COUP DE FOUDRE A RHODE ISLAND de Peter Hedges (USA-2008): Flemmes, je vous aime...

Publié le par Dr Devo




Chers Focaliens,


Tout cela finira sans doute par s'arranger mais pour l'instant, que ce soit dans le cinéma art et essai local (qui affiche une rétrospective western sans grande envergure) ou au Pathugmont, il n'y a pas grand chose à se mettre sous la dent, et ce, avant que dans les 15 jours suivants, ce soit peut-être pas une avalanche de chef-d'œuvres, mais au moins de films qui, sur le papier, ont l'air déjà un peu plus appétissants... On fait, en attendant, comme lors des deux ou trois derniers mois, les fonds de tiroirs et on se ballade un peu au hasard dans les salles, en espérant découvrir un truc sympa ou au moins quelque chose de pas trop mal...


Allez, hop, me dis-je, allons voir ce COUP DE FOUDRE A RHODE ISLAND réalisé par Peter Hedges, une comédie sentimentale à première vue, et ce pour deux raisons. D'abord, on y retrouve Steve Carell, bon acteur et héros du formidable 40 ANS TOUJOURS PUCEAU dont on avait dit ici le plus grand bien. Deuxièmement, je me disais que "oui, oui, mais si, je le connais ce réalisateur (Peter Hedges), on a même écrit sur lui sur Matière Focale". Vérification faite, c'est absolument faux. Le type a déjà réalisé un film que je n'ai pas vu. Par contre, c'était le scénariste de WHAT'S EATING GILBERT GRAPE (dont je suis incapable de retrouver le titre français!), film où, ce n'est pas rien, le jeune Di Caprio jouait un trisomique 21 (rires), film d'ailleurs, et sans rire cette fois, plutôt acceptable et tout à fait visible bien que réalisé par l'affreux Lasse Hallström. Bon voilà qui fait une bonne intro, passons maintenant aux choses sérieuses...




Steve Carell, éditorialiste reconnu, est un père de famille qui doit s'occuper de ses 3 filles après le décès de sa femme morte d'un, je vous le donne dans le mille, Emile, d'un bon petit cancer des familles. Le voilà qui débarque chez ses parents pour un bon petit WE prolongé avec ses frères, sa sœur, et toute la smala. Une grande maison près de la côte bretonne (aux USA, tout de même). Un petit bijou. Carell déprime gentiment dans cette famille super-sympa, mais où tout le monde a trouvé son âme sœur. Lui ne fréquente plus personne depuis la mort de son épouse, qui, je vous l'ai dit ou pas (?), est morte d'un affreux cancer.

Et c'est là qu'arrive l'inattendu... Dans une petite librairie du village, il rencontre notre Juliette Binoche nationale qu'il drague gentiment mais sûrement. Les deux passent une heure à papoter, et c'est formidable. Ils doivent quand même se quitter mais Carell a récupéré son numéro de portable, tout va bien. Aussitôt rentré dans la maison de ses parents, il raconte l'anecdote à ses frères et explique qu'il a vu une femme phénoménale, etc... Et là, patatatra, tout s 'écroule, car Juliette Binoche est là et pour cause : c'est la nouvelle petite amie de son plus jeune frère...



Bah, pas de quoi en faire un fromage, on est en plein sentiers battus, avec ce sujet rigolo mais déjà vu sans doute. Ce n'est pas un drame en soit. La comédie sentimentale fait partie du cinéma de genre, au même titre que le thriller ou que le film d'horreur. Les sujets suivent souvent des trames rebattues, où les passages obligés abondent, mais cela n'empêche en rien que les films soient bons ou mauvais.


