ENFERMÉS DEHORS, d'Albert Dupontel (France-2006) : Qu'est-ce que les Romains ont fait pour nous ?

Publié le par Dr Devo


(Photo : "L'emploi en Temps de Crise" par Dr Devo)


Chers Focaliens,
 
On continue le tour des salles. Ça recommence à bouger légèrement dans Landerneau, un tout petit peu, mais c'est déjà ça. En attendant d'aller tenter sa chance avec le dernier Larry Clark (dont les échos des proches sont complètement contradictoires, ce qui n'est pas forcément mauvais signe), allons jeter un œil sur ENFERMÉS DEHORS, le dernier film de Albert Dupontel.
 
Dupontel est un type qui m'est plutôt sympathique pour des raisons que je n'explique pas vraiment, car sa-vie-son-œuvre ne m'est pas particulièrement familière. C'est un type que je croise en chemin, en quelque sorte. Il faut dire que l'animal est plutôt bon acteur dans un paysage cinématographique français trop pépère et incroyablement conservateur, qui bien souvent, il faut le reconnaître même si ici on est assez dur avec les comédiens français, nivelle les interprètes par le bas, les exploitant en général à sens unique, sans nuances, et dans des films qui bien souvent ne sont que des formules vides et éculées, et ce dans les deux divisions du cinéma en France, que ce soit l'art et essai et le cinéma commercial, donc. J'avais évoqué le problème en parlant, il y a quelques jours, de Charlotte Rampling à propos de BASIC INSTINCT 2, dont je m'étais juré de ne plus voir un film après avoir vu LEMMING. Le motif était simple : la comédienne joue toujours le même rôle et ressort les mêmes routines de femme-mystérieuse-aux-coulisses-sombres-et-cruelles, vues, vues et re-revues trois mille fois. Donc, m'étais-je dit, j'arrête les frais, finito. En allant voir BASIC INSTINCT 2, j'ignorais que la belle jouait dans le machin, et quelle ne fut pas ma surprise : en trois secondes de présence à l'écran, je dois reconnaître qu'elle assure ! En fait, je fus surpris qu'elle rigolât (si je veux) dans le premier plan et qu'elle développât (idem) des nuances autres que dans le reste de ses films. Loin de son personnage perverso-endormi dans le cinéma français, Rampling étalait son jeu en nuances dans cette séquelle, et mieux encore, se révélait d'une attention formidable, ce qui n'est pas un mince challenge quand on joue dans un film comme BASIC INSTINCT 2. Bref, à force de l'avoir vue jouer dix fois le même rôle sur le même ton dans le cinéma français, je m'étais dit que Madame était en préretraite. Que nenni, comme dirait Catherine Tramell, ce n'est rien sinon le système français. En France, on ne demande aux acteurs qu'une chose, qu'une nuance, et basta. Le comédien est un simple interrupteur et c'est tout. Nivellement. CQFD.
 
Dupontel n'a pas fait que des chefs-d'œuvre en tant que comédien, mais régulièrement, même si ce n’est pas à chaque fois, on peut-être surpris par ses apparitions. J'ai notamment un bon souvenir de LA MALADIE DE SACHS de Michel Deville, où le garçon était vraiment bon. Côté réalisation, c'est autre chose. Je n'ai vu que BERNIE, comédie trash dont je ne garde qu'un vague souvenir, ce qui est bien mieux car il me semble que la mise en scène, c'était pas vraiment ça... Bref. Allons voir ce qu'a l'animal dans le ventre, lui qui porte ce projet en lui depuis des lustres.
 
