AGATHE CLERY de Etienne Chatiliez (France-2008): Dull Happy People !

Publié le par Dr Devo


[Photo: "People Like Us" par Dr Devo]



Chers Focaliens,

 

On va aujourd'hui parler d'un film vu en salle, mais avant cela, il faut bien admettre que cette année est bien morose. D'une part, à cause de l'offre en salle. Bien qu'habitant dans une grande ville, avec 15 salles Pathugmont en centre ville, 10 salles art et essai également en centre ville et 23 salles dans un complexe gigantesque en périphérie (quand même!), on a loupé énormément de choses. Par exemple, le dernier Philippe Garrel est resté deux semaines (dont le deuxième avec des séances ultra-réduites). Le Guy Maddin, réalisateur sublime, n'est tout simplement pas passé (il passera avec plusieurs semaines de retard, dans quelques jours après plusieurs semaines de retard par rapport à la sortie nationale, pour seulement trois séances uniquement le week-end!). Bref, entre un soutien médiocre des exploitants (des cinémas) et le peu d'intérêt de la masse du public, même art et essai, les films un peu ambitieux n'ont strictement aucune chance, et il faut organiser son planning de façon militaire pour voir les films de réalisateurs pourtant majeurs! Ainsi, le cinéma de qualité, ambitieux ou d'avant-garde devient le territoire quasi-exclusif de la Capitale, où là, par contre, le cinéphile est gâté (et c'est tant mieux!). En province, on ramasse les miettes et on doit se gaver des kilomètres de pellicules standardisés. [Cette semaine, on sortait dans le cinéma art et essai de la ville des choses comme COMME UNE ETOILE DANS LA NUIT, film laidissime et bazinissime de René Féret, ou encore SUR TA JOUE ENEMIE ou L'APPRENTI, bref des films qui correspondent absolument aux standards tristes de l'art et essai actuel!]

 



Dans ce contexte, on aura vu en salles depuis 6 mois quasiment que des films médiocres. Il y a eu quelques bonnes choses (le dernier BATMAN, TOKYO, par exemple), mais globalement, hormis l'inconnu AFTERSCHOOL (sorti avec trois semaines de retard, et donc bénéficiant d'aucune visibilité publique, pendant une seule petite semaine, avec deux séances par jour!), on n'a pas vu d'excellents films, voire des choses sublimes. Heureusement que le début de l'année, notamment avec le dernier Peter Greenaway, a été plus riche, sinon, 2008 aurait été une année noire. Vous l'avez bien vu sur Matière Focale: chez soi, en choisissant ses films dans un panel plus large, on voit deux ou trois films formidables par semaine, et par contre, en salle, c'est la morne plaine... En tout cas, ne passons pas notre temps à pleurnicher, les faits sont là après tout, et continuons de chercher un peu d'émotion en salle...

 

 

 

Certes, je n'ai jamais été fan de Chatiliez, réalisateur à mes yeux complètement anonyme, malgré, ici et là, quelques bases de sujet un peu atypiques dans le paysage français. Hormis TATIE DANIELLE, un poil plus intéressant, je n'ai vu AGATHE CLERY que pour des raisons financières et pour nourrir ma femme et mes douze marmots (des triplés, et tout le reste des jumeaux), puisque que je fus payé pur se faire! Ne boudons pas notre plaisir éventuel, il y a pire manière de gagner sa vie...

 



AGATHE CLERY est donc l'histoire d'une jeune sur-cadre ultra dynamique, Valérie Lemercier, qui bosse en haut de la pyramide, dans une grosse boîte de cosmétique. Talentueuse, c'est aussi une forte tête et on imagine facilement qu'elle a du en écraser d'autres, des têtes, pour en arriver là. La Cléry est aussi très réac', voire assez raciste. Elle refuse notamment toute candidature issue de l'immigration! Là voilà, du jour au lendemain, atteinte d'une maladie rarissime qui pigmente sa peau progressivement, mais de manière irréversible. Agathe va devenir noire!

 


Bon, sur le papier, voilà un sujet plutôt rigolo qu'on verrait très bien dans les mains des frères Farrelly par exemple. Hélas, trois fois hélas, AGATHE CLERY est une catastrophe galactique, comme je n'en avais pas vue depuis longtemps. Chatiliez n'a jamais été Guy Maddin ni un esthète, certes. Mais comment décrire l'extrême laideur de la chose. Car, on va le voir, tous les choix sont catastrophiques, et l'exécution, quant à elle, est d'une tristesse à pleurer.



