SID ET NANCY de Alex Cox (UK-USA, 1986): Collapsing New People...

Publié le par Dr Devo

Chers Focaliens,


Faisons une pause et allons nous reposer chez nous, plutôt que d'aller souffrir en salle comme Mr Mort ces derniers jours. Prenez une boîte de choconours (attention de ne pas les écraser sur le futon par un coup de fesses maladroit), enlevez vos chaussures, caressez le chat négligemment de la main droite, allumez une cigarette, déboucher un bon vin et choisissez un dvd...


Alors, hier, Mr Mort nous parlait de Mafaldonna et de son premier film, OBSCENITE ET VERTU (je répète le titre pour faire des entrées avec Google...), film qui tourne (un peu) autour de la musique. Et bien je dis, continuons sur cette lancée. Après la réalisatrice ultra-célèbre américaine tournant en Angleterre, je vous propose le réalisateur oublié de tous, anglais, tournant aux USA...


Les années 70, en Angleterre. Voilà déjà plusieurs années que les Sex Pistols, groupe culte et provocateur, ont ébranlé l‘establishment musical (ou bien pas du out d'ailleurs!). Sid Vicious, bassiste magnétique du groupe, garçon iconoclaste et insaisissable assiste tranquilou à la future séparation du groupe. Mais entre deux, il a rencontré Nancy, jeune américaine, quasiment groupie professionnelle, et largement héroïnomane. Les deux se plaisent immédiatement et commencent une liaison passionnée et tumultueuse qui mettra à jour les fractures de chacun. Entre leur rencontre et leur "séparation", le chemin est beau mais rude : séparation des Pistols, je le disais, drogue à gogo, voyage immobile aux USA, ennui, passion, errance artistique...



Ha, Alex Cox ! Quel poème, ce petit gars ! Même s'il n'a jamais été une idole en France, on parlait encore un peu de lui dans les années 80 et 90. Depuis, nada ou presque, alors que le bonhomme, infatigable, continue de tourner ! Et portant quel beau parcours. REPO MAN, très belle comédie surréaliste avait cartonné sa maman aux USA. Mais très vite les choses se sont gâtées. On trouve encore le fabuleux WALKER avec Ed Harris dans les bacs dvds pour une poignée d'euros, genre deux ou trois, et neuf s'il vous plait, jeu de mot. Faites un geste pour vous-même et offrez-vous la belle galette... Quoiqu'il en soit, Cox, s'il n'intéresse quasiment personne dans le petit monde cinéphile, est un de ces cinéastes iconoclastes tout à fait importants, et le focalien consciencieux et malicieux sait qu'ignorer le bonhomme c'est commettre une trèèèèès grossière erreur.  On me dit Ken Loach, Migh Leigh, je réponds Derek Jarman, Ken Russel, Nicholas Roeg et bien sûr Alex Cox. Malheureusement, le cinéma anglais à une image internationale complètement révisionniste, et axé uniquement sur le cinéma social. Au final, les films de Roeg ou Cox ne passent nulle part, et les pauvres gars ont bien du mal à produire leur film, et surtout à les montrer. Les professionnels (distributeurs, critiques...) pourraient les voir en festival, mais ça ne les intéresse pas. On préfère les Dardennes, Moretti ou Kusturica. Bah, je dis, en toute amitié, au reste de la profession : c'est ton choix ! Dieu merci, la cinéphilie compte aussi quelques têtes de pioches sympas et passionnées pour éviter que tous ces gens passent dans les oubliettes de l'Histoire, tels... nous, les focaliens, par exemple !!  Et bizarrement on vit une super vie : les filles et les garçons tombent en pamoison devant nos si cools attitudes, on gagne beaucoup d'argent, on a des vies passionnantes et créatives, et notre poil est soyeux ! Est-ce vraiment un hasard ? (Vous êtes demandé pourquoi les critiques de cinéma ont des calvities ? Je vous laisse réfléchir là-dessus...)


