AFTERSCHOOL de Antonio Campos (USA-2008): Escape from Noise

Publié le par Dr Devo




Chers Focaliens,



Tiens, si on allait se faire un petit tour du côté des U.S de A pour se changer les idées ? Bon, j'ai bien conscience d'avoir loupé le coche. A l'heure où vous lisez ces lignes, le film dont je vais vous parler a déjà quitté l'affiche des dizaines de jours dans l'indifférence la plus générale... Mais bon, vous le savez, Matière Focale travaille pour vous, chère lectrice, et je me dis qu'un jour, dans un bac à soldes, si du moins la chose est un jour exploitée dans le format, vous trouverez le dvd au milieu des rééditions de I ROBOT et de LA SPETIEME COMPAGNIE, et là, vous direz peut-être : « Merci docteur, je vous dois combien ? »



Ça se passe de nos jours, chez nous en Amérique, donc, dans un lycée privé et sans doute assez friqué où nous suivons les pas d'Ezra Miller, un petit djeun'z d'environ 16 ans dont le moindre que l'on puisse dire est qu'il est introverti. Plus timide que ses camarades ou que son cothurne, moins affirmé, moins agressif en ce qui concerne le sex-appeal, le jeune homme flotte dans l'existence et à bien du mal à trouver sa place. Son activité principale consiste à se laisser pénétrer de l'érotisme forcément ambiant. Ne consommant pas et étant trop discret pour tenter quoi ce soit, il observe jambes et sous-vêtements à la dérobée lorsque des lycéennes passent, ou matent en silence la prof de littérature. Pendant ce temps-là, son pote de piaule, beaucoup plus hype, fournit les camarades en drogue qui fait rire.


Les choses commencent à bouger quand Ezra doit choisir une activité parascolaire. Il choisit le cours de vidéo où il s'inscrit un peu au hasard pour pouvoir passer du temps avec une jeune fille de son âge plutôt jolie. Et puis, c'est le drame ! En travaillant sur un court-métrage, Ezra assiste impuissant à la mort de deux lycéennes ultra-populaires, et du reste totalement canons, du moins je le suppose ! Le lycée, des élèves à l'administration, est extrêmement choqué par la mort des deux lycéennes. Les commémorations s'enchaînent alors qu'on reproche gentiment à Ezra qui a pourtant été aux premières loges, de ne pas ressentir grand chose face à cet événement funèbre. On lui confie alors la réalisation d'une vidéo commémorative sur le sujet...




Je ne sais pas qui est Anonio Campos, mais en tout cas, il m'a fallu à peu près dix secondes pour entrer dans le film dont je ne savais, du reste, absolument rien. Ca commence par les images en Hi-8  d'un papa qui fait déchirer des bouts de papier à son bébé, lequel tombe de rire, littéralement,à chaque fois qu'il lacère lesdits bouts de papier. On voit ensuite une scène filmée sur un téléphone portable (et très mal cadrée !) où deux lycéennes se battent dans un couloir. Ensuite, on va un chat qui joue du piano en vidéo VHS. Puis, l'exécution pirate de Saddam Hussein, filmée là encore au téléphone portable. Ensuite, une vidéo amateur sur des corps de militaires tués quelque part au Moyen-Orient. Puis, enfin la vidéo plus longue, filmée sur l'écran d'un PC (c'est du streaming), d'une vidéo du site naughtycumholes.com où une fille d'à peine 21 ans passe un casting porno qui s'annone assez féroce !



Allez zou ! pas de générique ! Ca démarre sur les chapeaux de roue ! Le spectateur pyschologiste ou le lecteur d'une revue de cinéma officielle se dira qu'il y a un sens social et un message à tout ça. Le lecteur de Matière focale sait que ce n'est pas DU TOUT ça, mais bien le contraire. En quarante secondes de film, Campos vient de nous balancer tranquilou que tout ça, c'est pareil, tout ça, même Saddam Hussein, même la lycéenne qui va se faire défoncer par tous les orifices, c'est la même chose, c'est du VIDEOGAG !!!! On a déjà parlé de tout ça sur matière Focale, et quand j'ai vu cette première minute de film, très iconoclaste et contredisant complètement ce que pense la Société sur le statut des nouvelles images, car la Société cherche de sens et a un avis sur tout et frétille de la queue dés qu'on lui parle de « nouvelles images » qu'il conviendra d'encenser (festival du film réalisé sur téléphone portable) et de mettre à l'index (dénonciation des images considérées comme matrice de la violence moderne) dans un même mouvement absurde et contradictoire, je me suis dit qu'il allait falloir bien ouvrir les mirettes pour la suite.