Du simple point de vue de la mise en scène COUP DE FOUDRE... ne casse rien, certes, là aussi c'est de la série, mais est quand même réalisé non pas avec talent, mais avec un peu de soin, très léger quand même, qui suffit à le mettre, le film, suivez un peu, au-dessus de la moyenne. La photo est relativement acceptable malgré un tirage de la copie française bien dégueulasse encore une fois (le plan saturé où l'on voit Carell s'endormant dans le noir la seconde fois par exemple, qui contredit complètement le reste de l'étalonnage). Au tout début, Hedges nous fait de calmes caméras portées, pas tellement réussies, mais qui n'étaient pas une si mauvaise idée sur le papier, car la comédie sentimentale moyenne est effectivement très statique. Ces caméras portées, pas vraiment formidables en ce qui concerne le cadre (c'est encore un peu trop rapproché, trop court...), auraient pu briser un peu la routine. Mais , quoi qu'il en soit, ça s'arrête vite. Quant au reste rien à signaler, c'est dans la moyenne des films de studio américains, sans plus.



Bon, il y a quand même un joli casting. Binoche, par exemple, était tout à fait à l'aise dans les beaux MOTS RETROUVES de mes amis génies McGehee et Siegel. On retrouve aussi Dianne Wiest, encore en mère de famille (pfff....) et, plus surprenant, Alison Pill, actrice que je vois ici pour la deuxième fois, au physique un peu atypique et que j'avais adoré dans DEAR WENDY dont je vous avais parlé, il y a quelques années. Il y a du linge sympa donc, voire beau (Carell, Pill), le sujet de base est rigolo, alors why not ?



Bon. En fait, pour moi, ce sera plutôt not ! Le problème de ce film, c'est cette désagréable sensation qu'il a été réécrit pour éliminer tout ce qui aurait pu être un peu noir ou, plus prosaïquement, tout ce qui aurait pu avoir de l'enjeu ou qui aurait pu apparaître un peu cruel. Et le pire, c'est que bien souvent, certains enjeux apparaissent dans le film mais sont largement désamorcés. Le sujet du film est assez charmant : on rencontre quelqu'un par hasard, ça colle tout de suite, comme jamais même, et la minute d'après, on sait qu'il sera impossible de sortir avec la personne, pas seulement parce que la personne est prise mais parce qu'elle est sortie avec votre frère (même si ils se séparaient, ça resterait de "l'inceste" en quelque sorte), mais pendant ce temps-là, les sentiments continuent de faire leur travail de sape. Et puis de toute façon, il s'est passé ce qui s'est passé, et ça, ça ne s'efface pas ! Donc, c'est rageant car certaines choses plus noires affleurent quand même dans le film, et que, en plus, le sujet est propice aux sentiments les plus ambivalents. D'ailleurs, de la tristesse, le film en est innervé, et c'est même une de ses marques de fabrique : la comédie sentimentale triste. Alors qu'est-ce qui cloche ?


D'abord, le film met vraiment trop de temps à démarrer, et le premier quart d'heure, où l'on voit Carell et sa petite famille partir, est interminable, et est trop insistant sur la charactérisation des personnages. N'importe quel film de collège, sous genre de la comédie sentimentale, lui aussi très codifié, aurait envoyé ça en  trois minutes et avec plus d'efficacité. Ensuite, le problème c'est le dialogue. Si le scénario, même défiguré, est globalement écrit de manière plutôt souple et aguerrie, Hedges ne sait pas trop quoi écrire dans ces dialogues. On s'en rend compte dans les parties du film les plus primordiales : la rencontre, la scène dans la douche, etc... Là, ça patine, on reste dans les généralités les plus neutres ou les plus mièvres. N'importe quel film de collège en aurait justement profité de ces instants pour être pertinent et pour enfoncer certains clous, et/ou pour asseoir quelques paradoxes troublants. Là, dans ces passages primordiaux, on est dans le remplissage sans objet. Et ça révèle un autre problème...