Dupontel est un SDF qui passe sa vie à errer, chercher de la nourriture et sniffer de la colle. Un soir, alors qu'il se promène dans les terrains vagues en bordure du canal, il assiste au suicide par noyade-pendaison (original et sportif comme démarche !) d'un policier. Dupontel s'approche et ne peut, bien entendu, sauver la victime. Par contre, il peut récupérer la valise et le mot d'adieu que le flic laisse derrière lui. Le mot d'adieu est immédiatement jeté à la flotte, et Dupontel récupère donc la valise qui contient un uniforme de policier. Le lendemain matin, il passe au commissariat pour rendre les effets du décédé. Mais il est très mal accueilli par un flic qui en  a visiblement marre de voir les SDF faire du stationnement dans le commissariat bien chauffé de ce quartier. On le jette comme un malpropre. Le lendemain, Dupontel revient, mais cette fois, il est habillé en flic. Son plan est de s'introduire dans le commissariat pour accéder au réfectoire et manger. Ce qui fonctionne. En sortant du bâtiment, il tombe sur Claude Perron en train de déposer plainte envers ses beaux-parents, qui ont la garde de sa petite fille pendant le week-end, mais qui refusent de la rendre, car Claude a une moralité "douteuse". Devant sa plainte, la police ne promet rien !
Dupontel la croise dans la rue, toujours habillé en flic, et propose d'aider Claude et de récupérer l'enfant. Mais le cerveau englué dans la colle forte, notre vrai-faux flic se mélange un peu les pinceaux et alpague un PDG d'un grand groupe industriel, qu'il prend pour le grand-père de la môme séquestrée. Il décide de le séquestrer à son tour, et de mener une opération d'ampleur auprès des SDF du quartier pour retrouver la gamine. Car le PDG n'a pas dit où il avait caché l'enfant, et pour cause : il n'a rien à voir dans cette histoire...
 
Et bien, dîtes donc, ça rigole pas, les amis ! Par où je vais commencer ? [Faire la critique d'un film un peu foisonnant, ou de certains excellents films très originaux est un véritable casse-tête : on est tenté de faire du "formidaaaaable" et du "bouleversifiant", ce qui n'est pas une bonne solution, car il faudrait me croire sur parole, ce qui n'a aucune espèce d'intérêt, ou il faut trouver un moyen pour parler de mise en scène, ce qui n'est pas facile-facile dans certains cas, quand celle-ci se joue à peu de choses, ou encore quand il ne faut rien dévoiler, rien gâcher... J'ai une critique du SOLEIL dans les fourneaux, mais ce n'est pas encore mûr, patience...]
 
