Chroniques de l'Abécédaire, épisode 4, deuxième partie : Y a-t-il une hache pour massacrer le petit Némo, qui saigne spontanément pour avoir souhaité la mort d’Archibald, l’ami de la Reine traumatisée

Publié le par Le Marquis

Nous enchaînons prestement sur la suite et fin de cet Abécédaire, opus 4, mais pas sans avoir auparavant souhaité au Dr Devo un bon anniversaire, avec plein d'amour et des pommes de terre autour !
M comme… MORTEL TRANSFERT, de Jean-Jacques Beineix (France/Allemagne, 2000)
Ici, pas de « voilà » puissance 5. Alors que je m’attendais à visionner un film ridicule à même de me plonger dans la perplexité (surtout du fait de sa réputation), je dois rendre les armes, et reconnaître à Beineix, dont c’est peut-être le meilleur film (je dis peut-être parce que je ne les ai pas tous vus), les qualités, relatives mais hautement estimables dans le contexte du cinéma français, de ce MORTEL TRANSFERT. Ne serait-ce que parce que le film, malgré ses réguliers élans de mauvais goût et de suffisance, est, et je pèse mes mots, admirablement cadré, monté et photographié.
Et sur ce point, je me refuse à n’y voir que cette « esthétique publicitaire » pour laquelle Beineix a souvent, notamment pour ce film, été épinglé. Au passage, je me demande ce qui pousse certains spectateurs ou critiques à avoir la dent aussi dure pour des cinéastes comme Beineix ou Leos Carax, qui n’ont certainement pas fait que des merveilles, mais qui ont au moins le mérite d’essayer de casser le moule de la fainéantise francophone – et je n’ai pas entendu grand monde parler d’esthétique publicitaire à la sortie du GRAND BLEU. Je ne suis personnellement pas un inconditionnel de ces deux cinéastes, mais je déplore tout de même la distance prudente (et parfois méprisante) souvent prise à leur égard, possiblement due au fait que, pour des œuvres distribuées en fanfare, ils ont tenté d’apporter une véritable recherche esthétique dans le cadre du « film d’auteur » cher à la critique. Que leurs films soient bons ou pas, et même s’ils sont les cinéastes les plus tape-à-l’œil de la frange la plus intéressante du cinéma français contemporain, ils ont le mérite indéniable de donner quelques coups de pied dans la fourmilière, et de bousculer ces habitudes fréquentes (même chez des gens très capables comme Claude Chabrol) d’ancrer leur mise en scène dans une esthétique terne et pseudo-réaliste, avec une maîtrise formelle certaine qui laisse très loin derrière eux bon nombre de tentatives récentes de casser le moule et d’imposer une esthétique plus énergique dans le cadre du film de genre (un exemple récent en étant SHEITAN).
Racontant le cauchemar d’un psychanalyste sujet à l’endormissement pendant ses séances, qui se réveille un jour pour découvrir sa patiente morte étranglée sur son divan, MORTEL TRANSFERT tire le meilleur parti de cette maîtrise formelle, même s’il n’évite pas les fautes de goût. Par certains aspects, on pourrait y voir une sorte de dérivé formaliste de l’univers de Raoul Ruiz : c’est nettement moins riche, c’est un peu racoleur et certaines expérimentations laissent un peu dubitatif. Mais le film est vivant, assez drôle dans un registre ironique et distancié (séquence de l’aveugle dans l’ascenseur), et bien qu’il soit d’un intérêt parfois inégal, certains plans, certaines séquences (très belles scènes oniriques) tapent dans le mille, et j’avoue avoir été assez séduit, parfois même transporté, ce qui est déjà énorme au vu des derniers films français visionnés, dans l’ensemble assez désastreux (À TON IMAGE, GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRÛLANTES, HAUTE TENSION, VERCINGETORIX). On vole ici à cent coudées au-dessus, et dans la production récente, les seuls films français dignes de lui être comparés dans ce que j’ai pu voir dernièrement sont ROBERTO SUCCO de Cédric Kahn et TWENTYNINE PALMS de Bruno Dumont (bien que ce dernier soit raté, la tentative lui vaut tout de même que je lui tire mon chapeau). Je choisis donc de recommander ce film plaisant et étrange, et je l’assume pleinement !
 