Premier grief, le film, qui s'en cachait assez bien lors de sa promotion, est une comédie musicale! Je dois dire que la surprise a été de taille! Chatiliez a confié la musique à Matthew Herbert, bonjour Monsieur, qui commence par des compositions "originales" rappelant vaguement la comédie musicale classique mais qui mêle au fur et à mesure de plus en plus de tendances syncrétistes, avec des effets easy-jazzy-listening, des ruptures hollywoodiennes (comme Lars Von Trier dans DANCER IN THE DARK, par exemple), et de la variété de bas étage. Ça, c'est pour le début. Par la suite, les chansons, moins nombreuses d'ailleurs, iront lorgner du côté de la chanson populaire, et la musique sera alors composée de reprises/pastiches, combinant des chansons connues avec des paroles originales. Tout cela est d'une pauvreté exceptionnelle et totalement ringard. Les paroles sont, quand on les entend (et j'ai vu le film en DTS, donc un son fidèle au mixage voulu par le réalisateur), complètement désolantes, bancales, sans aucun sens du rythme (vu les créations originales et les arrangements, dur de faire mieux, vous me direz...), et privilégient uniquement les rimes les plus grasses. Le filmage des parties dansées est également catastrophique. Chatiliez essaie de découper un peu (ouf!), mais sans aucun souffle. C'est dû essentiellement aux modousses operandailles de la mise en scène en général, qu'elle concerne ou non les parties chantées. Si le film est bourré d'effets spéciaux, le résultat est simplement catastrophique. Les décors sont laids, donnent une apparence de cheap, n'offrent aucune possibilité de cadrage, apparement du moins. Les danseurs sont coincés dans quelques mètres carrés. Les couleurs (chose que j'ai pu vérifier devant deux copies du film) sont lavasses. La lumière évoque le pire du cinéma de studio, au point qu'on regrette presque que ce ne fût photographié à la manière d'une sitcom à la Dorothée, du type HELENE ET LES GARCONS.  Dans ce contexte, on voit tous les plans truqués à 5000 kilomètres, et surtout on s'étonne que Chatiliez ait mis autant d'effort, dans la conception de ces trucages, alors que le repérage des décors, en général, est catastrophique. Bref, la musique est d'une vulgarité sans nom et arrangée avec des moufles. Les chorégraphies, outre qu'elles consistent à piller quantités de mouvements vus mille fois ailleurs (il n'y a guère que le duo Thurman/Travolta de PULP FICTION qui ne soit pas copié, mais pour compenser, on a le droit à une parodie des chorégraphies de Michael Jackson! Quelle originalité! Que c'est inattendu!) et sont exécutés assez maladroitement (bon, c'est sûr que le montage et le décor n'aident pas les pauvres danseurs). Rien que pour ça, je pense que, pour une fois, moi qui vais toujours au bout des pires films, j'aurais bien quitté la salle, si je n'avais eu des obligations! On comprend en tout cas, toute la perspicacité et l'originalité des options choisies par Von Trier concernant la danse dans DANCER IN THE DARK! Bref, côté comédie musicale, c'est catastrophique.

 

 

La mise ne scène est du même tonneau. Les décors sont laids, artificiels et sentent le carton pâte. Les extérieurs sont hideux, baignés d'une lumière jaune blafarde immonde. Dans ces extérieurs, les figurants, complètement tartouilles et convenus (l'épicier de quartier, les balayeurs issus de l'immigration, etc...) envahissent le plan  et tentent de remplir le vide de manière pathétique. Le problème de Chatiliez c'est qu'il fait comme la plupart de ces collègues: il spatialise ses plans et son découpage de manière catastrophique. Ici, on se demande même s'il a ne serait-ce qu'essayer de faire quelque chose de simplement beaux, tant le résultat est téléfilmesque. Et le plus gros problème de Chatiliez, c'est le cadrage qui vise simplement au n'importe quoi. Son cadreur ne sait pas quoi faire. Les axes sont toujours les mêmes, on tend à faire en sorte que les acteurs soient dans le plan sans que les têtes soit coupées, et c'est tout. Dans ces conditions, le montage n'étant pas le fort du réalisateur, ce cadrage, soyons honnête, est clairement ce qui  fiche tout par terre, si tant est que quelque chose pu être sauvé. Les plans les plus banals (la dernière partie en Normandie, par exemple) sont complètement ratés. Pour le moment, on frise donc la perfection...