Cette première séquence était donc sous le règne des images carrées (car c'était du home-movie), et tout de suite après le film commence dans un beau scope (format 2.35) qui annonce bien les choses. La première réaction est d'être frappé par la froideur globale de l'ambiance. On est dans un bain doux et froid où Campos privilégie les rapports sociaux, complètement désincarnés, très mécaniques (cf. les scènes de cantine où les élèves semblent réciter des dialogues de pures conventions sociales). Le cadre est très soigné bien que, paradoxe focalien, il se compose souvent de plans assez rapprochés mais laissant beaucoup d'aire au personnage. C'est que, en fait, Campos essaie de biaiser légèrement les axes, de décaler légèrement ses cadrages. Ça marche assez bien, et d'autant mieux qu'il sait placer en contrepoint des plans plus larges, et qu'il sait également jouer le brouillage des arrières-plans. Souvent un plan s'enchaîne à un autre sans qu'il y est vraiment de champ/contrechamp, et ce bien que le film soit linéaire. En fait, Campos quand il veut faire un champ/contrechamp, ou quand il devrait, refuse de le faire. Soit ce sont les acteurs qui bougent dans le plan et le réorganise, soit il fait des panotages, sans couper le plan, dans des sortes de petits plans-séquences, pas si longs que ça, mais très bizarroïdes et artificiels, à peine troublés par les petits décadrages dont je vous parlais. Pas mal, pas mal, au moins ça réfléchit, se dit-on, tout ça est pensé.


Il sort de cette longue première partie qu'Ezra, le héros, est un petit gars un poil en retard socialement, très en retrait, ni rebelle, ni hype, un bizarre, mais sans plus. Par contre, la compét' est un poil rude. C'est que le petit gars, et c'est bien normal, pense surtout au sexe ou plutôt est envahi par un érotisme ambivalent. Un ado, quoi ! Le lycée de AFTERSCHOOL, qu'on ne quittera jamais tout au long du métrage, est un endroit vide et froid, où le sexe, la drague et la recherche des plaisirs est une étape sociale de plus, assez désincarnée. Paradoxalement, Ezra qui lui ne touche à rien, lui, dans tous les sens du terme et qui est donc isolé du groupe, il incarne et fantasme à fond. Et il doit bien se demander ce qu'il fout là. Dans cette opposition, on se méfie déjà et on se dit que cette société microcosmique est assez désagréable... Bah, ça aussi, l'ennui, l'isolement, etc..., ça aussi, c'est le lycée. Bien vu.




C'est quand le cours de vidéo commence que les choses décollent. Le travail qu'Ezra et sa copine doivent effectuer est gentiment stupide et didactique (filmer la vie du lycée). Mais bon, les deux djeunz s'y collent et s'amusent doucement. Au moment même où Ezra commence à faire du cinéma (plan sublimissime, scotchant, une idée simple et dévastatrice, qui sera reprise et coupée magnifiquement, plus tard, par Ezra lui-même), à ce moment précis, dis-je, le drame éclate, seule licence poétique du film. Licence poétique peut-être, mais qui pose déjà un sacré problème, j'y reviendrais, et qui n'arrive pas si gratuitement car on a déjà réfléchi à ça dans l'introduction « videogag » du film. (Si vous ne comprenez rien à ce que je dis, c'est bien normal, j'essaie de parler en codé sans vous gâcher le plaisir éventuel du film, comme tout critique devrait le faire, mais qui n'est pas, ici, une mince affaire !). Dans la foulée, le plan ne s'arrête ni ne panote, pour une fois, et zou, hop, boom, il se recompose au fur et à mesure, et effraiera ou fera crier beaucoup de focaliens, je vous assure, tant il procure des frissons d'horreur sans cesse croissants. A ce moment-là, on le sait déjà : le lycée est le lieu de l'éternel présent, rien n'a d'importance, tout est divertissement pascalien, les gens sont des vaches (l'animal). Bienvenue dans l'âge ingrat et la violence. Car à partir de là, c'est parti et ça ne s'arrêtera pas.