Prenons exemple de la scène de la douche. Voilà une très bonne idée, et le pire, c'est que ça suffit pour que, même en l'état, ça ne marche pas mal. D'abord la scène ne dure pas assez longtemps, et ce qui se passe derrière le rideau de douche (entre Binoche et Carell) n'a pas le temps de s'installer afin de développer les différents sentiments qu'ils traversent (gêne, puis tristesse puis rires, ce qui devrait être formidable et touchant).  Quand la fille entre dans la salle de bain, elle déballe son discours, ce qui était aussi une grande idée. Qu'en fait Hedges ? Rien ! Il ne sait pas qu'en faire et quoi faire dire à la jeune fille, Alison Pill, ma chouchoute en plus ! Je vous mets au défi, pour ceux qui ont vu le film, de me dire de quoi parle Pill à ce moment-là !!! Le discours est vague, ne fait que dans les grands principes et finit par ne plus vouloir rien dire à force d'imprécision. Imaginez maintenant la même scène avec quelqu'un d'autre de talentueux... Moi, par exemple ! On aurait eu un moment formidable, dis-je en toute modestie. Il se serait passé des tas de choses dans cette scène. D'abord, la tentative de dialogue entre Binoche et Carell qui aurait pu être formidable. Puis l'arrivée de la fille qui commence à se confier, puis les trois sentiments que je décrivais plus haut. Si le discours, très long, de la fille avait été poignant, problématique, triste (évocation de la mère, c'est là qu'il fallait la placer et non pas dans l'ignoble scène d'explication autour du dessin du phare, ou encore, montrer que la fille forte de la famille est un individu qui souffre ou qui ressent de plein fouet tel ou tel aspect de sa vie d'adolescente, ce qu'aurait fait magnifiquement un John Hugues), la scène aurait fonctionné comme du Billy Wilder, avec deux actions opposées en même temps, et les deux étant drôles et noires. Et touchantes !


Vous devez vous dire que "le docteur, il s'égare". En fait, non. Cette scène regroupe les défauts du film. Il loupe, alors que tout est à portée de main, l'occasion de s'affranchir du genre (tout en y restant) de donner du relief à tous les personnages impliqués, et de permettre au film d'avoir... un peu de vie, un peu d'incarnation, un peu d'émotion et de rires qui nous parlent. Le film de Hedges, notamment par incompétence à écrire des dialogues plus fouillés sans en avoir l'air, fait le contraire. La noirceur ne fait qu'affleurer. Si elle est présente c'est pour nourrir la machine, c'est-à-dire pousser le projet dans le mélo. Les enjeux sont tous désamorcés au profit de la structure du genre. Et plus grave avec un si beau sujet : jamais deux sentiments contradictoires n'affluent au même moment !! IL N'Y A AUCUNE AMBIVALENCE ! Bon sang de bois ! C'est pour ça que la scène de la douche rate sa cible. Hedges ne veut perdre personne, et sans doute pas lui-même, et il ne peut donc, logiquement pas se résoudre à nous faire rire et nous attrister dans la même phrase ou la même scène Il ne peut mélanger le loufoque ou le sérieux. En un mot, il loupe ABSOLUMENT tous ses paradoxes. Alors mon petit focalien, tu vas rire là où on te dit, et tu vas pleurer là où on te dit. Au final, bien sûr, on ne rit jamais de bon cœur, et on refuse de pleurer devant des choses aussi vides et aussi mièvres...


Quel dommage... D'autant plus que tout est là, à portée de main. Il y a pourtant une scène réussie  celle du bar avec la "truie" (je parle en codé). L'actrice est formidable en plus (Emily Blunt). Elle est exactement au diapason de ce que le film aurait dû être : plus loufoque mais en restant précis et en respectant les sentiments (et dieu sait que les Américains, notamment dans les film de collège, mais aussi dans les séries, sont très forts pour ça). Blunt joue juste un peu au-dessus, juste un peu plus appuyé... et tout  fonctionne. Là, le dialogue est très ramassé et  tout à fait bon. L'actrice le pousse un peu et suggère par le jeu (et non plus par le dialogue) qu'elle est sans doute un peu mytho... On ne le saura pas, mais il y a doute ! D'ailleurs observez Binoche et les autres : ils ont compris aussi. Binoche notamment (sa meilleure scène, je trouve) est à la fois méfiante, à la limite de rire, et triste...   Blunt a sans doute surpris ses camarades acteurs. Et bing, ça décolle. Le reste de la scène dans le bar est suffisamment vulgaire pour que ça fonctionne. Pendant trois minutes, c'est vraiment bien.