Mais revenons à nos moutons et aux loups qui les mangent... Cox n'est jamais vraiment là où on l'attend et ses films rebondissent d'étrange manière, suivant le fameux "syndrome du ballon de rugby" que je n'avais pas ressorti depuis un baille sur ce site. Plutôt que de nous faire une biographie édifiante des Pistols ou de Vicious, ce qu'il fera mais en pointillé et par petites touches tout au long du film mais sans être édifiant justement (et de manière assez ludique quand même), Cox s'attache à prendre le Vicious par la petite porte à travers de son histoire avec Nancy. Premier point très important, et d'autant plus que notre beau réalisateur se tiendra complètement à ce pari rigolo. Le modousse opérandaille fonctionne d'autant plus (encore une répétition!) que l'histoire des Pistols est déjà plus qu'entamée quand le film démarre nous laissant avec une bonne longueur de retard, chose malicieuse et bougrement prenante, et aussi parce ce que le film, s'il est globalement chronologique, nous plonge dans un tourbillon plus impressioniste que strictement biographique, même dans l'optique sentimentale choisie, et bien souvent, l'impression qui se dégage, pour nous, spectateurs, est plutôt celle d'un maelström de sentiments et de sensations. C'était le premier point. Je change de paragraphe.



Deuxièmement, la chose qui frappe c'est la beauté globale de la chose. Narrativement d'abord car, dans la logique de mon primo qui ne tombe pas, naturellement, de nulle part, sans que le film sombre dans le vignettage (ce qui permet par exemple l'impression que les 25 dernières minutes du film, hors conclusion, ne sont qu'une longue longue séquence claustrophobe) et le découpage en petites scénettes significatives, c'est ici l'ellipse qui est privilégiée toujours pour mettre en avant les sensations, et pour faire en sorte que les liens signifiants qui font l'ossature de la narration soient d'ordre émotionnel ou signifiant plus qu'une simple lecture linéaire et historique. Des coupes dans la narration, des scènes ou courtes ou longues sur des moments qui paraissent insignifiants ou que d'autres n'auraient pas retenus (où Cox place toujours des éclairages intéressants sur le plan formel ou sémantique, comme dans la scène ou Nancy dort pour la première fois auprès de Sid dans cette appartement squatté par une trentaine de personnes), peu de transitions, et généralement, des blocs coupés de manière à privilégier le rythme syncopé de cette histoire faîte d'accélérations mais aussi de langueur. Rien pour cette écriture osée et ciselée, SID ET NANCY vaut le coup d'œil.


Au fur et à mesure, et on le comprend après que Cox ait déjà engagé le processus, SID AND NANCY, bien que précis et ancré dans le réel (mais pas dans le naturalisme art et essai, comme on le privilégie depuis quelques années en Europe), est aussi un récit qui petit à petit quitte la simple reconstitution d'époque pour s'enfoncer avec délices dans un no man's land plus subjectif et plus personnel qui s'ancre quelque part entre le réel, le fantastique, le symbolique ou plutôt (sur ce dernier point) disons que Cox fait dériver ses scènes au fur et à mesure pour que cohabite aussi sa vision à lui de l'époque ou de l'histoire. Cox commente sa propre narration, pour ainsi dire, même si elle reste soumise à l'histoire de Sid et de Nancy. Au bout d'un certain temps, le film trouve son équilibre dans ces narrations multiples. Le récit devient subjectif et échevelé comme jamais alors. Cela se traduit par plus de débrayages rythmiques (le ralenti à la sortie de la péniche qui raconte deux scènes et deux histoires à la fois ! Très impressionnant!), et par la contamination d'éléments loufoques, enfin qui paraissent loufoques quand ils se déclenchent et dont la signification précise va vous toucher droit au cœur, en provoquant chez vous de grandes vagues d'émotions où souvent la malice ou le rire, et la violence (souvent sociale, jamais expliquée) et la tendresse se mêlent. C'est, par exemple, ce groupe de collégiens issus d'un collège privé qui se conduisent comme des punks de 10 ans (ce qui est très malin et installe une très jolie nuance, à l'opposée des clichés attendus), ou encore l'aspect fantastique et symbolique de la scène d'enregistrement du clip de MY WAY (esthétiquement sublime d'ailleurs), ou encore ce dialogue sublimissime (répétition!) entre Sid, Nancy et ce black qui leur donne leur méthadone (scène qui, sans en avoir l'air, met a nu les paradoxes et confronte Cox à Vicious, avec une tendresse inouïe et avec fermeté malgré tout). Je vous le promets, c'est bouleversant et ça décoiffe. Très vite, c'est ce processus qui devient naturel, très bien appuyé, il faut le dire, par une mise en scène au cordeau. Stratégiquement, c'est une sublime (aussi dans le sens de "belle") opération qui permettra d'enclencher la longue dernière partie sans qu'elle ne devienne édifiante ou sans nuance (la dernière ligne droite, dans la came). Breeeeef, c'est du grand art...