Tout d'abord, il faut reconnaître une chose, enfin... Façon de parler. Je vais reformuler. Si j'avais des appréhensions au vu du film-annonce quant à l'interprétation, j'ai trouvé une fois sur place que la chose passait plutôt bien. Dupontel et très bon, Claude Perron n’est pas mal non plus, et Yolande Moreau, qui faisait très peur dans l'extrait, est finalement convaincante dans un rôle très caricatural (pourquoi pas d'ailleurs). La faute au montage, donc. [En fait, la phrase qu'elle dit dans la bande-annonce (grosso modo, "si ça ne tenait qu'à moi, tous les gros profiteurs de la société, je les castrerais en place publique avec une hache rouillée et je donnerais les restes à mes chiens !"), n'est que la fin d'une longue tirade (pas mal d'ailleurs), très soûlante, de sorte que quand elle prononce cette fameuse phrase, notre résistance est déjà émoussée, et on n'écoute quasiment plus, ce qui est assez drôle ! Bref, dans le contexte, ça ne pose pas de problème.] Les autres Deschiens auraient dû me fatiguer à l'avance, mais là aussi, c'est plutôt pas mal. J'aurais des bémols à apporter sur les autres rôles (le PDG un peu, et surtout son frère et son concurrent, qui me paraissent bien plus entendus), mais on verra que ce n'est pas là le problème.
Là où c'est plus étonnant, c'est dans le scénario. On peut reprocher plein de choses à Dupontel, mais on est en face d'un objet assez loin du moule habituel de la comédie française. Loin de la comédie de boulevard convenue, et loin aussi de la provocation trash à trois balles et en mode "resucée", dans le style SHEITAN. Certes, la narration joue avec cet aspect trash. L'histoire démarre simplement. On comprend vite les enjeux. Là où la chose est carrément plus atypique, c'est dans les développements. On croit dans un premier temps à un affrontement symbolique SDF contre Beaufs (petits) Bourgeois contre PDG, c'est-à-dire à un univers marqué et caricatural dont le film, de toute façon, et il faut bien le reconnaître, se nourrit. Dans un premier temps, on se dit donc, que oui, oui, on le voit venir le Dupontel avec ses gros sabots cloutés. Tu la sens, la caricature sociale qui monte, en quelque sorte. Mais Dupontel rebondit comme un ballon de rugby, de manière atypique. Finalement, au fur et à mesure que l'intrigue avance, les éléments se resserrent, l'affrontement entre classes, si symbolique et si redouté, n'a pas vraiment lieu, car tous les tenants et aboutissants se retrouvent mêlés jusqu'à l'absurde ! C'est assez étonnant. Le film, au lieu d'atteindre la visée qu'on lui prêtait, devient de plus en plus surréaliste, et finit par sombrer, ce qui n'était pas une mauvaise idée du tout, dans l'absurde et le non-sens le plus complet. Et on touche là du doigt l'aspect le plus original du film. Pour lire les événements, pour "comprendre" et sentir l'histoire, il faut non pas aborder chaque événement et chaque intrigue par bloc, mais au contraire, il faut relier des choses stupides, hétérogènes et absconses disséminées ici et là. C'est très étonnant. Ainsi, la mise en place du système de Dupontel-le-personnage pour retrouver l'enfant en s'aidant du réseau SDF n'est absolument pas logique ni justifiée. La concomitance et la réunion des intrigues concernant respectivement les beaux-parents kidnappeurs et le PDG sont complètement arbitraires et surréalistes, c'est-à-dire bien loin du cartésianisme de la comédie française balisée. Bref, Dupontel ne propose pas de suite logique, mais impose des conséquences qui, a priori, seraient incompatibles sur le plan de la logique narrative avec les éléments de départ ! Etonnant, non ? Du coup, le réalisateur nous oblige à tisser une toile de relations et de conséquences, mais complètement disparates et fugaces. Il nous fait bosser en nous obligeant à relier des événements entre eux, éléments qui ont déjà sombré dans un chaos apocalyptique à l'écran. C'est assez soufflant, sur le papier du moins. Du coup, le message social annoncé est quasiment inopérant (et pour cause, on a voulu le détruire), et on se retrouve avec un film qui n'est ni un pamphlet (dieu merci !), ni une comédie franche, ni un conte "philosophique" ou poétique. C'est la bonne nouvelle du film : Dupontel a joué la carte de la déconstruction plutôt que celle du tout explicatif. Il truffe d'ailleurs son intrigue de détails ou d'éléments assez bizarres : notamment en montrant que les SDF kidnappant les bébés sont suivis immédiatement de mères de famille prêtes à vendre le leur pour manger, ou encore ces espèces de restos du cœur qui, enfin (!), ne s'organisent pas sur la pitié bourgeoise (système abject, confère Les Enfoirés), mais sur l'invention des SDF eux-mêmes, et sur (plus ou moins) le vol de nourriture... Bref, c'est foutraque, sans nul doute, mais il y a une bonne tentative, enfin, de faire autre chose dans le registre de la comédie populaire. Du coup, le film est bizarre et dérange pas mal, et pas seulement pour des raisons scénaristiques... Car il y a un autre aspect de ENFERMÉS DEHORS qu'il faut aborder, et qui viendra minorer énormément ces quelques qualités (qu'on ne reniera pas d'ailleurs, mais bon...).
 
