, je dis ça pour les jeunes focaliens, parce que, de nos jours, la chose est tellement galvaudée et habituelle qu'on a tué le principe dans l'œuf, et que mettre du zizi dans un film de festival fera rire de manière moqueuse ou pleurer de manière sincère le focalien convaincu. En tout cas, LE DERNIER TANGO..., dans la mémoire collective, c'est quand même le scandale de la scène de la margarine !

 

J'ajouterais aussi que le petit père Bertolucci, ce n'est pas forcément ce que le critique focalien à cheval trouve de plus sexy... Quand on s'est endormi devant 1900 et passablement ennuyé, et sans dormir, curieusement, devant les impossibles LE DERNIER EMPEREUR et LITTLE BOUDDHA (un film qui donne des boutons sur les avant-bras), voir encore un film du réalisateur n'est pas une perspective des plus alléchantes ni des plus sexys....
 

On assiste ici à la rencontre en plein Paris de Marlon Brando, américain taciturne et malheureux, et de Maria Schneider, petite parisienne friquée qui se croisent lors de la visite d'un appartement à louer. Ni une ni deux, le Brando, lui, emballe la zessgon sans lever le petit doigt et quasiment sans parler. Bref, ils se voient et ils couchent immédiatement sur le lino, ce qui sera le point départ d'une étrange liaison érotique et peut-être amoureuse...

 

Bon ben, les petits cocos, il faut largement oublier le petit Keanu se déplaçant sur des tapis de pétales de roses, car LE DERNIER TANGO... commence méchamment. On sent dès les premiers plans que la photo de Vittorio Storaro, ainsi que son cadre, ne sont pas là pour faire juste acte de présence technique. De son côté, Bertolucci annonce aussi la couleur : ça va bosser. Je pense à cette scène dans la cabine téléphonique du bar, dès les premières minutes, ou le passage de deux portes donne à voir une sublime ellipse en forme de point de montage (dérangé par un insert sur une mémé qui enlève son dentier pour faire diversion !). Ha bah oui, ça change de l'image du bonhomme qu'on peut s'être faite si on n'a vu que les deux films suscités !

 

Le film s'enclenche rapidement et de manière assez étonnante. A vrai dire, on ne sait pas trop où l'on met les pieds. Les motivations des personnages sont obscures, mais leurs actes sont actes sont clairs. L'appartement, d'abord assez vide, se remplit presque absurdement à mesure que la liaison des deux amants s'attarde. Brando est désespéré, mais aussi un peu "nanar" sur les bords, sans faire de grand discours d'ailleurs. La temporalité est flottante, mais pas sans rythme et très curieusement, on se retrouve vite avec une ambiance quasiment fantastique. Le statut des personnages évolue, au fil des omissions qu'on découvre petit à petit, et quelquefois, un léger ton loufoque surnage, comme la réapparition de la concierge noire par exemple, qui évoquerait presque une disnarration à la Blier (ce qui n'est pas vrai de l'ensemble du film d'ailleurs). En bref, le sexe et l'inévitable reste (le couple, le sentiment, etc.) forment la charpente de ce film, mais de manière assez abstraite souvent proche des sentiments les plus fugaces, ce qui est d'autant bienvenu que les deux personnages ne sont pas spécialement, ou plus ouvertement sympathiques mais un poil rugueux. Le tout se fait sans discours, par un jeu d'acteurs bizarre mais assez subtil, j‘y reviens de suite comme dirait le Docteur, et aussi par une mise en scène qui sait à la fois être assez riche, voire presque tout le temps gourmande, tout en respectant le côté volontiers obscur du projet. Bizarrement la mayonnaise prend, et c'est un vrai sentiment impressionniste qui prend le dessus, malgré la langueur et la noirceur affichées de cette histoire... Mmmmm...

 

