MYSTERIOUS SKIN de Gregg Araki (USA-2005): Choco Pops, extra-terrestres et passes à 10$

Publié le par Dr Devo

 





[Photo: "Demi-deuil/C'est quoi dégueulasse?/Der tod ist ein Skandal" par Dr Devo.]

Chers Amis,
 
 
Ça faisait bien longtemps qu’on n’avait pas eu de nouvelles de Gregg Araki, et bon dieu, ça fait du bien d'en avoir. Après avoir aperçu sa photo dans le journal à l'occasion de la sortie de MYSTERIOUS SKIN, on découvre un Araki usé, âgé de 46 ans, et on se dit que le temps passe à une vitesse phénoménale.
 
 
Pour ceux qui ne connaissent pas, Araki fut un petit cinéaste indépendant américain, considéré ici, dans notre beau pays la France, comme surdoué, dans les années 1990. Comme tous les chouchous de l'époque qui avaient un peu de talent (Ferrara, Hal Hartley, etc.), tout ceux qui l'ont acclamé (parfois à tort), dans ces années-là l'ont majestueusement ignoré par la suite. Son premier film, THE DOOM GENERATION, est aussi foutraque que potache, un certain moment de série Z, assez mal réalisé, mais à l'énergie destroy. Pas un bon film, mais quand même quelque chose d'ovniesque. Et puis, il y eu NOWHERE, trouvable encore de nos jours pour cinq euros ou moins en DVD, film au branchouillisme assumé, certes, sorte de pochade pop-art-film-de-college-soap-opera-destroy qui s'envolait du coup beaucoup plus loin que le précédent, et qui dévoilait, sous ses velléités iconoclastes, un cœur d'or, très sentimental et pas bête. Ça délirait sec, évidemment, mais la maîtrise totale était au rendez-vous. L'année dernière, après avoir revu le film en salle (accident industriel, sans doute), mes appréhensions furent balayées. Contre toute attente, le film vieillit très bien, et ne souffre d'aucune branchitude désormais désuète. Le film tient tout seul et n'a rien perdu de sa vigueur. Et même les mamies égarées dans la salle trouvaient du charme et de la volonté à ce film qui, de toute évidence, ne s'adressait pas à elles (véridique!). NOWHERE est une petite perle... baroque bien évidemment.
 
 
Il y a quatre ou cinq ans, SPLENDOR, nouvel opus de Araki, sortait en catimini. Pas de pub, pas de couverture médiatique, une poignée de salles et une semaine à l'affiche, et adieu! Le hasard faisait que j'étais en vacances sur la capitale, et Bernard RAPP (dont les commentaires judicieux émaillent ce site) et moi nous précipitions voir la chose qui arrivait comme un cheveu sur la soupe, puisque annoncée nulle part. Le résultat était une petite comédie indépendante, sans doute à faible budget, mais fort joliment éclairée, beaucoup plus classique que NOWHERE, et donc beaucoup moins impressionnante. Une petite chose sympathique, mais une petite chose, bien loin de l'impact du film précédent! Reste la fierté d'avoir vu SLENDOR, et en salle en plus... Sommes-nous seulement une centaine à l'avoir vu en France ? C'est bien honteux, car SPLENDOR, en tant que film populaire sans prétention, était quand même bien mieux que les divers téléfilms qu'on nous passe au ciné, à grands renforts de pubs, dans l'art et essai comme dans le commercial. Passons.
 
