COLUCHE, L'HISTOIRE D'UN MEC de Antoine De Caunes (France-2008): Les Restants du Corps

Publié le par Dr Devo






Chers Focaliens,


En attendant de voir TONNERRE SOUS LES TROPIQUES en V.O, ce qui allait demander de la recherche, et n'ayant pas pu voir TOKYO tout de suite pour cause d'horaires malheureusement incompatibles avec mes fonctions, décision fut prise de ne pas se décourager, et hop, me voilà dans le Pathugmont local à regarder COLUCHE de Antoine De Caunes...


En 1981, Coluche, humoriste alors au top, décide quasiment sur un coup de tête, presque pour la blague, de se présenter à l'élection présidentielle. Très vite, et avec une certaine malice, Coluche utilise ses non-réseaux pour obtenir ses 500 signatures, et ce faisant il rencontre tous ceux, de droite ou de gauche, qui n'ont aucune représentativité politique, des petits commerçants poujadistes à la communauté gay. Mais alors que sa campagne prend de l'ampleur au niveau médiatique, et au même moment où beaucoup de Français, un peu écoeurés par les hommes politiques traditionnels, comprennent parfaitement la démarche du clown, Coluche sent la pression monter sous des formes divers plus ou moins amicales. Entre celle des gens de gauche qui ont peur de perdre les voix qui auraient dû se reporter traditionnellement sur Mitterrand, et les menaces de mort, Coluche doit faire le gros dos alors même que ses soutiens les plus proches lui conseillent vivement d'abandonner...



Bon, sur le papier, on pourrait se dire que c'est un drôle d'idée de biaiser un biopic sur Coluche pour privilégier un épisode court de la vie du comique. Plus qu'une autobiographie, COLUCHE se veut donc un portrait de l'artiste, doublé d'un portrait de l'époque. Woké Michel, comme disait le regretté Gérard de Suresnes, ou "certes", si vous préférez ! L'idée est aussi étrange, et pourquoi pas d'ailleurs, car Coluche, le personnage est encore très présent dans l'imaginaire collectif. Les textes sont connus, ceux qui l'ont entendu à l'époque sont encore assez jeunes, et nous sommes encore sans doute, dans la même phase historique que les années 80. Tout cela est très frais. C'est quasiment le seul point intéressant du film ! Rires ! Car, pour ces raisons, COLUCHE, le film, éclaire de manière un peu biaisée ou plutôt inhabituelle le genre biopic. Quand on fait LA MÔME ou TRUMAN CAPOTE, on est dans le biopic, certes mais aussi dans le film à costumes. Le fait que Coluche fasse encore partie de la mémoire contemporaine ne change pas la donne, mais met en évidence les modousses operandailles faisandés du genre biopic. Et évidemment, avec De Caunes aux commandes, en plus, le film est un concentré, un vrai festival. On ne retrouvera pas ici les maigres qualités de LA MÔME. Par contre, à la lumière blafarde du présent, on voit très bien les coutures !



Pour la mise en scène, De Caunes mise beaucoup sur la photographie, faite de doux contrastes et d'une charte d'étalonnage (numérique) privilégiant les tons marronnasses. Mouais... Si c'est relativement sobre (quoique certains vêtements, par exemple, voient leurs teintes boostées par le numérique), ce sera la seule "gourmandise" du film. Personnellement, je trouve que ce n'est pas  d'une grande beauté. Le film est d'une lumière assez uniforme, il n'y a pas de jeu signifiant sur la photo. Mouais.

 

De Caunes essaiera bien de faire des mouvements de caméra, et de limiter (un peu) les tunnels de champ/contrechamp avec plus ou moins de bonheur, il n'empêche que dans l'ensemble, la mise en scène est très ternasse. Cadres, échelle, axes ne développent aucun jeu particulier, et c'est la répétition qui fait mouvement ! C'est particulièrement voyant dans les scènes de spectacle  où les travellings latéraux s'enchaînent ad libitum (ce qui efface le public, qui ne fait ici que de la figuration, chose amplifiée par le mixage de ces scènes où les rires ressemblent à des rires enregistrés de séries télés comiques), sans aucune pertinence, tout juste interrompues par des coupes d'axes, toujours les mêmes d'ailleurs où ce sera la performance de l'acteur qui sera mise "en valeur". Il s'agit donc d'un système ultra-répétitif où l'on privilégiera l'imitationisme dans les plans de coupe. Brrrrr !



Par contre, de temps en temps, De Caunes essaie de se lancer dans des plans de bravoure. Et là, bonjour les dégâts, car dans ces plans plus compliqués et basés sur les effets spéciaux, on découvre toute la naïveté, au mieux, du réalisateur. La scène de l'annonce d la candidature est un travelling latéral particulièrement splendouillet où, comme dans un clip de Stephan Eicher, on passe d'une pièce à l'autre. On découvre alors comme la France réagit en regardant Coluche annoncer son nouveau combat à la télé dans un faux plan séquence : une famille d'ouvrier, une famille de droite, des immigrés sans doute sans papier (Bah oui ! tant qu'à faire ! Quelle horreur et quelle condescendance de voir le taudis de ces éboueurs noirs qui sautent de joie à l'annonce de la candidature), etc... Bref, un joli panel SOFRES-IFOP ! des plans dans le genre, il y en a pas mal. Les plus drôles sont sans doute ceux à la louma, virevoltant dans tous les sens entre trois tonnes de scènes où justement il ne se passait absolument rien dans la mise en scène. En jouant la carte factice de la virtuosité, De Caunes se tire donc dans le pied. La virtuosité ne se limite pas à faire des courbes compliqués avec l'appareil d'enregistrement bien sûr, et se faisant le réalisateur naïf ne fait que mettre en valeur la vacuité du reste de la mise en scène. Donc, pour la mise en scène, on peut circuler, il n'y a rien à voir.



