Chroniques de l’Abécédaire, épisode 5, deuxième partie : vol traumatique au-dessus des eaux profondes d’une cité où rêvent les zombies dans les prophéties de sorcières du dimanche.

Publié le par Le Marquis

Seconde partie de l’Abécédaire, cinquième service, où le Z de zombies philippins succède au grand luxe d’un comics live et percutant, et où le sérieux mélodrame d’un Jeunet côtoie l’absurdité d’une chasse aux sorcières d’une idiotie assumée. Si l’ennui peut venir frapper à la porte lors d’une visite au cinéma d’auteur allemand très tendance, la monotonie n’a décidément pas sa place dans l’alternance aléatoire imposée par notre cher Alphabet dont les mérites nous étaient jadis chantés par Chantal Goya, grâce aux bonnes œuvres de Jean-Jacques Debout. Mais restez assis, nous partons faire de la plongée, sans risque de croiser le Calypso ou Oum le Dauphin, avec un film en…
 
O comme… OPEN WATER, de Chris Kentis (USA, 2003)
J’étais très curieux de découvrir ce film, abusivement vendu comme un PROJET BLAIR WITCH maritime, curieux de voir comment son réalisateur allait parvenir à tenir son projet sur un procédé et une situation aussi minimalistes : le film raconte la fatale mésaventure de deux touristes partis faire de la plongée en groupe, et sottement oubliés par les Gentils Organisateurs en pleine mer, sans bouées, sans bateau, juste deux personnages immergés au beau milieu du néant, plongés dans l’attente, dans l’angoisse, sans rien à quoi s’accrocher, cernés de plus en plus près par les requins.
On devine aisément un tournage ardu, et des tentatives valeureuses pour varier l’échelle des plans, pour faire naître une inquiétude progressive sur la base d’une situation extrêmement statique, de même que l’on peut saluer cette expérience qui a le mérite d’être assez risquée, originale et jusqu’au-boutiste (refus de l’action spectaculaire, choix d’un réalisme sans fards, y compris dans le comportement des requins, qui ne s’amusent jamais à des attaques démonstratives façon LES DENTS DE LA MER). Pour parvenir à ses fins, Chris Kentis joue bien sûr avec la durée (le film est très court, environ 1h15, et le récit n’est en place qu’après une petite demi-heure d’introduction) Mais, peut-être par manque de moyens, le film piétine visuellement et s’avère vite assez répétitif dans sa mise en scène. La photographie m’a également paru assez discutable : là encore très réaliste et pseudo-documentaire, elle supporte très mal des plans d’insert lors des transitions, plans trop retravaillés en post-production, et dont la qualité plastique (filtres, cadrages et couleurs, en totale rupture avec le reste du métrage) occasionne dans le montage des décrochements visuels pas toujours du meilleur goût.
Le film finit par devenir inégal et assez anecdotique. En plus de l’incapacité de son réalisateur à empêcher le statisme de ce qu’il filme contaminer sa propre mise en scène, enfermée dans une technique soignée mais redoutablement répétitive, les acteurs, pourtant corrects, ne se montrent pas toujours à la hauteur de ce pari, introduisant assez maladroitement la zizanie au sein du couple dans de séquences pas toujours très bien écrites. La monotonie de la mise en scène ronge petit à petit le malaise que peut générer ce très beau sujet, d’autant plus qu’il devient difficile, au bout d’une heure, de faire vraiment abstraction de la caméra et du dispositif de tournage – d’autant plus lorsque le cinéaste laisse passer dans son montage des plans montrant des gouttes d’eau sur l’objectif, très rares : l’erreur est peut-être de n’avoir précisément pas su quoi faire de ce regard omniprésent, révélé par accident sur les quelques plans fugaces évoqués, décrochements d’une autre nature dans un ensemble trop exclusivement engoncé dans une volonté de « faire croire » réaliste, mais inévitablement artificielle, ce qui par contre n’est à aucun moment exploité. Le film fonctionne pourtant par moments, parfois même avec talent, mais la gestion des contraintes est sans doute trop frontale et manque cruellement d’inventivité : seule la très belle séquence de l’orage vient bousculer le train-train du montage et du cadrage, séquence impressionnante plongée dans les ténèbres, où seuls les éclairs viennent trop brièvement éclairer le tumulte au sein duquel les deux personnages sont en train de se perdre. C’est probablement la plus belle réussite d’OPEN WATER, qui vaut à elle seule (avec une conclusion surprenante) le déplacement, et c’est aussi le seul instant où la mise en scène parvient véritablement à traduire à l’image un authentique sentiment d’angoisse et de désorientation. Intéressant en tout cas, que l’on apprécie ou pas.
 