 
Donc, retrouver Gregg Araki  est une bonne nouvelle, comme un vieil ami, pas con en plus, qui redébarque à l'improviste. MYSTERIOUS SKIN raconte l'histoire de Brian. Dans les années 80 (of course), alors qu'il n'a que huit ans, Brian se retrouve seul dans la cave de sa maison avec le nez qui saigne. C'est le blackout : il est incapable de se souvenir de ces deux  heures qui viennent de se passer. Le dernier truc dont il se rappelle : le match de base-ball interrompu par la pluie, puis le noir de la cave. Entre les deux, rien! La même année, Neil a huit ans. Sa mère l'inscrit dans un club de base-ball. Neil, plutôt précoce, a une fascination quasi-amoureuse pour l'entraîneur (Bill Sage, formidable, rescapé de chez Hal Hartley), et cet entraîneur, plutôt manipulateur, lui, il aime les petits garçons. Neil est abusé, sans pouvoir trop analyser le geste, même s'il a conscience de ce qui s'est passé (je vous laisse découvrir ça). Les années passent. Brian, garçon timide et rangé, saigne régulièrement du nez à la moindre émotion, tombe de temps en temps dans les vapes à brûle-pourpoint, et cherche toujours à savoir ce qui s'est passé ce jour-là, ce jour où manquent à l'appel deux heures de sa vie. Un soir, une soucoupe extra-terrestre (!?!) passe au-dessus de la maison familiale. Brian relie les deux événements (black-out et E.Ts). Dans ses rêves étranges et récurrents, qu'il note scrupuleusement, Brian affabule des souvenirs d'abductions extra-terrestres.
Plus tard. Les deux garçons ont dix-huit ans. Neil est homo et se prostitue régulièrement avec des hommes plus âgés pour 50$. Brian note toujours ses rêves, est toujours obsédé par ses deux heures manquantes, et est toujours le garçon renfermé, bizarre et discret qu'il était. Il se met en contact avec une gentille plouc de la campagne (Mary Lynn Rajskub, très bien, également co-productrice du film), âgée de 30 ans, qui sait, elle, qu'elle a été abductée par les ETs. Suite à leur discussion, il est évident alors que Brian doit se mettre à la recherche de cet étrange petit garçon qu'il voit sans cesse dans ses rêves d'extra-terrestres. Ce petit garçon, c'est Neil. La quête commence...
 
 
On l'aura compris, malgré ce désastreux résumé, le film met en parallèle les destinées respectives de Brian et Neil, garçons tout à fait opposés : l'un jeune gay prostitué, l'autre adolescent timide. On comprend dès le départ que le film n'aura pas la tonalité délirante et speedée de NOWHERE, certes, mais que ce début est beau et maniéré! Voix-off, montage rapide et elliptique et cascade d'effets de mise en scène sublimes et naïfs : scènes réelles filmées comme des scènes de film fantastique (une des grandes références d’Araki qui nous cite même le plan du calendrier du JOUR DES MORTS-VIVANTS de Romero, et encore plus tard avec extraits), ralentis de la mort, verre de lait qui se brise sur le carrelage de la cuisine en plan-douche et au ralenti (!), etc. C'est très beau et ça a du rythme. Une ambiance fantastique et impressionniste s'installe. Les deux parcours d'abord séparés se rejoignent à vitesse très lente. Les deux garçons mettent un film à essayer de se rencontrer. Au fur et à mesure, le film quitte cette allure fantastique en trompe-l'œil, puisque tout cela est trop évidemment subjectif (regard de l'enfant) pour être vrai. Araki utilise cette nuance comme un moyen de décrire un univers sensuel et subjectif, où la réalité est également très présente, suivant en cela les préoccupations du personnage de Brian, un peu illuminé avec ces machins d'aliens, mais en même temps très à l'écoute et très terre à terre. Au fil des bobines, le film quitte cet axe. On est prévenu, de la même manière que ce qui est arrivé à Brian est un secret de polichinelle. On sait très bien ce que veut dire la naïve mise en parallèle. Il n'y a pas de suspense, à ce niveau. Peu à peu, MYSTERIOUS SKIN ressemble plus à un film US indépendant, gentiment art et essai. Mais tout cela est annoncé mille fois, et ça marche relativement bien. A mesure que l'on s'approche d'une éventuelle rencontre entre les deux héros, le film, qui approche son climax virtuel, s'appesantit, ralentit et rampe. Tactique bizarre mais qui a du charme. Et qui désamorce curieusement l'hollywoodisme et le pathos que l'on pouvait craindre. En tout cas, le choix étant annoncé, volontaire et assumé, il est clair qu'Araki à penser à sa structure.
 
