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Quand ce bon Dr Devo m'a proposé d'écrire pour Matière Focale, ma vie a changé. Du marasme de mon ancienne existence je passe sous les projecteurs aveuglant de la lumière focalienne. Difficile de voir le changement à vue d'œil : je suis toujours le même qu'avant, toujours les mêmes bottes, les mêmes répliques que tu aimais tant, le même air ahuri mais maintenant la foule se presse au portillon, à moi les commentaires de focaliens éclairés, les soirées mondaines, les femmes, le champagne et les ray-ban aviator. Qu'est ce qui fait la différence ?, me direz-vous avec cet air de chien battu. Mais tout change mes petits, ce n'est pas une question de texte, de style : c'est une question d'espace et de temps, c'est la spécificité du lieu, le fait que je porte des costards bon marchés et des chaussettes rayées. Le changement a commencé, regardez, j'écris des critiques en utilisant le "je" (point 23 de la charte du Dr Devo), j'ai appris chaque point de la charte de la critique, alors je rentre dans la salle armé pour tenter d'approcher l'œuvre comme un authentique moment d'Art, chose à laquelle tout film devrait prétendre. Je vois que les lumières s'éteignent, l'écran s'illumine : ne vous inquiétez pas, ce n'est que l'Expérience qui commence...
Far West. Vigo Mortensen et Ed Harris vendent leur protection de villages en villages. Mercenaires au service de la loi, ils défendent les braves gens contre la racaille de la pire espèce et Jeremy Irons. Lorsqu'ils débarquent à Appaloosa, la situation est plutôt tendue : les notables locaux ne savent plus quoi faire pour empêcher Irons de nuire. Les deux cowboys acceptent a condition d'avoir les pleins pouvoirs et un pin's en forme d'étoile. Dans le même temps, Bridget Jones débarque en ville, et le moins que l'on puisse dire c'est que le pouvoir et la virilité ne l'intimide pas...
Il faudrait créer un genre du film-compilation. Vous prenez tous les clichés inhérents à un genre, quelques stars qui passent dans le coin, un réalisateur anonyme et sans ambitions, vous sortez des déguisements, une BO bien référentielle, et vous avez des films comme LES CHORISTES en France, ou ici APPALOOSA. Le scénario ne nous épargne rien : cowboys solitaire, forcement un peu bourrus mais gentils au fond (ils défendent la démocratie avec des flingues tout de même !), intrigue à base de méchants mal rasés qui ne comprennent pas les fondements d'une société rationnelles, attaques de trains, duels devant le saloon, indiens aux noms d'oiseaux, amitiés viriles, femmes au foyer... C'est le même principe qu'une attraction à Mickey-land : ressusciter le phénomène "western" de quand-on-était-petits. Du sable, des chapeaux, des ranchs et des chevaux, Ed nous fait le grand numéro ! Il nous rajoute, en plus, pour le même prix : quelques petites répliques bien senties, Viggo Mortensen en Trotsky Luke, quelques gags vaudevillesques (ca fait DESPERATE HOUSEWIVES !) et au final un grand feu d'artifice de choses disparates, mais certainement pas un film intéressant.
Même si le principe est critiquable, il est toujours possible de faire un film pas trop infâmant en faisant ce pour quoi on a payé: du cinéma. Et pour ne pas faire durer le suspense, c'est du même acabit. Aucun rythme, montage planplan (filmer les actions, point), Ed Harris se contente de coller bout à bout ses bouts de scénarios filmés. Jamais entre deux plans on aperçoit l'infini, ni même un bout de menton d'un frère Bogdanov ! Que le sacro saint scénario soit fermier de loué ! La photo et le cadrage sont très anonymes, voir inexpressifs. Tout est beaucoup trop propre, jamais on ne sent la poussière ou la chaleur écrasante du désert. L'ennui gagne très rapidement à la vision du film, la fin est l'aboutissement magmatique du pénible fait pellicule. La mise en scène offre autant de surprise que le scénario, c'est dire le néant, atteint en combinant les deux. C'est d'ailleurs la seule chose proprement vertigineuse du film : le néant ressenti par le spectateur atterré lorsqu'une fusillade se termine par un fondu au noir pour reprendre dans une cuisine. La seule chose qui sauve le film c'est Viggo Mortensen. Plutôt bon acteur d'habitude, il est ici proprement splendouillet, il faut le voir, avec son petit foulard et sa moustache encartée au parti, prendre la pose pour un duel au revolver. Jamais le cadrage n'évoque l'espace, ne met en perspective l'infini, ce qui est pourtant le milieu du cowboy. Tout se passe dans ce scope qui parait alors bien petit.
Depuis John Ford on savait qu'un Cowboy appartenait à son époque, mais avant tout à son espace. Chez Ed Harris, on fait disparaitre l'espace au profit de
l'époque... Film à costume, quand tu nous tiens.
Norman Bates.
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