N comme… NÉMO, d’Arnaud Sélignac (France/Angleterre/USA, 1984)
Bon, pas de chance, je viens juste de dire du bien d’un film français, et j’ai à peine le temps de dire « nain taxidermiste » que je retombe lourdement sur ce NÉMO pourtant produit par John Boorman. Adapté des aventures du petit Némo et de ses plongées dans le rêve, ce film est réalisé par le Spielberg français (hem), photographe de plateau sur le tournage du film EXCALIBUR, auteur d’un GAWIN sinistre de gentillesse, de bonnes intentions et de nullité esthétique, mais aussi du téléfilm MAUSOLÉE POUR UNE GARCE (fichtre !), Arnaud Sélignac, bonjour. Co-production aidant, avec un casting à l’avenant qui risque fort d’attirer les curieux dans ses filets (Carole Bouquet, Harvey Keitel, Charley Boorman, Michel Blanc, Mathilda May), on peut donc placer d’emblée le seul et unique compliment recevable pour cette vaste baudruche, à savoir le beau travail sur la direction artistique. Parce que pour le reste…
Petite introduction dans le monde réel après un joli générique : ses parents sont de sortie, Némo doit aller dormir, et le domestique noir commence à lui raconter une histoire construite à partir des suggestions du petit garçon (il y aura Zorro, une princesse, un sous-marin et une fusée spatiale). On passe alors d’une introduction en noir et blanc à une plongée dans le monde des rêves, symbolisé, oh comme c’est frais et inventif, par le passage à la couleur, passage du reste abrupt et guère valorisé par la mise en scène, qui est juste relevé par Némo qui s’écrie : « Ça alors, tout est en couleur !!! ». Vous le sentez, le sentiment d’émerveillement ?
Moi pas. Une plongée dans un univers onirique ? Laissez moi rire. J’aurais vraiment pu être séduit par un récit qui n’enchaîne pas les péripéties à vive allure et semble plutôt s’enliser dans un sur-place assez pesant, ne serait-ce que parce que ce rythme est une idée bien plus proche de la texture du rêve que les visites de mondes-carnavals à la fantaisie factice auxquelles on a le plus souvent droit. L’ennui (et c’est bien le cas de le dire !), c’est que la mise en scène d’Arnaud Sélignac frôle le néant de très près et vous laisse le menton glabre et frais avec le passage de la troisième lame. Remarque, si vous aimez les spectacles d’écoles primaires filmés pendant deux heures en plan fixe, vous devriez être enchantés. Je mentionnais plus haut le casting soigné et la qualité de la direction artistique, mais à vrai dire, vu le résultat à l’écran, on peut parler d’argent jeté par les fenêtres, Sélignac se reposant grassement sur ses décors, sa lumière et ses costumes, sans faire le moindre effort de cadrage ou de montage. On est face à une captation désincarnée et dénuée de personnalité, à du théâtre filmé poussif, à une fantasmagorie plate et insipide qui ne pardonne pas, car chaque défaut d’écriture est rendu manifeste – notamment ces dialogues ampoulés et verbeux, fruits d’une pathétique envie de s’adonner à une poésie à la Saint-Exupéry. Le résultat est consternant, et faute d’onirisme et d’émerveillement, ne génère qu’une insondable indifférence teintée d’ennui, tout juste dérangée par les insupportables hurlements et gémissements d’un gorille albinos (joué par le pauvre Dominique Pinon, bonjour le rôle ingrat) qu’on voudrait voir mort passée la première demi-heure de ce régime (de bananes ?). La seule surprise, c’est finalement cette conclusion abrupte en forme de queue de poisson, qui m’a saisi au vol en plein état d’abrutissement excédé et morne. On veillera à donner au petit Némo un joli cachet pour empêcher les rêves, histoire qu’il ne nous embarque jamais plus dans une pareille purge.
 
P comme… PETIT MASSACRE ENTRE AMIS, d’Andrew Green (Angleterre, 2000)
À ne pas confondre avec le PETITS MEURTRES ENTRE AMIS de Danny Boyle, malgré tous les efforts du distributeur français, et tenez-vous bien, rentrez moi cette chemise, nous sommes en présence d’un slasher de la haute. Une bande de jeunes va passer le week-end dans le modeste manoir écossais des parents de l’un d’entre eux. Ils sont tous riches, jeunes, beaux et riches. Je vous ai dit qu’ils étaient riches ? Toujours est-il que le soir de leur arrivée, après une belle soirée partagée entre jeunes gens de la bonne société, l’un d’entre eux découvre par accident, derrière un mur de la bibliothèque, un livre mystérieux qui libère l’esprit d’un fantôme meurtrier – mais de noble naissance, lequel va dès lors posséder nos jeunes héros pleins d’avenir, les uns après les autres, car voyez-vous Madame la Baronne, si vous tentiez de tuer votre agresseur possédé, vous seriez à votre tour sous l’emprise de cet esprit maléfique perturbant la bienséance de votre innocente collation, et cela, c’est vraiment inconvenant et fastidieux.
Slasher de la haute donc, la preuve, on embauche Paris Hilton, soigneusement mise en avant par l’affiche comme par le réalisateur (qui déclare qu’il « n’aurait pas pu faire le film sans elle » - c’est certain, comment le film aurait-il pu se passer de ses minauderies hautaines et de sa prestation médiocre ?), mais c’est un personnage-caviar, on le consomme en entrée avec les petits fours, et elle sera donc la première victime, c’est plus chic, nous laissant en compagnie d’un casting particulièrement lamentable. Par ailleurs, le titre original, NINE LIVES, n’intègre pas les domestiques de la demeure dans le décompte des victimes prévues par le script, bien qu’ils fassent également les frais des exactions du spectre : il y a vies et Vies, que voulez-vous… C’est bien sympathique, ce principe de la possession-contagion (malgré la relative banalité du concept), et entre les mains d’un cinéaste un tout petit peu inspiré, on aurait sans doute eu droit à un bon film d’épouvante, vif, malin et imprévisible, tout ce que n’est pas ce film soft, mou, bavard, laborieux et complètement futile.
 
