PIRE EXPRESS, épisode No1: Je sors le chat à neuf queues !

Publié le par Dr Devo, Mr Mort et Jane Archer

Chères Lectrices,

 

Si on doit choisir entre trop et trop peu, que faut-il faire? Choisir le "trop", bien entendu. La période récente ayant été un peu rude, du point de vue des plannings, pour vos serviteurs focaliens, leur laissant peu de temps pour écrire, nous vous offrons aujourd'hui une nouvelle série PIRE EXPRESS dont voici le premier épisode. Cet article est écrit, pour la première fois sur ce site, de manière collégiale par moi-même, Mr Mort, et c'est aussi le retour de Jane Archer qui n'avait pas écrit ici depuis plus d'un an. (Jane, fan de cinéma expérimentale, était chargée des articles concernant les films de kung-fu anonymes !)

 

Voici donc, chers focaliens, l'article de cinéma le plus dense du Monde...

 

 

Dr Devo.

 

 

 

 

LE CRIME EST NOTRE AFFAIRE de Pascal Thomas (France-2008)

Thomas rempile et réembauche le couple Frot/Dussolier dans cette nouvelle adaptation cartonnante d'Agatha Christie. L'approche est plutôt soignée, plutôt au-dessus de la moyenne française. On sent une envie de bien faire évident. Ceci dit, il semble que la mise en scène soit moins gourmande que le premier épisode, MON PETIT DOIGT M'A DIT, et la bande se déploie tranquilou, pépère, sans laisser beaucoup de traces, mais sans qu'on est l'impression de faire face au travail d'un tâcheron, ce qui change drôlement la donne. Le casting est plus inégal ou plutôt attendu par endroit (Hyppolite Girardot, est-ce bien sérieux?), mais cache des choses drôles (Annie Cordy!).

 

 

BLINDNESS de Fernando Mereilles (Canada-Brésil-Japon, 2008)

Un beau sujet (une épidémie de cécité mondiale), avec un casting de luxe. La photo est ultra-traitée, et le cadre bosse tranquilou mais sûrement. On note un superbe plan dans un rétroviseur de voiture où un énième surcadrage (enfin trois dans le même plan) nous fait (font) croire à un arrière-plan alors qu'il s'agit du contrechamp (très belle idée). Et puis au bout d'une trentaine de minutes, tout cela se systématise et devient de la bête illustration. Les bizarreries de cadre deviennent uniquement décoratives ou trop ouvertement lisibles sur le plan symbolique. Le film continue de développer la thématique des films de zombies (ce qu'il n'est pas) sur un ton malheureusement assez mélodramatique, souvent attendu, avant de se vautrer dans une longue dernière partie dans un retournement de veste tout bonnement atterrant pour atteindre la conclusion suivante: " on est tous des loups pour les autres, des vrais chiens affamés même, et puis non finalement, on est tous frères!" Une thématique certes difficile à mettre en place mais qui, ici, en l'état, se rapproche plus d'un babacoolisme peu supportable rappelant les COLLISION, BABEL et autres choses du genre. On mesure toute la délicatesse d'un Romero dans ZOMBIE et sa conclusion bien plus subtile et ambiguë.

 

 

TONNERRE SOUS LES TROPIQUES de Ben Stiller (USA-2008)

Stiller, sans se cacher, se lance dans la farce, et ceplutôt avec énergie. A travers cette historie de tournage ramboïde et hollywoodien dégénérant en vraie guerre de jungle, Stiller commence par charger ses collègues acteurs, puis tout le système de manière assez drôle (gifflage du metteur en scène par le technicien, Robert Downey Jr se pigmentant la peau en noir pour jouer un G.I black, caricatures des moyens énormes mis en place, les budgets des films alourdis par le budget bouffe et petites pépées, etc...). Ca sent largement le vécu, et Stiller pousse le tractopelle sur le mode grotesque. Quelques idées sont bonnes, dont notamment l'esquintage en règle des méthodes d'acteurs, bien mises en ridicule. Une autre bonne idée: le cartel de la drogue et de la lutte armée est dirigée par un enfant de dix ans qui ne cherche qu'à amasser du pognon et se vautrer dans l'entertainment, ce qui constitue un bon symbole fondant dans le même métal les producteurs assoiffés de flouze et les spectateurs auquels il ne faut surtout pas donner le pouvoir et qui pourrissent tout. Malheureusement, le film, globalement sympathique, souffre d'un problème de rythme, essentiellement dû au scénario (notamment l'enclenchement interminable de la dernière partie), et peut-être aurait-il gagné en densité, en précision, et en originalité s'il n'avait pas suivi une structure si rigide, ce qui aurait permis d'enrichir et de dépasser les limites du film tel qu'il est: calibré,  balisé, et un peu trop potache. C'est un paradoxe! A noter une très bonne introduction faite de fausses bandes-annonces, notamment la dernière avec Downey, totalement méchante et irrésistible tant elle caricature en deux temps et trois mouvements, la politique art et essai des grands studios qui influence tellement l'art et essai tout court, notamment européen.

