JE DOIS TUER de Lewis Allen (USA-1954): Stranger back in the future, in the night

Publié le par Dr Devo

(photo: "Monochotomia" par Dr Devo)

Chers Consultants,
Il y a peu Mme Devo et moi-même avons été faire quelques emplettes de DVD, en vue d'un voyage familial. Nous choisîmes THE PARTY de Blake Edwards, BLUE STEEL de Kathryn Bigelow (Kathryn, où es-tu ?) et THE BIG LEBOWSKI des frangins Cohen. Les galettes furent offertes et reçues avec joie, notamment grâce au gros Lebowski, déjà vu par les récipiendaires (qui tomberont dans l'Extase quand ils verront les deux autres !). Et puis nous passâmes devant un rayon de promotion charcutière en gros. Un coffret intitulé "Nuits Américaines", dans une affreuse grosse boîte inrangeable trônait de manière bizarrement anonyme. 20 films pour 19.90€, encore mieux que la carte Pathugmont illimitée, emballez c'est pesé, viens par ici maxi-galette. L'affaire était donc dans le sac. Nous étions, Mme et moi, assez persuadés que le film contenait un chef-d'œuvre sinon deux, et sûrement une dizaine de nanars galactiques, sortis des coulisses un peu honteuses des fins de catalogue. Néanmoins, chez Devo et ici sur Matière Focale, vous savez qu’on aime le gourmand et qu’on aime le ludique. Or la boîte à malices filmiques (et même chocolatées à nos yeux) était fort bien présentée malgré un packaging absurde, supra-efficace dans le magasin et ultra-débiloïde chez soi, pour des raisons d'encombrement susmentionnées (deux fois en deux jours, cet adjectif, c'est peu raisonnable), la mégabox ne pouvant que se poser à plat, occupant alors une surface de 50x50cm! Mais c'était ludique. Je m'explique. La boîte propose 10 DVD double-face, donc 20 films, qui, tant qu'à faire, sont enchâssés les uns sur les autres (pour sortir un DVD, il faut au moins en déplacer deux !). Et il y a la notice: le monsieur au dos de la boîte explique qu'il s'agit de se faire chez soi des soirées double-feature, classées par thèmes : western, polar, comédie, thriller, comédie musicale (avec une horreur tectonique hallucinante dont on parlera ici avec délice... Suspense...), etc. Bref, c'est ludique en même temps ! Y'a Bon Cinéma !
Evidemment, nous avons commencé par la soirée No1 (Soirée POLAR), en décidant quand même que nous ne verrions qu'un film, histoire de prolonger encore le plaisir. Nous avons donc mis la galette dans le décodeur laser, et hop, nous découvrions JE DOIS TUER de Lewis Allen, 1954, US de A.
Ah ! Lewis Allen, me dis-je, feignant de connaître l'individu. La base de données focalienne me donna les résultats suivants. Une vingtaine de films depuis 1943, et pas mal de télévision. C'est LE réalisateur de la série BONANZA (vagues et douloureux souvenirs d'ennui mortel et enfantin), avec des passages cachetonnant pour LES ENVAHISSEURS, MISSION IMPOSSIBLE, CANNON (Aïe), etc. Et fin de carrière sublime : un épisode de la dernière saison de LA PETITE MAISON DANS LA PRAIRIE (saison intitulée ironiquement UN NOUVEAU DEPART ! Hé ! hé ! Episode DOCTOR'S LADY pour les amateurs).
Maintenant que j'ai nourri Google, attaquons. Le film se passe à Ploucville, petite ville de là-bas (avant que ça devienne "Chez Nous En Amérique" – le nom de la ville est en fait SUDDENLY, titre original du film). Comme à la frontière suisse, il ne se passe jamais rien ici, jolie métaphore chocolatière (la troisième en trois articles, ce n'est pas raisonnable). Un petit patelin dans le désert. Nancy Gates (c'est le nom de l'actrice), veuve récente, WW2 oblige, élève son gamin toute seule (James Gleason) et s'occupe de son beau-père (ex FBI). Elle est courtisée par le shérif local (Sterling Hayden), un type droit dans ses bottes, déjà déclaré à icelle, et énervé d'attendre un oui qui ne viendra pas. Il reçoit à brûle pourpoint un télégramme. Le Président lui-même va débarquer dans la gare de Ploucville, afin de rejoindre par la suite L.A en voiture. Hayden, en tant que patron des agents de police, doit préparer sa venue. Le FBI débarque en avance, quelques heures avant que Mister President n'arrive, et tous se mettent au boulot pour sécuriser la zone de la gare et la rue principale de la petite ville. Le chef du FBI veut inspecter les magasins et les maisons alentours. Il décide donc de faire le check-up avec le shérif Hayden, et surtout d'aller voir la maison de la veuve Nancy Gates (celle dont je vous parlais), dont le beau-père, et ça je l'ai déjà dit, était au FBI et a bossé avec lui. La maison donne sur la voie de chemin de fer, idéalement placée pour une tentative d'attentat. Et hop, je fais mon boulot d'agent du FBI et je rends visite à mon ancien collègue. Quand ils débarquent dans la maison en question, une grosse surprise les attend. Trois malfrats sont déjà là et ont pris la maisonnée en otage. Ils veulent assassiner le président, au fusil à lunettes, à sa descente du train. Et Sinatra, il fixe les règles fissa : vous vous tenez tranquilles, vous mouftez pas, sinon je descend le gamin. Si oui, tout ira bien. L'attente commence...
 