R comme… ROMEO IS BLEEDING, de Peter Medak (Angleterre/USA, 1993)
À ne pas confondre avec ROMEO MUST DIE, mais là, ce n’est pas fait exprès. De Peter Medak, on connaît quelques films de divertissement pas trop à la hauteur de l’intérêt que l’on est en droit de lui porter (il sera bientôt question ici de LA MUTANTE II), mais aussi les films qui ont pu attirer notre attention par leur qualité et par leur intelligence, dont notamment L’ENFANT DU DIABLE (dont il sera aussi bientôt question ici, décidément, je ne chôme pas !) et surtout le splendide LES FRÈRES KRAY. Et il fallait bien voir son nom accroché à l’affiche et les recommandations chaleureuses de ceux, parmi mon entourage, qui avaient vu ce ROMEO IS BLEEDING, pour me donner l’envie de découvrir un film qui n’avait a priori pas grand chose pour m’exciter – Gary Oldman, souvent insupportablement cabot, en tête d’affiche d’un film noir de facture classique, dans le rôle d’un flic corrompu dont la vie, partagée entre une femme inconsciente, une maîtresse et une femme fatale fraîchement débarquée, va sombrer dans le chaos.
Sujet classique et mille fois traité dans des policiers qui ne me nourrissent que très rarement, basés qu’ils sont trop souvent sur une mise en scène académique reposant de tout son poids sur un casting trois étoiles. Comme quoi, mes réserves sur ce genre spécifique sont surtout issues de caractéristiques de mise en scène et de production (LES AFFRANCHIS, la série des PARRAIN, etc., de bons films certes, mais qui m’ennuient souvent à mourir) : le film de Peter Medak m’a passionné. Première bonne nouvelle, Gary Oldman est solidement tenu en laisse, et livre une interprétation sobre et fascinante. Mais surtout, le film est un pur plaisir de mise en scène, et fait preuve d’une inventivité assez soufflante : les éléments les plus classiques de ce genre de récit (voix-off, structure fondée sur les flash-back) sont ici mis à contribution de façon ludique, originale et percutante. Peter Medak enrichit son film de séquences oniriques splendides, de plans mystérieux et parfois absurdes (voir ce plan fugace concluant la scène de l’arrestation de Gary Oldman, encadré par des types en costard cravate dont un géant et un nain !), et d’idées étonnantes et anxiogènes : remarquable travail sur le son, avec un bruitage récurrent de métro ou de train, effet sonore évoquant un son d’aspiration, souvent audible sur les plans cadrant les jambes (superbes mais redoutables, qui verra comprendra) de la femme fatale du métrage. Et cette femme, interprétée à la perfection par la trop rare Lena Olin, est sans doute l’un des points forts de ROMEO IS BLEEDING : oubliez la beauté ténébreuse fumant sa cigarette avec dédain, le genre de cliché Gitane que le personnage de Lena Olin fait littéralement imploser par une approche véritablement terrifiante frôlant souvent l’hystérie pure et dure, mais avec une incroyable justesse. Excellent.
 