 

 

 

TWO LOVERS de James Gray (USA-2008)

Après son HA TIENS, TU PARLES INUIT?, fresque classique, classique, classique mais contenant une scène sublissime (la poursuite en voiture), Gray revient avec ce film sentimental léché: petite photo jaunâtre plutôt élégante, cadres soignés (notamment une poignée de vraiment beaux plans sur Phoenix, cadré comme un gamin), acteurs précis, etc... C'est bien soigné, mais un peu trop propre. Le rythme, tellement calmosse, donne la puce à l'oreille et la conclusion plus maladroite qu'ambigüe confirme que sans doute Gray ne sait pas trop quoi faire avec son histoire. Le montage est très coulant, sans beaucoup de relief, mais sans erreur. Un plan en caméra subjective sur un métro entrant dans un tunnel, le seul plan court, nous fait dire que du relief et des achoppements, voilà qui fait aussi respirer un film, bien plus que le scénario ou les acteurs, même bons. TWO LOVERS, curieusement est, bien qu'assez mieux réalisé que la moyenne (le dernier Woody Allen, par exemple), drôlement volatile et sans conséquence. Ca manque énormément de personnalité. Gray aurait-il peur, comme tant d'autres de ses collègues, du lyrisme? On ne peut lui souhaiter que de trouver enfin des formes qui lui permettent de faire des films qui ne ressemblent pas  des films. Si c'est possible...

 

 

EDEN LAKE de James Watkins (UK-2008)

 Un survival voyant s'affronter un couple bourgeois qui voulait juste faire du camping en forêt, à une troupe de jeunes pinques de 14/16 ans, sans doute simplement petit-bourgeois.

Malgré une introduction assez prévenante, Watkins arrive à libérer son film de tout contexte social, et réalise un film plutôt soignée, très contemporain dans sa réalisation (un film de l'an 2000, quoi!) comme on aimerait en voir plus: montage à peu près construit, spatialisation correcte, et surtout une échelle de plans, qui enfin, évite de faire du plan rapproché! Et bien, ça fait du bien! EDEN LAKE, bonne bande, devrait être un film dans la moyenne si le contexte des films de genre n'était pas si médiocre! Ceci dit, ne boudons pas notre plaisir. Si on est loin de l'originalité et l'aboutissement d'un KILLING ANGEL (dont nous parlerons bientôt) ou d'un SESSION 9 ou encore de THE DESCENT, EDEN LAKE reste et est un bon film de genre, soigné et qui ne donne pas l'impression de se la jouer. Bon petit film, tout à fait regardable, et de belle facture.

 

 

 

MENSONGES D'ETAT de Ridley Scott (USA-2008)

 Ca se passe au Moyen Orient.

 Aucun intérêt.

 

 

 

 

LA BANDE A BAADER de Uli Edel (Allemagne-2008)

 Ca se passe en Allemagne.

 Y a du pesos, c'est en costume. C'est choc, sans intérêt, pas très bien joué et ça ne raconte rien. Aucun intérêt.

 

 

 

MESRINE, L'ENEMI PUBLIC No1 de Jean-François Richet (France, 2008)

 Ha, le petit porcinet! Ca veut nous faire du DePalma (en jouant sur des plans vides, remarque... bonne idée...) mais ça n'est pas capable de spatialiser quoi que ce soit ni de cadrer autrement qu'en gros plans ou en plan rapprochés. Pas mal de plans panouillés aussi (dont un splendouillet dans une scène de procès, tourné à l'épaule, mal cadré; on se dit, ouhlala, quand Cassel va se lever ça va faire mal! C'est le cas, et Richet coupe dans le mouvement, juste le temps qu'on voit que le cadreur est en retard!). Des clichés et des plans vu trois mille fois (la visite de la place Vendôme, par exemple..). Musique insupportable. Absence de rythme interne dans les séquences (ou alors tellement bousillé par le montage, le propos et le cadrage comme dans la scène de l'interview).

 

Bien qu'en contradiction avecle camarade Norman Bates (qui avait bien aimé le numéro 1), je pense que ce deuxième opus est bien plus médiocre. Si Cassel ou Gourmet se débrouillent, le casting est difficilement défendable en l'état. Tout le monde est à côté.  Comme la focalienne Carxla Brunegeld, je propose qu'on donne l'Oscar à Samuel Le Bihan et Ludivine Sagnier !

C'est mieux que le dernier Alain Corneau, mais est-ce un exploit?

Film triste.

 

 

 

CAMP DE THIAROYE de Sembene Ousmane (Sénégal, 1988)

 On ne parle pas souvent du cinéma africain sur Matière Focale. Ousmane est le premier réalisateur ayant fait un film 100% africain. Bravo. Grace à Cooperette, une amie, j'ai pu voir le film. Cooperette, invitée pour l'apéro à la maison, au lieu de ramener une bouteille ou des tucs, nous a prêté un film! Bonne idée...