Parce qu'il faut dire aussi que les acteurs sont très embêtés. Carell me paraît un poil en dessous de d'habitude et, paradoxalement, il ruine pas mal de chose en allant juste dans le sens du film et en faisant là où le scénario lui dit de faire. Il est sans doute aussi un peu gêné d'avoir ce rôle de clown triste, et je le trouve beaucoup trop systématique. (Bien sûr, il n'est pas aidé par le scénario et il n'est pas si mauvais que ça, juste en dessous, ce qui fait, je pense, foirer pas mal d'effets ou qui systématise trop son personnage. C'est trop frileux. Se rappeler 40 ANS...). Binoche met le temps, mais je la trouve plutôt pas mal au bout de trente-cinq minutes. Là aussi, le terrain de jeu est trop petit. Les autres sont insipides. Et Pill qui aurait dû être un beau personnage est réduite à faire quasiment de la figuration.



Trop d'intentions. Pas assez envie de suivre son histoire et de casser le moule. Une famille de bisounours hallucinants de fadeur. Envie de brosser le public dans le sens du poil. Malgré le beau sujet, Hedges se comporte en esclave et ne s'en sort pas, et préfère, de son propre chef (et ça c'est très mal quand on fait un métier d'artiste), limiter son terrain de jeu à la comédie sentimentale la plus banale et racoleuse (à la Julia Roberts si vous voulez). Or, tout est là pour que ça fonctionne. Par peur de froisser le public peut-être, Hedges ne satisfait personne. Il insiste, se roule dans les justifications, blanchit son intrigue et souvent est trop insistant (demi-belle idée de la scène de salsa collective, ruinée par le contrechamp, laidissime en plus sur les fesses de Binoche : c'était plus drôle sans, et on avait bien compris, merci ! Et l'immonde façon dont on se débarrasse du frère gênant... Quelle honte ! C'est toujours le même principe : tout expliquer et tout passer au stabylo !). Hedges préfère le blanc au noir, le sourire au rire, et le pré-mâché à l'incarnation. Grand bien lui fasse. Mais pour nous, focaliens, on a l'impression que tout était là pour que ça fonctionne, et que tout cela est un gâchis. Il reste deux ou trois idées papiers excellentes, une bonne scène qui roule parfaitement et un immense sentiment de gâchis en se disant que si Hugues ou les frangins Farrelly avaient pris les choses en main (ou n'importe quel réalisateur courageux de film de collège), on aurait eu un grand film triste, mélancolique, mais aussi drôlissime, généreux et tendre. Là, ça sent encore le compte en banque et le manque d'ambition. La volonté de ne fâcher personne, ni de ne surprendre personne, bref de ne perdre personne, accouche d'un film gâché et sans âme. Avec un beau sujet comme ça, ça fend, pour le coup, vraiment le cœur. Ça méritait un bon réalisateur qui ne blanchisse pas tout, et qui sache faire quoi de son sujet une fois développé (la fin du film, ignoble de balisage illustre ça à merveille, hélas.).




Tristement Vôtre,



Docteur Devo.





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Publié dans Corpus Filmi

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J.S.L. 01/10/2008 21:16

Quel ennui ! A côté, "Un Mari De Trop" était presque enthousiasmant ! Des demi-personnages, des demi-situations, des demi-ambiances... Je n'attendais rien de Carell, que je connaissais pas, Juliette B. est à son image - ni bonne, ni mauvaise, vaguement fadasse - Dianne Wiest nous fait les mêmes mimiques archi rebattues et John Mahonney, que nous aimons beaucoup (pour ceux qui ont la chance de connaître Frasier, série malheureusement mal diffusée dans nos contrées francophones : c'est le père bougon) n'est qu'un fantôme sans dialogue & consistance...Car le voilà, le souci : nous évoluons dans un univers sans personnages, peuplé de silhouettes ! Multiples et anonymes... Même le frère trompé n'a aucune substance ! Point de conflit, mes amis, restons dans un monde familial & aimant ! Carell & Binoche ne sont que des archétypes vus mille fois, pas nécessairement habités... Qui dit comédie sentimentale dit vague sourire de temps à autre, et là, on nous spolie ! Rendez-nous nos 8,60 euros ! Nous n'attendions pas de miracle, mais bon, là, à part quelques images pas trop moches mais pas révolutionnaires, rien à gratter. Nous irons voir du kung-fu la prochaine fois...