S comme… SPONTANEOUS COMBUSTION, de Tobe Hooper (USA, 1990)
Dans un Abécédaire, il y a des très haut et des très bas, comme je le disais dans mon introduction. Un peu comme dans la carrière du sympathique Tobe Hooper, dont le très haut commence sérieusement à dater : une carrière certes émaillée d’une flopée d’œuvres attachantes (POLTERGEIST, LIFEFORCE, THE MANGLER…), mais qui risque tout de même d’en faire l’homme d’un seul film, le saisissant et très conceptuel MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE. SPONTANEOUS COMBUSTION survient après la série de films produits par la firme Cannon de Golan & Globus (intéressants L’INVASION VIENT DE MARS et MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE II), et l’on est au début de cette triste plongée dans la série Z (NIGHTMARE, aka NIGHT TERRORS, dont il sera bientôt, etc.) et dans le téléfilm dont le réalisateur ne semble pas vraiment parvenir à s’extirper.
Le film, comme son titre l’indique, traite des conséquences d’expérimentations sur un vaccin anti-radiations dans les années 50 sur la vie de Sam, fils du couple cobaye, qui développe au début du récit des dons incontrôlables l’amenant à enflammer son entourage à la moindre contrariété – et comme il est sur le point de découvrir ses origines, sa nature et l’expérimentation dont il est toujours secrètement l’objet, vous vous doutez bien qu’il va souvent être contrarié, le pauvre garçon. Si vous avez vu le modeste mais attachant FIRESTARTER, adapté du roman de Stephen King, vous risquez ici de vous retrouver en terrain connu, mais dans le cadre d’un film de qualité nettement inférieure, et à vrai dire sans grand intérêt puisqu’il n’égale même pas les beaux effets spéciaux du film de Mark Lester. Le problème principal consiste dans une monumentale erreur de casting qui a amené Tobe Hooper à confier le rôle de Sam à l’acteur Brad Dourif. Attention, je l’aime bien, Brad Dourif, que les choses soient claires. Mais il est ici dans un emploi qui ne colle absolument pas à son physique et à son jeu excessif, et sa prestation sombre dès les premières minutes dans un cabotinage forcené et en roue libre du plus désastreux effet, son personnage devenant vite aussi peu plausible qu’involontairement antipathique. Et comme il n’est pas aidé par une VF désastreuse, seule version disponible en DVD, il faut donc le supporter tel quel, dans un film maladroit, au rythme bancal et à la mise en scène affreusement ampoulée et télévisuelle. Le scénario suit le même chemin, avec certaines idées vraiment stupides : notamment une séquence où, rentrant de son cours d’hypnose, la copine de Brad Dourif, superbe blonde (contraste !), découvre son fiancé en proie à la panique, et lui conseille de téléphoner à un médium animant une émission de radio, lequel va le mettre en toute bonne logique sur la voie du complot dont il est l’objet – ce qui énerve très fort le pauvre Sam, résultat, un technicien de la station de radio (joué par John Landis !) prend feu.
Des aspects qui pourraient sortir tout droit d’un épisode de l’émission Mystères de Jacques Pradel, qui a disparu (probablement abducté), un traitement pseudo-réaliste (la combustion spontanée, ce douloureux problème, Moi, Christiane F., droguée, prostituée, spontanément consumée) auquel Tobe Hooper n’apporte pas la moindre distanciation. Bercé par une musique assez calamiteuse de Graeme Revell, le film est pour finir totalement mis à terre par sa structure narrative très mal pensée : après un flash-back très, très long sur les origines et l’expérience tentée dans les années 50, l’enquête menée par le personnage n’a plus grand chose à révéler et ne s’avère donc pas palpitante pour un sou, le seul recours étant d’observer la Consternation, la Paranoïa et le Désespoir, revus et corrigés par Brad Dourif, et d’admirer les choix curieux de direction artistique – j’avoue être particulièrement jaloux de ces téléphones avec un néon dans le combiné. Désastreux.
 