Parlons un peu de mise en scène. Alors là, oui, c'est plus dur ! Ça commence excessivement mal. Le film part sur les chapeaux de rouille et à toute berzingue, enchaînant les plans à qui mieux-mieux sur un rythme complètement hystérique. Sans atteindre la cadence d'un Jean-Marie Poiret sous acide, on approche quand même un nombre de coupes de plans assez impressionnant. Bref, Dupontel, d'entrée de jeu, nous noie sous la multiplication des plans, et en cela, il nous révèle comment il va procéder. Chose curieuse, si l'utilisation de l'échelle des plans est complètement déconstruite (et quasiment inexistante en fait, plongeant le film dans un espèce de no man's land géographique et spatial), on peut remarquer qu'il y a beaucoup de plans d'ensemble, énormément même, ce qui est assez rare, surtout dans le cinéma français. Malheureusement, ce découpage et son rythme sont complètement catastrophiques, et se muent vite en tics, parasités par d'autres tics qu'on croirait directement issus du monde du court-métrage (autrement dit, de l'antichambre des enfers), à savoir, très gros plans, jump-cuts, série de plans-dominos, gimmicks sonores, etc. ; et aussi une utilisation effrénée de plans très larges au grand angle, technique empruntée notamment à Terry Gilliam (qui fait ici une apparition avec son camarade Terry Jones). Malheureusement, le découpage ne suit jamais et ne dépasse jamais le stade d'une série d'effets incessants. Et c'est bien dommage car, pour le coup, Dupontel gâche quelques gourmandises (comme la plan dans le portillon du commissariat). On est donc accueilli par un rythme hystérique, pas construit, pas joli, et surtout monotone au final, puisque justement l'accumulation finit par jouer un rôle anesthésiant certain. Ceci dit, ce rythme des coupes semble se calmer une fois que l'histoire est introduite, avant que le massicot du diable ne revienne faire une petite apparition en fin de parcours.
La photo est signée Benoît Debie, chef-op' de Gaspar Noé, mais aussi de CALVAIRE, du magnifique INNOCENCE et de THE CARD PLAYER de Dario Argento (où d'ailleurs le bonhomme nous prouvait qu'il pouvait tout faire, et que sa palette d'expression était bougrement étendue !). Alors, il y a quelques plans jolis (les bords du canal où a lieu le suicide introductif, plan avec un son très joli d'ailleurs). Mais pour le reste, ça ne fonctionne absolument pas. Et notamment parce que le cadre n’est vraiment pas beau. Et là, ça fait mal, et rend complètement bancal un film qui n'en avait vraiment pas besoin. Alors évidemment, sans échelle de plans et sans cadre, ce qui saute aux yeux, ce ne sont que les effets. Et on ressort lessivé de la salle, par une mise en scène qui n'est quasiment jamais belle, et où l’on trouve en plus pas mal d'idées bonnes sur papier, qui se révèlent assez désastreuses dans le découpage final (la scène des affiches par exemple). Dommage là aussi, car de ci de là, on trouve quelques bonnes idées (comme la collègue de Claude Perron qui est toujours en train de relier des appareils audiovisuels !) qui auraient pu être malicieuses à souhait. Tout est donc minoré, faute à une mise en scène qui aurait pu être bien plus rigoureuse (ce qui aurait été de fort bon aloi, au vu du surréalisme global du projet), et d'un cadre catastrophique. Le rythme est ici confondu bien souvent avec la vitesse malheureusement, et jamais ENFERMÉS DEHORS ne trouve un style visuel véritablement créatif. Le vrai cassage de moule est donc dans le scénario absurde, mais noyé dans une réalisation à l'étouffe-chrétien. C’est en voulant se donner des effets iconoclastes et délirants que Dupontel perd son pari, assez largement, et signe les aspects les plus paradoxalement convenus de son film. La chose est donc complètement bancale et inaboutie, et tout se perd en chemin avalé par l'hideuse machine à imagerie. Tout ce qui aurait pu faire le charme du film [son surréalisme donc, son refus de la poésie (et encore... ça ne dure pas....), son absence de message au profit de la distillation d'un malaise plus profond, son côté splastick aussi] est complètement dissout sous la volonté (franche, mais bon...) de jouer la carte de la mise en scène acide et déjantée, chose qu'elle n'est jamais. Encore une fois, on se retrouve notamment dans l'univers des courts-métrages et dans celui du Jan Kounen des débuts, ou dans le cinéma U.S fantastico-délirant (ou voulu comme tel, disons, c'est-à-dire tous les petits suiveurs de Peter Jackson ou de Sam Raimi) par exemple, des choses dans le genre. On ressort du film épuisé par le visuel, et surtout en se disant qu'on aurait vraiment bien voulu l'aimer. Et là aussi, il y a malaise...
 
Décidément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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