Après la première séquence où le shérif dragouille la jeune et jolie veuve, et discute avec le môme, on s'attend largement au pire. Sterling Hayden y va comme un cochon sur un bol de confiture, et le gamin gamine tout ce qu'il peut, voix haut-perchée, la frime insupportable, et tâches de rousseur idoine. Ça pue la vieille dentelle kitsch et mélo, et le scénario télégraphié trois heures à l'avance, comme si on ne sentait pas le polar qui monte. Mais suis-je bête, le film, c'est SUDDENLY en VO, et non pas le plus ouvert JE DOIS TUER. Alors, passons. On découvre les circonstances de la mort du mari-père, la guerre, le grand-père ex-agent de l'Etat (et même ancien bodyguard du Président Coolidge dans les années 20, tant qu'à faire !). On fait la cuisine en discutant de la guerre qui, pour la femme, est stupide et meurtrière, matrice à orphelins, et pour papy la défense de la liberté. Bien.
La rupture, c'est Sinatra, pour le meilleur et pour le pire. Je ne connaissais pas l'acteur, ici assez jeune, et dans ma tête Sinatra est un vieux blanchi très classe et un peu roublard. Broadway, quoi ! Mais là, non : regard de fouine maigrichonne, sec comme un coup de trique, et à fond les ballons, je pédale même dans les descentes. Deuxième surprise, le personnage du Shérif, épouvantable en ouverture, et qui, une fois dans la maison, se révèle bien moins gauche, malgré un rôle carré (tous les personnages sont excessivement carrés, ce qui n'est pas inintéressant). Petit à petit, et bien, on rentre dedans, et même plutôt bien. Surprise générale.
Bon alors, docteur, kitscherie, film pro-patriotique vieilli et même suranné, polar comme promis ou quoi ? Ben écoutez... Comment dire ?
On est quand même assez sur le cul. C'est complètement de l'amerloque, et ça taille dans le jambonneau de York, comme disait le poète, et avec le grand couteau en plus. Le temps a fait son ouvrage, et il saute aux yeux qu'on est bien loin du contexte et des conditions de production de l'époque. Entre le film et nous, tout nous sépare. Mais... La mise en scène est sans fioritures. Pas vraiment de morceaux de bravoure. Le montage est sec, avec ici et là, notamment sur les phrases les plus scandaleuses de Sinatra, des plans quasiment d'insert, très curieux pour l'époque, et assez iconoclastes. Très peu de musique également, ce qui est assez surprenant. C’est un thriller, et aussi un mélo (chantage à l'enfant qui paiera pour les autres en cas de pépin, ce qui devait être tout à fait scandaleux). Puisqu'on est dans le scandale, il y a un plan nettement phallique, pas psychanalysant pour un sou, mais qui décrit bien le film : il s'agit de montrer une espèce d'attirance-répulsion face à Sinatra, et de montrer que Sinatra n'aurait jamais connu ce genre de femme. Et puis après, BASTA! On y revient plus. C’est enregistré. Sec, je vous dis. Sinatra balance des horreurs sur lui, sur les US de A, sur le gosse, sur la guerre (qu'il a faite, lui). Etc. On découvre un type profondément cynique, individualiste et totalement libéral ! Et oui, c'est un VRP de la gâchette, le type. Et comme en attendant le président, il y a le temps, on discute ferme. A mesure, la prise d'otage montre son visage minable, crasseux et inutile (Sinatra lui-même dit que ça ne sert à rien, sinon à gagner du fric : dès que le président est abattu, un autre le remplacera !). Mélo toujours, mais mélo contaminé, et bizarrement le film propagandiste attendu est beaucoup plus nuancé que ça, et a tendance, très souvent, à mettre le doigt sur des américains, dos à dos, antagonistes, qui vivent dans deux territoires différents : l'extérieur et l'intérieur ! Sinatra, c'est définitivement l'ennemi intérieur, certes, mais c'est AUSSI