Côté mise en scène... Mes amis, mes amis ! Que c'est beau ! Ben c'est simple : comme la narration n'est pas simplement chronologique ou informative et privilégie les ellipses et les trous de mémoire sélectifs, déjà, le montage est dynamisé. Cela dit c'est un festival. Le son est superbe, avec beaucoup de changement d'ambiance et de timbres, et beaucoup de choses dans le fond du paysage sonore (scène du squattage de l'appartement, encore une fois, où c'est le son qui permet le prolongement de la scène), et les débrayages sont, sur ce plan-là, nombreux également. Alors que je regardais le film, je me suis dit à voix haute : "Oulala, je parierais mon boxer en microfibres que c'est le directeur de la photo qui fait aussi le cadre". Franchement, ça saute aux yeux. La photographie, variée (et richissime en plus), est ultra-léchouillée, joue beaucoup sur toutes les possibilités que lui offrent les axes et organise presque, quelquefois, le plan. Ce sont des éclairages très poussés (plusieurs ambiances dans le même plan par exemple, ce que le cinéma contemporain a complètement perdu) et le cadre et la photo semblent dialoguer et se renvoyer la balle tout le temps. C'est Roger Deakins qui est responsable de la chose. Pour le reste, on retrouve les qualités formelles des films de Cox : des idées folles de décors, un montage vif qui sait couper des scènes ou les prolonger longuement au contraire, transitions foldingues, débrayages de ton, utilisation de la profondeur de champ, mouvements de fou, travail de repérages hallucinant, etc... Là aussi c'est un sans faute. Un plan, le ralenti à la sortie de la péniche que je mentionnais plus haut, vous donnera le "la". On s'aperçoit dans ce passage qu'on peut faire un plan américain sur deux personnages (avec travelling arrière en plus ! Et au ralenti !) en laissant de l'aire libre à droite et à gauche du champ, et en utilisant la profondeur de champ !! Ha bah oui, ça change des cadres étriqués de maintenant, où les personnages bouffent tout et où on pourrait quasiment remplacer les décors par des fonds noirs. Rires. Cox est-il plus malin que les autres ? Non, il utilise une petite focale, il choisit son cadre, son axe et organise son plan autour... Il bosse quoi ! En tout cas, le travail plastique est hallucinant, et très original. SID ET NANCY donne l'impression de se pencher par la fenêtre du train qui sent le renfermé et de prendre une grosse bouffée d'air frais qui fait onduler vos cheveux magnifiques... C'est un spectacle de toute beauté, et c'est incessant pendant une heure cinquante. (Prenez les plans à l'extérieur de l'hôtel à New-York. C'est-y pas beau, ça ? Et en plus c'est drôle et cocasse, comme le début de la séquence de la tournée aux USA, avec son hélicoptère très impromptu !)