T comme… TRAUMA (BURNT OFFERINGS), de Dan Curtis (USA, 1976)
À peine avais-je découvert ce superbe film fantastique que j’ai appris le décès du réalisateur Dan Curtis, ce qui m’a fait quand même un peu de peine, surtout dans la mesure où ce cinéaste, très réputé dans les années 70, a totalement sombré dans l’oubli. Il est devenu difficile de voir ses films, notamment son TRILOGY OF TERROR, raretés que les éditeurs ne s’empressent pas de déterrer. Et peut-être que certains d’entre vous se souviennent de ce téléfilm diffusé il y a de cela des années, et qui a souvent marqué ceux qui ont eu la chance de le voir passer, LA MALÉDICTION DE LA VEUVE NOIRE.
L’éditeur RED, anciennement Prism Leisure, sort donc ce titre d’un prestige un peu fané entre deux séries Z et trois téléfilms, avec les caractéristiques habituelles de cette sympathique bande de pirates. La jaquette, bien qu’elle reprenne l’une des affiches originales du film, est déjà assez cocasse en soi, avec son slogan furieusement hors-sujet (« Depuis la mort de grand-mère, chaque nuit, derrière la porte, quelque chose vit ! »), son résumé pour une fois presque probant (bien que le personnage interprété par Oliver Reed ne soit en aucun cas « en proie à une dépression nerveuse »), ses illustrations fantaisistes (un homme ricanant brandissant un couteau, et s’il ricane, c’est sûrement parce qu’il n’est pas dans le film !) et ses crédits truqués (« un film de James Glickenhaus, avec Dan Curtis et Olivier Red » - Red pour Reel Entertainment Digital, probablement !). En ce qui concerne la copie, on a connu pire, l’image est convenable, mais le film est légèrement recadré après son générique (on passe brutalement du format 1.85 au 1.66, et l’on peut presque se représenter le technicien appuyant négligemment sur le bouton à la fin du générique d’ouverture en sirotant un coca). Et bien sûr, la VO est absente, laissant la place à une VF soignée mais complètement étouffée et parfois à peine audible.
Pas des conditions idéales pour pouvoir apprécier ce TRAUMA, à ne pas confondre avec celui de Dario Argento, ou celui de Marc Evans (réalisateur de MY LITTLE EYE) dont il sera bientôt, ad lib. Il n’est donc pas impossible que je me procure l’édition américaine pour ce titre qui en vaut la peine. Mais même en l’état, le film m’a passionné, et m’a fait assez peur, je dois bien l’avouer. TRAUMA développe un récit d’apparence classique : un couple loue pour l’été une demeure somptueuse mais un peu en ruines pour une somme dérisoire, avec pour seule condition la promesse faite aux propriétaires, une femme âgée et son frère en fauteuil roulant, de s’occuper de leur vieille mère, cloîtrée dans une chambre au dernier étage. Ils s’y installent avec leur fils et leur vieille tante (Bette Davis), mais très vite, des événements troublants se présentent, feutrés, presque imperceptibles, et tandis que la tension monte entre les résidents, la maison semble revivre et, peu à peu, retrouver son éclat d’antan.
Si le sujet vous semble familier, vous ne serez peut-être pas surpris d’apprendre que ce film et le roman dont il est adapté ont été l’une des sources d’inspiration première (et avouée) de Stephen King lorsqu’il a écrit son roman « Shining » ; mais on en retrouve également l’influence dans le curieux PSYCHOSE PHASE 3 (THE LEGACY) de Richard Marquand. C’est toujours un peu ennuyeux de lire un chapelet d’éloges sautant méthodiquement d’un aspect à un autre d’une œuvre aussi séduisante et vénéneuse, mais je vais essayer de faire court, concis, sans vous gâcher le plaisir de la découverte, tout en vous donnant, je l’espère vivement, l’envie de découvrir cette petite merveille. Je peux vous dire que le casting est extrêmement impressionnant (Oliver Reed, Karen Black, Bette Davis), et qu’il n’est pas là pour faire joli : chaque acteur campe ici un rôle fort, présenté sous des aspects classiques et prévisibles pour mieux se déliter par la suite dans des performances stupéfiantes. Karen Black, actrice trop rare et sous-employée vue dans LE JOUR DU FLÉAU (mais elle incarnait également, dans TRILOGY OF TERROR, trois rôles, au centre des trois sketches composant cette anthologie), restitue à merveille les fêlures et l’enfermement progressif de son personnage, et même Bette Davis, qui adopte pendant trois quarts d’heure le profil bas de la vedette invitée en vieille dame fantasque et attachante, devient brutalement méconnaissable et terrifiante le temps d’une scène courte et percutante, sa dernière apparition, une séquence totalement folle et glaçante que je ne suis pas près d’oublier.
La mise en scène de Dan Curtis impose une intensité, une élégance, une retenue et une intelligence étonnantes, mélange harmonieux de classicisme d’influence gothique et de modernité d’écriture comparable au très beau (et tout aussi méconnu) LA RÉSIDENCE de Narciso Ibanez Serrador, et distille ses indices de façon très progressive, montrant l’impact mutuel de la maison et des incidents s’y déroulant. Remarquable écriture d’un film qui bénéficie d’une structure quasi parfaite (avec un basculement du récit provoqué par l’ouverture d’une boîte à musique), et qui introduit des éléments a priori classiques et clichés (le souvenir d’un souriant chauffeur de corbillard aux larges lunettes de soleil, vision effrayante ayant traumatisé Oliver Reed dans son enfance) qu’il développe sur un versant très déstabilisant, abstrait et onirique. Magnifique atmosphère d’un film qui s’impose, avec LA MAISON DU DIABLE, LES INNOCENTS et LE CERCLE INFERNAL, comme l’un des plus beaux films de maison hantée, de la trempe de ceux qui, pendant longtemps, vous hantent. Remarquable.
 