l'Amérique elle-même. Comme le shérif, il est LUI AUSSI un héros américain et pas seulement parce qu'il a fait la guerre. Il l'est parce qu'il est ici chez lui, et parce que son propre pays ne lui a sûrement pas complètement laissé le choix. Social, tout ça, un peu quand même, et grande tradition américaine que de dire que la face crasseuse et violente des USA fait partie d'elle, autant que la belle Constitution sur les frontons (et qu'on cite ici, en loucedé, en allant chercher du lait au frigo, la classe !). Allen perpétue une tradition US où l’on ose déballer son linge sale et considérer les deux camps antagonistes comme une même famille (APPORTEZ-MOI LA TÊTE D'ALFREDO GARCIA perpétue cette tradition et délocalise même les USA au Mexique (!), mais c'est la même tradition narrative américaine. Même de nos jours, on aimerait que la France, qui dans son "cinéma du réel" (horrible expression) désigne souvent qui est intelligent et qui est bête et réac', on aimerait dis-je que ce cinéma français, accepte également sa part noire en l'incluant dans un "nous", et non dans un "eux" moralisateur et condescendant. Ce serait bien en 2005, et en 1954, on était, dans l'Hexagone à des années-lumière de ce genre de préoccupations. Malheureusement.
Bref, c'est du carré, mais c'est du réfléchi. Le film, violent et provocateur, joue sur la sécheresse des effets, et sur une scène finale comme une explosion presque charnelle : la loi des guns, et l'écrasement logique et sans victoire souhaitable du plus faible par le plus fort ! Les acteurs vont avec ardeur au charbon, et le choix de l'abominable Sinatra, presque ricanant, mais au final bien ambigu, est un mouvement de joueur d'échecs consciencieux. En tant que portrait lucide de l'Amérique, qui s'aime pour le meilleur (tout le monde le sait) mais aussi pour le pire (assez courageusement, et c'est une tradition), JE DOIS TUER, titre délicieusement tragique et polymorphe, perpétue et renforce un aspect essentiel du mythe américain : faire le point et nettoyer le linge sale, d'homme à homme.
Pour les personnes qui connaissent à fond les USA, on sent également que le film est une photographie précieuse d'une époque en plein questionnement. Et pourtant, tout cela reste un film populaire. C'est quand même pas mal. Neuf ans avant l'assassinat de Kennedy, le film révèle une de ces grandes peurs (et si l'ennemi, c'était nous, et s’il voulait nous autodétruire ?). Quant, 40 ans plus tard, on tombe sur AIR FORCE ONE, ignoble film, on voit l'énorme régression du "film de président", véritable sous-genre, soudain redevenu réactionnaire. Avec un Harrison Ford splendouillet, le doute n'est plus permis. L'Histoire a été verrouillée de l'intérieur, et la remise en question n'est plus possible, au moins dans ce genre. TEAM AMERICA, film complètement amoureux de son pays, mais qui lui crache à  la gueule, déplace le débat mais ne renonce pas, et peut-être, à sa manière, reprend le flambeau de JE DOIS TUER, ou des films de Peckinpah.
 
Contentement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS: A la réflexion, pourquoi TEAM AMERICA a si peu marché, et s'est fait snober par Télérama ou Libé, notamment ? N'était-ce pas insupportable, après la campagne européenne bêtement anti-Bush  (prouvant que là-bas, c'est chez nous, encore une fois), de voir que 1) on serait incapable d'un tel amour et d'une telle fermeté critique envers notre Hexagone, et 2) que nous nous étions trompés d'ennemi en désignant ce "Eux". A réfléchir.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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philippe U 06/04/2005 22:21

19.90... tu as eu une sacré veine ! il est à 50 euros en principe ce coffret !