La société, celle-là même qui analyse, connote, valide ou invalide les images, n'a qu'un objectif : consommer de l'émotion. Nada mas ! Ca, on le sait déjà quand on fréquente les cinémas art et essai, héhé ! Au nom de l'intérêt général, la machine à broyer s'avance tranquillement, accompagne courtoisement tout le monde (dont Ezra qui, je le rappelle, n'est pas du tout un rebelle). En fait, le problème est ailleurs, l'univers est total, et la poule, c'est l'œuf et réciproquement. Quand le film déclenche son cataclysme, il est déjà suffisamment formé et adulte, et son scénario est parfaitement déployé. Campos commence alors un dialogue bouleversant (mais froid !) avec son film ET son art. Le scénario, je le disais, va continuer sa course tranquilou et faire tomber les masques à mesure que les personnages s'efforcent d'en créer de nouveaux, dévoilant une galerie hallucinante d'imbéciles de la pire espèce (de connards allais-je dire), et ce avec des paradoxes apparents mais judicieux (cf. le conseiller d'éducation, beaucoup plus lucide que ses concitoyens, mais complètement semblable aux autres !). C'est bien simple, mes amis : je n'en croyais pas mes yeux à mesure qu'on s'enfonçait dans l'horreur absolue.




Pendant ce temps-là, pendant que le scénario fait tomber les têtes, Campos bosse et essaie de trouver une solution personnelle à tout ça. Il va interroger les moyens qu'il a à sa disposition, notamment le montage, et les jeux signifiants de mise en scène, parfois en échouant. Le problème d'Ezra, du film et de Campos, c'est de retrouver, justement, le chemin de la mise en scène. Dès lors, dès le drame enclenché et sa réaction instinctive et collective établie, Campos va justement essayer de trouver un moyen de sortir de sa politique d'image-cache (le plan qui fonctionnait comme un cache et non pas une fenêtre ouverte) qui lui permettait de réduire à l'essentiel, c'est-à-dire quasiment au néant cosmique et à la violence intrinsèque et propre, le petit monde qu'est ce lycée. En utilisant d'abord cette stratégie, Campos faisait un film froid plein d'éléments manquants (le second plan, notamment comme je le disais), avec le minimum non-superflu en quelque sorte, comme s'il n'y avait à retenir de cette vie entière au lycée que quelques secondes ou quelques détails fondamentaux mais vides (le décolleté anonyme d'une prof, ou la couleur de telle salle de classe, par exemple). Après les événements, ce n'est plus la même chose. Tout cela doit se décanter, et être absorbé, ce que fait sans avoir l'air le héros Ezra, et Campos, qui doit construire une mise en scène autre, n'utilisant pas qu'une idée. Il épouse alors le geste presque inconscient, mais tout à fait volontaire que faisait Ezra deux secondes avant le drame : préparer, le mouvement, régler la lumière, et plus tard, enfin introduire un contrechamp. De ces petits plans-séquences panotant, on va alors passer à la coupe, à la séparation du champ et du contrechamp, à la découverte de nouveaux axes, bref on va utiliser le ciseau et le scotch : on va faire (et apprendre) du montage. Bon, déjà, là, il y a assez de cinéma (et sensuel en plus) et au moins, qu'on aime ou pas la chose, on finit par se dire : tiens, y a encore des petits jeunes pour se poser des questions de mise en scène et de cinéma ! Mais ce n'est pas fini...


C'est dans cette démarche de faire démarrer la vraie mise en scène du film, que la grammaire de Campos rencontre de nouveau le scénario. Et à ce moment-là, la grenade explose rigoureusement en 666 fragments létaux. Quand la réalisation s'enclenche de manière indépendante, on ne fait pas que continuer le jeu de massacre du scénario, on l'approfondit et on voit également les conséquences de ces actes collectifs. La commisération globale, quasiment obligatoire (on a le choix de refuser, mais il faudra alors quitter le monde du lycée ou celui des humais désignés), les vagues babacoolistes se vautrant dans un chant de larmes et d'émotions comme des poules dévorant des grains de maïs ad vitam, l'idéal standard  de la communion dans la douleur (que tout le monde rejette par ailleurs), la volonté de donner un sens fictionnelle à une réalité sordide (et qui n'existe pas d'ailleurs, puisque ce monde est sans conséquence : la réalité sordide vient obligatoirement de l'extérieur), tout ces éléments construisent un monde total, pas si américains que ça, occidental plutôt, le même qui fait qu'on donne en masse aux associations caritatives, qu'on se vautre au concert des Enfoirés, qu'on donne ses pièces jaunes dans les fesses du cochon-tirelire douillet dès que le tsunami pointe du nez. Ou qu'on chante des airs discos par milliers dans la rue les jours de coupe du monde. La première puissance de Campos c'est de montrer les conséquences structurelles d'un tel mode de pensée qui a subtilisé l'intelligence, et l'a remplacée par l'Emotion Immonde. Des stupides décervelés à ceux compromis et corrompus, en passant par les idiots pétris de bonnes intentions, tous en prennent pour leur grade, et on peut appeler ça la justice.