 

 



Et puis, il y a le scénario. Si le point de départ est prometteur (et si on résiste à la mise en scène), très vite, là aussi, tout prend l'eau. Agathe Cléry, loin d'être une raciste pur jus (façon poujado-FN) est surtout très bête et complètement réac (ce qu'elle aurait pu être aussi d'ailleurs en étant raciste dans la grande tradition poujado-extrêmedroitière française), sans doute pour préparer la deuxième partie du film, sans déranger le spectateur. En général, le film rate sa cible. Car tout au long de l'incroyable parcours d'Agathe Cléry, peu de paradoxes vont jaillir. La première partie (le corps qui brunit jusqu'à l'inéluctable) est longuissime et répétitive, entérinant des choses logiques (perte de l'emploi, perte du petit ami), là où les américains aurait réglé la chose en dix minutes. Par contre, la découverte de ce nouveau corps, sujet passionnant, n'est que peu exploité: rien sur la sexualité, la nudité, la peur, la fascination ou le jeu avec ce nouveau corps. Tout se limite à un habillage cosmétique, un relookage (original ça aussi!), et la fameuse parodie de Michael Jackson! Tout ce qui peut faire enjeu (notamment la politique raciale de Anthony Kavanagh qui essaie un racisme par réaction, au sein de son entreprise) est automatiquement mis de côté ou désamorcé (sexualité réduite à une ligne de dialogue, l'amour qui sauve Kavanagh est bien utile pour éviter le sujet du racisme dans son entreprise, le coup de foudre est bien utile pour éviter le sujet de la séduction ou du trouble qui pourrait habiter Agathe devant cet homme noir mais séduisant), et c'est souvent au profit de la bête comédie sentimentale de boulevard! Les seconds rôles sont pauvres (voire le désastreux casting dans la boîte de cosmétique (avec même sa folle de service), ou encore la pauvreté d'écriture concernant les trois personnages entourant Agathe: Nanty, le petit ami et la future maîtresse de celle-ci), très mal joués. Certains seconds rôles sont absents et empêchent de gorger le film de paradoxe. Quid des collègues d'Anthony Kavanagh, par exemple? L'interprétation, de toute façon, aurait réduit ses efforts virtuels à néant: c'est nul! Dieu merci, il y a Valérie Lemercier qui essaie, souvent, de jouer assez sobrement, mais qui ne peut pas le faire tout le temps malheureusement, le rôle étant écrit comme il est écrit. Elle est également desservie (ces choses là comptent!) par un direction artistique ignoble. Les accessoires, les costumes et les coiffures sont tartignolles et "désincarnent" beaucoup le film, et le maquillage est très peu convaincant, je trouve, ce qui pose quand même un sacré problème! [Dans la partie "brunisation", le jeu du montage, des prises, et de la photo, font que "l'ordre chronologique" du brunissement de la peau de Lemercier est un peu hasardeux, ce qui est quand même un comble!]

 


 

On résume. Un scénario plat et tartignolle qui s'intéresse plus au mélo sentimental qu'à autre chose. Une héroïne jamais paradoxale. Aucune incarnation alors même que le film parle du corps! Des musiques et des chorégraphies lamentables, et empruntées à droite à gauche en plus! Des seconds rôles inexistants ou trop attendus, et de toute façon très mal joués. Des plans tartignolles (notamment la scène, de nuit, sur le pont au dessus de la Seine, avec son lent panotage laborieux, et l'entrée en retard de Kavanagh). Une direction artistique globalement abjecte et hors propos. Pas de spatialisation, peu de montage et un cadrage létal. Une photo laidissime et un étalonnage catastrophique. Même si Chatiliez n'est pas ma tasse de thé, soyons juste, il signe là, sans doute, son pire film, haut la main, et AGATHE CLERY, coûteux projet gorgés d'effets spéciaux (21 semaines de tournage sur deux ans, pour 21 millions d'euros) ne ressemble ni plus ni moins qu'à une riche série Z. Si on se dit en première partie de film, que le métrage sera antipathique, c'est finalement le sentiment de tristesse qui l'emporte. Il est quand même étonnant que le film, en l'état ait pu sortir. Tant de bons sentiments, tant d'acharnement à éviter de traiter le sujet, donne l'impression au spectateur de se salir, d'être pris pour un imbécile ou un gamin de six ans. A huit ou dix euros la place, voilà qui décourage les âmes les plus indulgentes d'aller encore se risquer encore à aller au cinéma. De son côté, malgré le peu d'intérêt pour ne pas dire la futilité de son personnage, Valérie Lemercier n'a pas à rougir: son PALAIS ROYAL, même si ce n'est pas (esthétiquement) du Billy Wilder, avec un sujet très original aussi, est plus que jamais le bon exemple à suivre dans la montagne d'immondices qu'est devenue la comédie populaire française et même la comédie française tout court. Ne serait-ce que sur des plans d'écriture, de dialogues et de montage, Chatiliez devrait en prendre de la graine. AGATHE CLERY mérite amplement  sa chronique dans Nanarland !

 

 

 

Doucement Vôtre,

 

 

Dr Devo.







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Publié dans Corpus Filmi

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