 

Ici, on se retrouve à la fin de la seconde guerre mondiale. On suit le retour en Afrique d'un bataillon de tirailleurs sénégalais qu'on parque dans un camp militaire provisoire avant qu'ils retournent dans leurs villages respectifs. Ils ont combattu sur les pires champs de bataille, ils ont délivrés les camps de concentration, et en revenant chez eux, les choses ne vont pas se passer très bien... La mort n'a pas fini de rôder!

 

Quoique pas complètement fauché (nombreux figurants, un grand décor), CAMP DE THIAROYE est complètement significatif tant il incarne, déjà, ce que va devenir l'art et essai 20 ans plus tard: du cinéma à thèse!

Ousmane nous livre donc un film-Ipsos/Sofres, collection d'anecdotes, effectivement très graves, mais mises en collier de bonbons de manière naïvissime. Rien ne va: les acteurs sont mauvais, voire nullisssimes (j'adore les français "méchants" notamment, dont les deux moustachus capitaines qui valent le détour), les situations tellement écrites qu'elles sont parfois surréalistes (le G.I noir et le tirailleur lettré qui ne lit que du Vercors ou du Aragon, qui parlent ensemble de Charlie Parker et des travaux des sociologues undergrounds afro-américains!), cadres et montage ultra-théâtraux, personnages symboliques jusqu'au ridicule (dont ce tirailleur devenu muet, ancien de Buchenwald et qui garde le camp de Thiaroye avec un casque SS sur la tête!), musique répétée jusqu'à plus soif et à se flinguer (LILI MARLENE, comme c'est original, joué à l'harmonica, puis petit blues à suivre sur le même instrument sur des plans cadrant les barbelés qui entourent le camps!!!), quasiment pas d'ellipse, son direct souvent médiocre (très drôle sur la scène avec la fanfare, au début, où la musique baisse en volume quand des groupes de figurants passent devant les musiciens!), pas de découpage, pas de photo siginifiante, et ce rythme, ce rythme, ce rythme... Une bouteille de vin et un paquet de cigarettes sont obligatoires pour voir le film.

Que c'est lent ! Lent mais dense car tout y passe: prostitution de la femme africaine, mariage forcé, couple mixte, colonialistes stupides (même pas cyniques, et servis par des dialogues d'une stupidité diabolique), gentils lieutenant français (on échange des livres!), pression alimentaire, humiliation pécuniaire (tout à fait véridique du reste), anticommunisme primaire de supermarché,  danse au coin du feu, message "blancs-noirs tous pareils", bons sentiments à la pelleteuse, et même Marthe Mercadier (bien mieux que le reste du casting) en tenancière raciste de bordel, etc... Tous les sujets sont abordés, la barque est chargée jusqu'à la lie, et pas un dialogue qui ne soit pas un message à caractère informatif!

 

Si derrière cette avalanche de bons sentiments et de leçons d'histoire pour élèves de 4éme, il y avait encore une proposition esthétique. Mais non, rien. Le montage est nul, digne du cinéma de papa à la française, le cadre est hideux, les mouvements de caméra n'ont aucun intérêt (quand il y en a) et bien souvent on est dans le registre de la captation, du théâtre le "plus pire" et le plus banal. Avec une histoire pareille, Ousmane n'arrive même pas à ne dévoiler ne serait-ce qu'un seul paradoxe ou la moindre petite ambigüité. On est constamment mis sous l'évidence d'anecdotes, jamais analysées ni rien, comme si le Monde était un décorum de contes de fées.  Sous ses aspects gentils, cette quasi série Z finalement, nous impose des bons sentiments et basta, tellement naïfs qu'ils sont irréfutables (ben oui, tout ça ne veut rien dire, au final, tout cela est vide). CAMP DE THIAROYE est un cas d'école tant il montre avec force la thèse de Robbe-Grillet sur le "réalisme" en art. Ici, on est au plus près du sol, au plus près de l'anecdote historique enregistrée pour finalement se retrouver avec un film aussi réaliste qu'un épisode des télétubbies ou de Dora L'exploratrice. Paradoxe intéressant. La seule chose véritablement antipathique, et pas bête à pleurer comme le reste, est ce parfum paternaliste, cet aplomb de la part d'Ousmane qui veut sans doute éduquer les peuples, et lui dire ce qui est bien et bon, en déformant, au final la réalité par manque d'ambition esthétique, pour la transformer en très mauvaise pièce de théâtre aux forts relents surréalistes.

 

Le drame des tirailleurs est hallucinant, et si on veut s'intéresser à la chose, on ira chercher un bon livre d'histoire à la bibliothèque!

 

CAMP DE THIAROYE dure 147 minutes. Deux heures et vingt-sept minutes, à 12 km/heures...

 

Le film a reçu le prix spécial du jury, en 1988, au festival de Venise... Présidé cette année -là par Sergio Leone.

 

 

 

 

 

 

Dr Devo, Mr Mort et Jane Archer

 

 

 

 

 

Publié dans Corpus Filmi

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