Pendant ce temps, Campos, construit, construit, construit. Beau son, très riche sur des bases très simples (équalisation, jeux de timbres, boucles softs et indus, construction arbitraire), déploiement d'échelle plus ambitieuse de manière progressive, etc... Il sait placer sa grammaire le petit gars On s'aperçoit que les axes changent, que l'échelle grandit et varie, et de temps en temps la fulgurance : comme le plan sur Ezra en légère plongée où il est broyé d'émotion. Ce n'est pas dit, la larme n'est pas là, mais c'est dit par le montage, le choix de l'axe, et l'interruption de l'échelle de plan. Les jeux de la sorte se multiplient. Ce n'est pas le dialogue qui va donner le sens, c'est la mise en scène. Les choses magnifiques s'enchaînent et au détour d'un plan de trois secondes , on sait quel est le sujet : apprendre le montage !! Rires. (Il s'agit du plan où Ezra fait s'enchaîner la photo de studio des jumelles, le couloir vide, et un plan noir, bref le moment où il accroche trois plans hétérogènes). Ce sera redit plus loin (le pc allumé, par exemple, au moment de se coucher). Deuxième sujet : dévoiler enfin l'essentiel, ce qu'on n'a pas vu, ce qui n'est pas dans le film et le lycée. C'est-à-dire le fait qu'Ezra  a vu la Mort et l'a tenue dans ses bras. Là, Campos tape dans le mille : trois fois, il donne cette idée, notamment dans la vidéo du montage commémoratif donné in extenso (et sa reprise généreuse et éducative : montrer le montage officiel retenue pour la cérémonie). C'est sublime. (le prof de vidéo lâche l'argument massue et qui veut tout dire : « je ne suis pas monteur, mais c'est la pire chose que j'ai vue !). A l'extrême fin du film, dans les deux derniers plans, on comprend même un peu mieux ce qui se passait. Campos ne voulait pas montrer LE plan (judicieusement substitué par un plan de coupe filmé au portable plus tôt dans le film). Il le fait du bout des doigts, timidement, et ce faisant il ne nous submerge pas d'émotions, il remue une vague plus profonde presque silencieuse chez le spectateur. Comme je le disais, les deux plans prouvent que cela lui a coûté. Le dernier plan notamment en dit, in fine, plus sur Campos lui-même qu'autre chose, il dit : « je sais, je sais, j'y ai pensé ». Pour ceux qui n'auraient pas compris, il insuffle dans cette dernière image, la plus juste, un élément extérieur dans ce monde total (nous  en plus, c'est gonflé!), et il réintroduit l'ambivalence bien sûr, et surtout le Doute. C'est soufflant.



AFTERSCHOOL est sans nul doute une surprise, mais elle vient surtout de nulle part, chose de plus en plus rare au cinéma, où quelques nouveaux chouchous choisis occultent tout le reste. Le film, mollement défendu (les critiques positives se  confondant avec les indulgences et les compromissions habituelles, tout au long de l'année), débarque du Néant et y repart sans doute quelques jours après sa sortie. En tout cas, ça faisait une sacrée paille, au cinéma surtout, que je ne m'étais pas dit : « Les p'tits gars, là on est peut-être tombé sur un gros morceau et il va falloir surveiller très sérieusement le bonhomme ». Campos n'a que 24 ans, et il faut croiser les doigts pour que les petits cochons ou l'indifférence ne le croquent pas. AFTERSCHOOL est sans aucun doute un des 5ou 6 grands films de l'année. C'est une grosse, vraiment grosse, surprise.




Impeccablement Vôtre,




Dr Devo.





 

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Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article

Dr Devo 02/12/2008 12:59

Ha qui le dites-vous!

Dr Devo.

sigismund 16/11/2008 14:36

si c'est pas du désintéressement tout de même !

Dr Devo 16/11/2008 12:47

Cher Sigismund,On ne sert à rien. on lance des briques dans des champs, que des promeneurs ramasserons ou non. Si on fait découvrir par hasard ou accident un film à une personne de temps en temps, c'est amplement suffisant... Hello Bertrand! Vous êtes un vil flatteur... Je plaisante bien sûr... Salutations. Dr Devo.

Bertrand 15/11/2008 22:10

"un tel mode de pensée qui a subtilisé l'intelligence, et l'a remplacée par l'Emotion Immonde"C'est beau ! on dirait du Eric Zemmour.

sigismund 15/11/2008 15:28

salutations à vous, docteur...je voulais vous demander...docteur, est-ce que nous existons ?oui je sais cela peut paraître immature, mais la blog-sphère est si vaste,il y a tellement d'informations qui circulent pourtant, en mêm etemps notre quête n'est-elle pas vaine... qui reçoit ces bouteilles que nous envoyons à la mer  et...et...des fois je ne sais plus...