U comme… UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, de Mario Bava (Italie/Espagne, 1970)
Je glisserai assez rapidement sur ce très bon film de Mario Bava, aujourd’hui un peu sorti de l’ombre, au point de ne plus s’intituler LA BAIE SANGLANTE II (ce qui était très fort de la part du distributeur, UNE HACHE… étant antérieur au classique du réalisateur dont il a failli être question ici), et je vous oriente donc vers la lecture de l’article du Dr Devo. Je signale juste un aspect amusant mais purement anecdotique : le film, dans la copie présentée sur un DVD d’assez bonne facture récemment ressorti en kiosques en double-programme avec BARON VAMPIRE, sacrifie à cette mode de l’époque consistant à remplacer les plans sur des articles de presse écrits dans la langue dans laquelle le film a été tourné par des inserts francisés – car chacun sait que le français moyen risque la rupture d’anévrisme si des termes en langue étrangère se présentent à ses yeux. L’aspect amusant de la chose est toujours accentué quand ces inserts ne sont pas effectués par le distributeur français, mais par l’équipe de production (à moins que l’équipe de conception des jaquettes de Prism Leisure n’ait déjà été en activité à l’époque !) : pour vos yeux seulement, comme ils disent, voici texto le titre d’un article de presse troublant notre héros : « L’horrible délit du le wagon-lits : une autre éponse assassinée au soir de la noce ! ». Pour le reste, ce récit d’une psychose n’est pas forcément un sommet dans la carrière de Bava (avec ses petites touches de vulgarité, ses quelques petites pannes de rythme et sa grande ressemblance avec SIX FEMMES POUR L’ASSASSIN, qu’il n’égale pas), mais ça reste un film complètement fou, une petite merveille cruelle et ironique d’inventivité, de beauté plastique et d’abstraction hautement recommandable.
 
V comme… LA VIE CRIMINELLE D'ARCHIBALD DE LA CRUZ, de Luis Buñuel (Mexique, 1955)
C’est totalement accidentel, mais ce superbe film de Luis Buñuel a constitué un double-programme parfaitement adéquat avec le film de Mario Bava, par son sujet, son inventivité visuelle et sa folie narrative. « Ah, oui, mais c’est un film en noir et blanc ! », soupire le petit Benoît croisé au dépôt-vente du coin, qui repose le DVD comme s’il allait le mordre. Comme les personnages de Bava et Buñuel, une envie subite me prend de faire la peau de ce petit morveux ignorant, mais je suis un être social, et je décide finalement de lui laisser la vie. Archibald de la Cruz est un homme tout à fait banal, qui tombe un jour chez un antiquaire, non pas sur un adolescent persuadé que le cinéma est né en 1991, mais sur une boîte à musique ayant appartenu à sa famille, égarée suite à une révolution ayant déchiré son pays lorsqu’il était enfant. Et cette boîte à musique réveille en lui un souvenir troublant, une croyance enfantine qu’il semblait avoir oubliée, mais qui ressurgit avec force et nourrit chez lui une vieille psychose : suite à un malheureux concours de circonstances qui a entraîné la mort de sa gouvernante (émerveillement de l’enfant contemplant la gorge ensanglantée et les cuisses découvertes du cadavre de sa nounou), il est persuadé que le fait de manipuler cette boîte à musique peut provoquer la mort, et décide donc de se la réapproprier pour en faire un usage meurtrier. Une séquence extraordinaire placée en ouverture du film, un souvenir vibrant qu’il raconte à une nonne la chambre d’un hôpital, avant d’ouvrir un étui très chic contenant une série de rasoirs (un pour chaque jour de la semaine !) et de tenter de la tuer.
Tourné trois ans après le magnifique EL (également proposé sur cette édition DVD minimaliste mais amplement suffisante, au regard de la qualité des deux films proposés), réalisé durant la période mexicaine de la carrière passionnante de Buñuel, LA VIE CRIMINELLE D’ARCHIBALD DE LA CRUZ développe tout un arsenal de mise en scène et de direction artistique qui préfigure véritablement le giallo italien – on retrouve d’ailleurs ici des éléments proches, donc, de UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, notamment une bande musicale volontairement abîmée, et un jeu ludique et déconcertant entre la femme et le mannequin dans une séquence au montage sensationnel. Ceci dit, Buñuel s’inscrit ici dans un registre plus distancié : le véritable sujet du film, c’est cette emprise exercée par les fantasmes meurtriers chez un homme qui se rêve assassin, se laisse griser par l’écoute de pulsions, et par le sentiment d’excitation (sexuelle entre autres) et de toute-puissance qui les accompagne, tout en restant constamment sur le fil du fantasme, de la visualisation intense et fiévreuse de pulsions toujours inassouvies, en dépit parfois des apparences. Archibald est-il vraiment un assassin ? Accidents, suicides, tentatives avortées, Luis Buñuel prend un malin plaisir à jouer à la fois de la frustration d’Archibald et de celle de son spectateur, jusqu’à un dénouement étonnant et assez inattendu, moins caustique que celui du film EL, mais développant une idée passionnante : Archibald rejette littéralement son désir de mort et le troque pour des fantasmes plus romantiques, tout de même amorcés par la contemplation d’une mante religieuse. De là à savoir si, en rejetant ses fantasmes, Archibald est « guéri » ou s’apprête à véritablement passer à l’acte… Je vous laisse juges et ne vous en dit pas plus : c’est à voir, et c’est à vous de voir.
 