Côté scénario, c'est aussi catastrophique. De Caunes n'a rien à dire sur son histoire. Le biopic apporte son lot de révélations "noires", comme 100% des biopics (Coluche aimait les pompiers pratiqués par des jeunes femmes peu farouches, il prenait de la coke, ce qui nous vaut de très absurdes effets floutés très rigolos, etc...), bien sûr. Mais sorti de là, le film enchaîne les scènes comme des perles, vaguement chronologiques et surtout sans aucune espèce de rythme. Le cinéma est ici un long fleuve tranquille. De Caunes, lui, est bien embêté, car malgré le sujet, il semble se méfier comme de la peste de la Politique ! En évitant de trancher ou de révéler les ambivalences mises en valeur par cette étrange candidature, le réalisateur arrive à faire un film sur la politique, au sens large, qui ne parle pas de politique. Pas mal. Quant au personnage Coluche, là aussi c'est drôlissime. Adieu le troublion grossier, vulgaire qui montrait son cul à la télé ou qui, comme un Gainsbourg (dont on fera un jour un biopic !), en rajoutait toujours dans la provocation et arrivait à gêner même ceux qui le trouvaient sympathique. Vidé de tout relent libertaire, par exemple, le Coluche de De Caunes est mou et tout orienté vers l'acteur qui l'incarne, François Xavier-Demaison. Par conséquent, l'imitationisme est omniprésent. On a grimé le bonhomme qui a sans doute étudié des heures durant des vidéos d'archive et sait imiter dans le détail, les petits gestes les plus éculés et les postures les plus attendus du Coluche historique. Dans ce cas-là, je plaide pour un engagement de Laurent Gerra dans le rôle-titre qui aurait bien mieux joué le rôle. Ici, le comédien est complètement froid et vide. Le rôle ne respire jamais, la cadence de jeu et les nuances sont toujours les mêmes. Aucun relief. Juste du clownage. On aimerait que ce soin imitationiste soit plutôt investi dans des éléments de mise en scène ou d'écriture. Le travestissement ridicule de Demaison sent le cadavre maquillé d'une part, et se traduit par une autre absence de rythme : celui du rythme de jeu, ce qui se voit particulièrement, encore une fois, dans les scènes de spectacle, où les sketches sont repris à la respiration prés, en mode perroquet en quelque sorte.


Bref, peu de mise en scène (et quand elle est là, m'as-tu-vu et vulgaire), des acteurs perdus dans l'imitationisme, et plus grave un scénario qui ne raconte rien, sinon des anecdotes enchaînés comme des perles, et qui, plus fort encore, arrive à vider de toute politique un sujet qui est surtout politique. Confit de respect, ce COLUCHE terne veut ne fâcher personne et y réussit. Il est quand même assez dingo, quand on y pense, de faire un film sur un tel sujet, où on croise des personnages comme Coluche, Reiser ou feu le regretté professeur Choron (ici aussi caustique que le journaliste de Libération !), et où rien en choque ni ne dévie de la ligne droite et morne du consensus plat. Si ce n'était pas aussi triste, ça serait marrant, si j'ose dire, d'avoir accouché avec de tels personnages provocateurs, d'un film aussi petit-bourgeois et conservateur. Et si sinistre, en fin de compte. Voir COLUCHE donne nettement l'impression de visiter une morgue. Ça fait froid dans le dos.



Facilement Vôtre,



Dr Devo.




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Publié dans Corpus Filmi

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Tietie007 15/11/2008 13:26

Je ne vois pas trop l'intérêt de ce film ...

Dr Devo 05/11/2008 12:20

Merci Yann! Et bien non, malheureusement je ne pige pour aucun canard, même si ça serait follement amusant! J'ai participé à la création et à la mort de la défunte REVUE DU CINEMA, il ya plus d'un an, qui était quand même (assez mediocre et) la revue la plus chère du Monde!!!Bienvenue sur Matiere Focale en tout cas!Dr Devo.

Yann 01/11/2008 02:07

Vraiment excellent ce blog. Ca change des critiques beni oui oui ou (presque pire) de celles qui se contentent de déballer les synopsis. Tu piges pour des canards ciné ?

Grégory BOZONNET 27/10/2008 15:56

J'ai beaucoup aimé votre analyse du film qui est certainement une des meilleures de ce qui circule sur internet.J'ai travaillé pendant deux années sur la candidature de Coluche dans le cadre de mes études, j'ai écrit ma vision du film sans avoir vos compétences cinématographiques à cette adresse:http://arretsurlesmots.wordpress.com/2008/10/16/coluche-un-film-bien-triste/