 
Drôle d'effet. Le film "délire" de moins en moins, et se mécanise au fur et à mesure. Les très beaux plans du début, le montage haletant, muent progressivement vers un filmage au cadre plus indigent (le cadre n'est pas, dans la deuxième partie du film, et en d'autres endroits, le point fort du métrage), mais toujours avec des petits axes sympathiques, voire avec de belles ruptures (lorsque Neil s'échappe de la chambre de Zek).  Il y a beaucoup de goût dans la direction d'acteurs, tous remarquables, dans le montage parfois, et surtout dans la lumière, simple mais très soignée, presque luxueuse à mes yeux. Le son, souvent tout en rupture, est très beau, avec deux séquences musicales courtes légèrement sur-mixées et magnifiques. Quelques scènes fantastiques émaillent la deuxième partie, du côté de Neil, dans sa drague féroce et dans la chambre de Zek, scène d'une naïveté confondante et d'une beauté vraiment touchante.
 
 
Bizarre donc, d'assister à ce film qui mue, s'appesantit et qui démonte à mesure le suspense et le ton promis. Là encore, c'est dans les interstices que finalement ça se passe. Dans les rencontres un peu absurdes (Eric, la mère de Neil, ce copain de Neil, etc.). Au final, la catastrophe "art et essayiste" n'a pas lieu, et on se retrouve avec entre les doigts un film tendre, structuré, émouvant et froid, bien loin de l'indignité d'un Almodovar post-KIKA ou du sentimentalisme total et politique de cette vieille baudruche d'Eastwood (voire photo ci-dessus et article sur MILLION DOLLAR BABY. Vous avez vu, quand on y repense j'ai eu du nez avec Eastwood... Le cinéma et le manque de pensée tuent. CQFD.) Il y a un vrai projet de cinéaste derrière ce film un peu modeste mais maîtrisé, qui fait le pari, curieusement, et même paradoxalement, d'être sentimental et cérébral.
 
 
J'ai beaucoup de mal à vous mettre dans l'ambiance de ce beau film. Aussi vais-je m'arrêter là. On retiendra les acteurs tous très bons. Elizabeth Shue, dont je vous parlais à l'occasion de TROUBLE JEU (film honteux), trouve un rôle formidable. Second rôle, certes, mais qui lui donne le temps et la matière de montrer qu'elle est bouleversante, malgré un  rôle très carré. Le passage avec Billy Drago est également superbe, de ce point de vue.
 
 
La seule petite réticence que l'on peut émettre concerne le sentiment évident, qui crève les yeux, que Araki en a largement sous le pied, et que ce film de réveil pourrait augurer quelque chose de dix mille fois plus somptueux encore. Heureusement, Araki prépare déjà un nouveau film (teenager movie avec aliens! chic!), ce qui est bon signe. On n’aimerait pas avoir à se priver du bonhomme encore quelques années. Les plus chanceux d'entre vous (le film est assez mal distribué) pourront aller tenter cette expérience touchante dont on peut dire, avec un peu de culpabilité, je le reconnais, qu'il est absolument bouleversant, et sobre à sa manière. Dépêchez-vous car le film va sûrement se planter et quitter les salles à la vitesse de la lumière. Et ne vous laissez pas effrayer par le sujet, dur certes, mais sentimental au sens noble du terme, et qui, heureusement, a d'autres justifications que celle de choquer le bourgeois. Un beau film de metteur en scène, tout simplement qui s'enchaîne très bien avec la belle série, mais petite quantitativement, de films beaux vus cette année (THE MACHINIST, INNOCENCE, LA VIE AQUATIQUE, PALINDROMES).
 
 
Passionnément Vôtre,
 
 
 
 
 
Dr Devo.
 
 
 
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Antoine 08/05/2006 17:03

Je pense que le principal problème du cinéma est qu'il est vécu comme un divertissement et non comme une oeuvre d'art à part entière. D'où une diffusion à repenser, notamment en province. 'fin bon, c'est pas le sujet. J'avais jsute envi de répondre "merci". Inutile et puérile, mais j'y tiens.