W comme… WISHCRAFT, de Danny Graves & Richard Wenk (USA, 2002)
Trois excellents film d’affilée, ce n’est déjà pas si mal. On retombe un peu dans le train-train du film de pas grand-chose avec un titre dont je n’attendais rien de spécial. Nous voilà en plein slasher pur-jus, avec un petit apport fantastique assez quelconque. Brent est un jeune studieux, sérieux et pas très porté sur les activités sportives, ce qui suffit, dans cet univers artificiel et confortable du film de college mille fois arpenté, à en faire un nerd, un objet de moquerie et de mépris. Le pauvre est amoureux de la belle Samantha (Alexandra Holden, hilarante en Miss anorexique dans le sympathique BELLES À MOURIR), et autant dire qu’il n’a aucune chance : c’est une pom-pom girl, et accessoirement la fille la plus populaire du bahut. Bien, bien, tout cela est très original. Jusqu’au jour où Brent reçoit un mystérieux colis contenant un pénis de taureau, totem adressé par un invité mystère qui l’invite à l’utiliser pour formuler trois vœux. Sceptique, Brent essaie de formuler un premier vœu en demandant au sexe ruminant de pousser Samantha à accepter de sortir avec lui. Et ça marche ! La vie est belle ? Pas si sûr, car pendant ce temps-là, un tueur costumé façon SOUVIENS-TOI L’ÉTÉ DERNIER (film dont je n’ai aucun souvenir, comme c’est curieux) rôde sur le campus et élimine brutalement les élèves les plus populaires…
Voilà pour le sujet : on est en terrain connu, il ne faut pas trop s’attendre à des surprises, et avoir un faible pour le genre sera d’une aide précieuse pour profiter de ce film banal, prévisible et sans la moindre personnalité (co-réalisé par le réalisateur du piètre VAMP avec Grace Jones), ce qui ne l’empêche pas d’être aimablement distrayant. Le « propos » social a de quoi laisser perplexe : la relation entre le ringard et la reine du bal est vécu et dénoncé comme étant quasiment asociale, contre-nature, même par des personnages timidement « marginaux » du métrage (dont une goth du cru, victime par la suite d’une pendaison très douloureuse et fort bien amenée). Mais que voulez-vous… Samantha craque pour Brent, surtout quand elle découvre qu’il aime les films étrangers en version originale sous-titrée !
Quelques meurtres assez percutants dans le genre (dont un à base de boule de bowling), une ambiance assez humoristique qui fait davantage pencher la balance dans le film de college que dans le film d’horreur, et quelques surprises du casting (Meat Loaf, ou le médecin-légiste interprété par la toute petite Zelda « Va vers la lumière, Carol Ann ! » Rubinstein) font les qualités modestes et un peu superficielles de ce WISHCRAFT pas fameux, qui souffre aussi de quelques idées vraiment stupides (dont une fausse tentative de meurtre complètement imbécile), et, comme souvent dans ce genre de films produits à la chaîne, d’un dernier tiers raté avec twist décevant et utilisation du dernier vœu hautement prévisible. Un pur produit de consommation courante, R.A.S.
 
Y comme… Y A-T-IL UN FLIC POUR SAUVER LA REINE ?, de David Zucker (USA, 1988)
La pénurie de films en Y m’amène à revoir ce premier opus de la série des NAKED GUN, lui-même adapté d’une série télévisée, POLICE SQUAD, brièvement apparue sur les écrans américains en 1982 avant de prestement disparaître au bout de six épisodes suite au flop de sa diffusion. Un des « classiques » du trio Zucker-Abrahams-Zucker, qui n’est d’ailleurs pas ce que je préfère dans leur carrière, illustrée par des titres comme HAMBURGER FILM SANDWICH, TOP SECRET ou encore le premier Y A-T-IL UN PILOTE DANS L’AVION ? (je précise bien le premier, car, contrairement aux idées reçues, le trio de cinéastes n’a absolument rien à voir avec sa séquelle). Sur ces trois titres, j’insiste lourdement sur le fait que si vous les avez vus en VF, vous ne les avez pas vus : l’essentiel du comique de ces films réside en effet sur des jeux sur le son en général, et sur les dialogues en particulier, éléments piètrement restitués en VF par une avalanche de jeux de mot franco-français qui ne parviennent jamais à retrouver l’aspect surréaliste et hilarant de la VO.
Concernant ce NAKED GUN, ses suites, mais également la série des HOT SHOTS, les réalisateurs lèvent un peu le pied sur cet aspect de leur travail pour s’orienter plus ouvertement sur des gags visuels autour du personnage interprété par Leslie Nielsen (meilleur acteur sourd que Lou Ferrigno !). Le résultat me semble du coup un peu plus inégal, oscillant entre les éclairs de génie et les idées tombant un peu à plat, avec un net essoufflement dans la dernière partie se déroulant pendant un match de base-ball. Il faut certes être un peu client de cet humour absurde non-stop, et il y en aura toujours pour trouver ça débile et préférer des comédies plus sophistiquées. En ce qui me concerne, je ne boude pas mon plaisir, et j’approche le film de la même façon que j’approche un assortiment de confiseries issues de la Rue de la Qualité, en triant dans le tas ce qui me plaît et en laissant de côté les toffees collants et écœurants. Pour le reste, je ne vais pas énumérer une flopée de gags piochés dans ce qui m’a fait rire, pour cause de risque de non-drôlerie : comment expliquer la saveur du chocolat à un enfant du Sahel ? Certainement pas en le lui décrivant. Mais pas en le lui faisant goûter non plus, il risquerait alors de finir ma boîte.
 