Côté acteur, on utilise les deux protagonistes de manière tendue, c'est-à-dire soumise au projet, comme pour les considérer comme objets du film. Pour se faire, Bertolucci prend un pari exaspérant sur le papier et risqué dans les faits, puisque Brando et Schneider jouent quasiment dans deux tonalités différentes. Mademoiselle patate sa mother, sur le ton décalé et presque casse-bonbon qui était un peu celui des actrices-Méduse-égérie de certains films de la Nouvelle Vague. Je  ne pense pas que ça tiendrait dans un autre film sans que le focalien ait l'impression qu'on les lui brise menue-menue, mais ici c'est plutôt chouettosse (mot qu'il ne convient pas d'utiliser dans une critique digne de ce nom), car justement le Brando, lui, il est ailleurs. Lui aussi est un patateur de première, comme l'atteste sa splendouillette carrière de demi-dieux (ex-)vivant, mais ici, ô divine surprise, c'est plus sobre, et assez précis. Bref, on n'est pas dans le cheek-acting du PARRAIN, dieu soit loué, ni dans la minauderie d'un HOMME A LA PEAU DE SERPENT. Ne lâchant rien, pas aimable, rebondissant de manière malicieuse mais malpolie (un peu ours), Brando la joue sérieuse quand la gourgandine, elle, fait sa pissouse outrancière et égocentrique (je parle de l'actrice pas du personnage notez-le). Bref, d'un côté ça pause de manière ultra-artificielle (Schneider est d'ailleurs appuyé dans cette perspective par un montage musicale au mortier rappelant un peu la éthode zulawskienne, et aussi par son jumeau dans le film, Jean-Pierre Léaud, lui aussi en mode pédalage dans les descentes et tractopelle à pleine vitesse, jouant sur le mode horripilant au possible, et soutenu par la mise e scène dans ce sens). Mais en face, Brando, tout en ténèbre, précis, joue de façon opposée, grave, grave, et dégoûté. Ainsi, LE DERNIER TANGO... se fonde sur un déséquilibre qui n'empêchera pas la sensualité (ici pris au sens impressionniste et pas forcément dans sa connotation sexuelle) mais permettra avant tout de rendre un peu plus distante ou froide l'interprétation (ce qui est toujours une option nécessaire avec Brando d'ailleurs) et d'utiliser le jeu d'acteur comme un levier de mise en scène, ou plutôt comme à contrepoint à celle-ci. Le résultat est assez surprenant, on est plutôt pris à revers, hihi...

 

Côté mise en scène, c'et également très beau. Joli cadre, échelle de plan expressive malgré un aspect le décor qui fonctionnerait presque en huis-clos par moments, et photographie belle et originale. Les mouvements d'appareil sont nombreux et contribuent assez largement au sentiment d'étrangeté. Ils sont toujours reliés à des idées de mise en scène plutôt gourmande d'ailleurs : recadrage et changement d'échele dans le même plan, biaisage des axes, surcadrages en grands nombres, et les fameux et nombreux renversements de champ/contrechamp souvent magnificents car ils s'appuient sur de sublimes jeux de renversements de tonalité photographique. C'est très beau. Ça bosse. Bravo.

 

Alors, oui, me diriez-vous mais quid de la cuisine nouvelle dans cet opus jadis scandaleux ? Si vous voulez faire le malin avec la jouvencelle, faîtes-lui remarquer que, finalement, avec le décalage du temps, la mythique scène de la margarine n'est ni profondément choquante ou bouleversante. C'est ultra-sobre, Brando garde son pantalon. Bref, pas de quoi en faire un fromage. Il n'y a que la grande bourgeoise se la jouant vieille France qui sera étonnée par tant "d'audace" ! Par contre, beaucoup plus dérangeante et iconoclaste, quelques instants plus tard, est la scène où Brando se fait pénétrer la page centrale, belle scène d'ailleurs, servie par un assez beau dialogue en plus, ce qui ne gâche rien. Là, par contre, même si graphiquement on est également dans le très soft, on est assez stupéfait de ce qui est en train de se passer, surtout que le Brando, à l'époque, ça n'était pas rien... Je vous laisse découvrir ça. (Je sais pas si Brad Pitt, même de nos jours, aurait accepté ça! Hihi!)

 

 

Un sujet original, un film pas toujours aimable, un jeu vraiment très développé et original de cadrage, photographie et de mouvement (j'insiste car c'est vraiment, de très loin, la chose la plus étonnante et la plus riche du film), etc... LE DERNIER TANGO A PARIS est assez stupéfiant lorsqu'on connaît le père Bertolucci dans ses travaux populaires des années 80-90. Le petit gars, loin d'être gazé par le formol, sait bosser, et avec ce film, il place assez haut la barre. Que le film ait rencontré le succès, même pour de mauvaises raisons, est une très bonne chose. LE DERNIER TANGO... est un film beau, assez complexe, exigeant. Je n'aurais jamais pensé dire ça d'un Bertolucci, mais il faut être honnête: c'est un excellent film !

 

 

Bill Yeleuze.

 

 

 

PS : tiens, je m'aperçois que le co-scénariste du film, Franco Arcalli était aussi monteur (PROFESSION REPORTER) et réalisateur de la seconde équipe, notamment ici... C'est marrant, ça se sent...

Publié dans Corpus Analogia

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