Le Marquis 08/05/2006 15:11

Merci pour ton commentaire, ça fait plaisir de voir que le cinéma peut encore bouleverser en enthousiasmer à ce point : bienvenue sur le site en tout cas !

Antoine 08/05/2006 13:49

Arf. La possibilité d'éditer n'existe pas. Et 'jai oublier un poijt capital: Nick aime l'entraienur, malgrès tout. Et cet aour est pur, boulversant, et capital. Comment l'interpréter? divers moyens sont possible, et je ne me risquerais pas.

Antoine 08/05/2006 12:36

    Araki a un avantage sur tous les réalisateurs qui me viennent à l\\\'esprit au simple mot art: il me laisse de marbre après ses oeuvres, comme vidé, parce qu\\\'une vérité a été touchée, ou même entrapperçue. J\\\'ai eu l\\\'occasion de voir The Doom Generation à l\\\'âge de 13 ans - ce que je vous déconseille fortement -, et ne m\\\'en suis toujours pas remis. Ce décor pop-art dans un portrait satyrique-en-trois-dimensions-psychologiques (non, The Doom n\\\'est pas qu\\\'un film orienté sexe avec le beau James Duval en figure de proue - ou plutôt en muse de proue -)m\\\'a boulversé, bien plus qu\\\'un Larry Clarck. C\\\'est une vision dégoulinante de vérité, lacinante du monde. Une vision personnelle de la jeunesse - qui au fond (paroles de djeun) n\\\'est pas totalement fausse -, de l\\\'amour (ça a même un côté romantique) et des sentiments.. Araki se sert de son art pour excomunier tous ces fantasmes, comme un damné cherche la vérité à travers chaque parole.    Venons en à Mysterious Skin - je pourrais en parler des heures, mais je n\\\'en vois plus l\\\'intérêt -. Araki réussit là à mon sens une prouesse: parler de la pédophilie avec une poésie visuelle hors du commun. Choquer, mais sublimer.  Faciner, tout en dégoutant. C\\\'est un véritable art d\\\'équilibre, de maturité. Une adaptation quasi-parfaite du livre, déchirante parce qu\\\'elle sent le vrai. Pauvre ado que je suis, avec mon histoire pas toujours très reluisante, je me suis retrouvé propulsé à travers une réalité - ma réalité - bien que n\\\'ayant pas été abusé par un pédophile. En face de ma propre mort, mais une mort joyeuse, colorée, comme déguisée en oeuvre d\\\'art. Un sentiment bien étrange, mais au fond tout juste humain, que d\\\'interpréter un film comme l\\\'oeuvre de sa vie.     Allez dire à 15 ans "maman, je suis fan de Gregg Araki, j\\\'adore ce qu\\\'il fait, sincèrement  - mais non mon garçon, tu ne sais pas ce que tu dis, et puis tu n\\\'y connait rien" quand vos géniteurs ne perçoivent pas la beauté d\\\'un Gus Van Sant, uniquement choqué par une scène nue de quelques secondes. Oui, désormais, je passe pour un pervers. Qu\\\'importe! Araki a changé peu à peu - comme d\\\'autres - ma vision, m\\\'a façonné en quelque sorte. On dit que l\\\'Art, le véritable, marque au fer rouge ses spectateurs. Cela a l\\\'air d\\\'être vrai.A.PS: merci pour tes articles, j\\\'ai découvert ton blog par hasard, et je m\\\'atelle à une lecture en profondeur.

Antoinette 13/09/2005 14:17

Moi j'ai la chance de l'avoir vu (une copie pr tte la région, hum...) et c'est vrai que c'est un BEAU film, visuellement et par ce qu'il raconte.
Pas partie pour aller voir ça, ms je suis tombée sur une critique ds "Première" qui m'a dit "Tu ne peux pas le rater" et j'en suis ravie.
C'est clair, je ne vois plus les petites boîtes de céréales de la même façon maintenant...