C’est sur cette touche de bon goût que s’achève ce nouvel Abécédaire, qui, je l’espère, vous donne envie de faire la rencontre de certains des films abordés, que vous soyez à la recherche du plaisir raffiné de cinéphile ou que vous soyez en quête d’incongruités diverses et variées. Allez piocher librement dans la liste suivante, toujours établie par ordre subjectif et préférentiel, sachant qu’à partir du policier venu à la rescousse de la monarchie en péril (inclus ou exclu, selon votre humeur), vous entrez dans la Toilette Zone : je préconise personnellement, et toujours sur le registre de l’incongruité, THE KILLER EYE, LES LOUPS DE KROMER et HERCULE À NEW YORK, mais souvenez-vous : il vous faudra avoir l’estomac pour digérer cette junk-food pelliculaire. 
 
TRAUMA
ROMEO IS BLEEDING
LA VIE CRIMINELLE D’ARCHIBALD DE LA CRUZ
LES BANLIEUSARDS
UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL
MORTEL TRANSFERT
ISSUE DE SECOURS
LA COMTESSE NOIRE
FLASH GORDON
L’ÉTRANGE MONSIEUR PEPPINO
Y A-T-IL UN FLIC POUR SAUVER LA REINE ?
WISHCRAFT
THE KILLER EYE
PETIT MASSACRE ENTRE AMIS
LES LOUPS DE KROMER
GALACTICA, LA BATAILLE DE L’ESPACE
NÉMO
SPONTANEOUS COMBUSTION
DEAD MEAT
HERCULE À NEW YORK
AMERICAN MURDER
 
Bande annonce du prochain épisode : vie et mort d’un obsédé sexuel, défilé de mode yéyé sataniste, loups-garous – hétérosexuels pour changer, banlieue bigarrée mais pas rose pour autant, enfant noyé très énervé, prostitué marié avec enfant, affres de l’adolescence, travesti psychique, chien monstrueux à dormir debout, pendaison, la peine de mort en question, filles dans la vallée, un autre Marquis sadique, solitude en mer, hélicoptère divin, hasards et coïncidences germaniques, péchés dans la cité, jamais deux sans trois traumatismes, main baguée en fin de semaine, grand chef indien, retour de la sorcière qui tue, vorace tête volante zom-bis sortie d’un frigo.
 
Cliquez ici pour accéder à la première partie de cet article.

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

And the winner is...

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

kfigaro 10/04/2006 17:04

tu as raison de remettre "Mortel transfert" à sa juste place, un film prenant et très original, moi aussi je l'ai beaucoup aimé...

Le repassant 10/04/2006 15:28

J'ajouterai, à destination des jeunes apprenti cinéastes qui se tordent le cou à trouver des scénarios compliqués pour leur premier film que le "On a volé un tramway", de la même époque et du même cinéaste (Bunuel), constitue l'archétype du film construit sur un scénario tenant sur une page. Sans atteindre aucunement des sommets cinématographiques, cette série "A bis" m'a ravi par la richesse de traitement d'un scénario, je ne le répèterai jamais assez, simplissime (c'est littéralement, "On a volé un tram").

Guillaume 10/04/2006 10:05

bravo pour le commentaire sur "burnt offerings,"source d'inspiration un peu trop méconnue du "shining" de King!
le dvd zone 1 est très correct et outre la vostf (indispensable,car personnellement je trouve la vf du film ignoble!!) propose le commentaire audio de Dan Curtis et Karen Black. 

le shériff 09/04/2006 17:40

Quel boulot ! Vivement le défilé yéyé.
Bonnav'au doc !