Bon, SID ET NANCY, en conclusion est un très grand film, d'une beauté plastique hallucinante, et qui, en plus, propose une histoire à contre-pieds très surprenante. C'est un grand film ambitieux et populaire servi, n'en jetez plus, par d'excellents comédiens, Gary Oldman en tête, et aussi Chloé Webb dans un rôle ambivalent et pas aimable du tout, d'ailleurs. Elle s'en sort très bien. (Regardez aussi le bonus du dvd où Philippe Manœuvre, ici entouré par deux ringardosses rock'n'rollistes parisiens d'une mondanité proprement dégoûtante, discutent autour du film que, bien évidemment ils n'ont pas pris le temps de revoir (depuis 1986 !! Ils charrient). C'est un tissu de conneries invraisemblables mais très documentés, une quintessence de tout ce qui tue le rock : la légende, la mondanité, l'écrasement des uns par les autres, le collectionnisme non-généreux, les apparences, les apparats. Manœuvre paraît même humain à côté des deux ectoplasmes suffisants. Regardez comment ils tirent à boulets rouges sur Chloé Webb. Évidemment, ils auraient préféré Courtney Cox (qui joue aussi dans le film). Un beau moment de révisionnisme, et surtout une remarque qui en dit long... Le dvd est édité par un grand distibuteur : ils auraient pu aller interviewé Cox quand même !) Cox a réalisé un boulot formidable, comme d'hab', et c'est peu de chose que de dire qu'il est largement préférable d'avoir vu le film. Arrêtez vos abonnements aux revues de cinéma quelles qu'elles soient et achetez des dvds pas chers (c'est le cas de SID ET NANCY) avec l'argent économisé. SID ET NANCY donne largement le sentiment de redécouvrir le cinéma. C'est ici que ça se passe. CQFD.



Généreusement Vôtre,



Dr Devo.


 

 

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Publié dans Corpus Analogia

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Dark ViXXXen 28/09/2008 21:08

Cher Docteur Devo, j’ai eu la chance de voir ce film récemment, et je ne peux qu’abonder dans votre sens… Il s’agit en effet d’un très beau film, intrigant et plein de surprises.
Je me permets d’apporter un point de vue féminin à votre article… C’est bien connu, les filles, c’est bête et sentimental , ça ne voit que la partie émergée de l’iceberg qui fait couler le Titanic (hey, baissez vos fourches et vos boucliers, CECI EST UNE PLAISANTERIE, moi aussi j’ai ma carte du MLF), alors je vous parlerai de ce qui est peut-être un détail mais je trouve assez marquant : l’intervention de l’enfant dans la fable de SID & NANCY.
Sid semble être totalement pris au dépourvu par les enfants et pré-ados, sur lesquels il porte un regard sombre (au sens propre, car l’ami Oldman n’a pas son regard bleu glacier habituel) et vaguement effrayé. Amusé de prime abord par ces collégiens en uniforme auxquels l’article fait référence, il se charge de tension au long du déroulement du film.
PUNK IS DEAD ! Déjà dépassé par une génération violente (la scène du racket – recouvrement de dette dans le terrain vague de New York), Sid se voit quelque peu méprisé par ces gamins qui ne craignent pas les épingles à nourrice dans les oreilles et les t-shirts déchirés, contrairement à la vieille génération bourgeoise effrayée par le phénomène… Le mot de la fin (dans une scène onirique/cauchemardesque  assez déstabilisante pour la spectatrice lambda que je suis) est amené par une  bande de break-dancers en herbe. Rock : RIP. Le grand Sid, l’idole adulée et mal aimée, la star tombée de son piédestal sera vite dépassée par ce qui va devenir le Hip-Hop.
Amis à crêtes, gothiques & autres rockers : voilà du grain à moudre pour notre moulin à désenchantement.
Pour vous saluer je me contenterai d’un sobre : « Siiiiiiiiiiiiiid ! Suck my toes ! ».
Bien à vous.