P comme… PROPHÉTIE, de Bigas Luna (Espagne/USA/Italie, 1981)
Il est toujours très difficile de se prononcer sur la légitimité d’un éditeur comme Prism Leisure, dont je vous ai déjà souvent parlé (voir ici). Jaquettes frauduleuses, copies souvent atroces, recadrées et en VF parfois audible, et attention, un film peut en cacher un autre, ou même plusieurs. D’un autre côté, l’éditeur balance nonchalamment une flopée de titres qui ont par ailleurs bien peu de chances de connaître une édition digne de ce nom, parmi lesquels une avalanche de navetons classiques de vidéoclub des années 80, et parfois même quelques vraies raretés.
C’est le cas de ce PROPHÉTIE (RENACER, ou REBORN, en VO), titre fort méconnu des débuts de carrière du cinéaste Bigas Luna, auteur inégal de JAMBON JAMBON et BAMBOLA, mais aussi de CANICHE, BILBAO ou du formidable ANGOISSE. Il est donc très surprenant de mettre la main sur ce film, l’un de ses premiers longs-métrages, qui plus est interprété par Dennis Hopper et par l’un des acteurs les plus bizarres du monde, Michael Moriarty (voir LA VENGEANCE DES MONSTRES de Larry Cohen). Bien entendu, les zozos aux commandes de Prism Leisure ne semblent pas très conscients de la perle rare qu’ils ont entre les mains, et le petit plaisir est toujours le même, à savoir découvrir comment le produit nous est vendu. L’affiche est un superbe photo-montage, insérant sur l’affiche d’une série B non identifiée des photos du Diable de LEGEND de Ridley Scott et du Démon Pazuzu de L’EXORCISTE. Ça, c’est du travail, coco. Les slogans, quant à eux, tapent très fort, comme d’habitude : au verso, « Vous êtes en liason avec le surnaturel ! », faute incluse. Au recto, la trouvaille qui va certainement attirer l’attention du cinéphile qui passe : « Prophétie… Miracle… Gag ! ». Le naïf rentrera chez lui content, avec son film d’horreur parodique certainement interprété par Tim Curry et Max von Sydow, avant de connaître une cruelle déconfiture en glissant le disque dans le lecteur. Le passant plus attentif aura repéré les crédits attribuant ce film inconnu à Bigas Luna, ce qui, chez Prism Leisure, ne veut strictement rien dire (RE-ANIMATOR étant, d’après leur jaquette, un film de John Carpenter avec Linda Hamilton et Tommy Lee Jones !) mais éveille tout de même la curiosité, raison amplement suffisante pour lâcher la pièce de 1 euro qu’il en coûte pour ramener chez soi cette trouvaille pour le moins curieuse.
Et quel film bizarre ! Bigas Luna, car c’est bien de lui qu’il s’agit, nous raconte l’histoire complexe d’un trio : Dennis Hopper est un télévangéliste au centre d’une juteuse tournée sur le territoire américain, diffusée en direct sur les chaînes du pays, un personnage un rien cynique qui ne sait plus trop où donner de la tête entre sa foi, qui a probablement été authentique fut un temps, et son métier tenant davantage du charlatanisme mercantile. Michael Moriarty est son chercheur de talents, chargé de former des acteurs à la supercherie de la guérison miraculeuse, mais aussi de rabattre vers lui les illuminés, les pseudo guérisseurs et les témoins de miracles. Antonella Murgia est la proie livrée par Moriarty au télévangéliste, une jeune femme italienne marquée par l’apparition de stigmates et douée d’authentiques pouvoirs de guérison, ce qui ne préoccupe pas vraiment Dennis Hopper, qui voit surtout en elle l’attraction principale de son show et l’occasion de vendre des tonnes de T-Shirts à son effigie.
Si la charge caustique est bien présente, illustrée par les extraits de l’émission télévisée et par ses coulisses matérialistes. Mais, et c’est très surprenant de la part d’un cinéaste à l’époque plus porté sur la provocation (inceste et zoophilie dans CANICHE), PROPHÉTIE adopte pourtant un ton plus ambivalent, mélange d’ironie et de naïveté. Un film très religieux en somme (et Dieu est d’ailleurs chaleureusement remercié au générique !), aux intentions difficiles à cerner et au message énoncé de façon presque simpliste (rédemption de Moriarty, foi restaurée de Dennis Hopper, pureté d’Antonella Murgia), dans une atmosphère douce et assez surréaliste. L’entreprise derrière l’émission religieuse dépasse en réalité le personnage de Dennis Hopper et délègue ses gorilles en costard cravate aux trousses d’un couple transfiguré par la révélation (la jeune italienne s’appelle Marie, évidemment), mais ces péripéties se déroulent dans une ambiance cotonneuse, bercée par une musique synthétique tendance Tangerine Dream. Et les miracles se produisent effectivement, dans une approche surprenante et profondément iconoclaste (littéralement, car ils brouillent les ondes télévisées) : le couple fait l’amour, et lorsque Marie a atteint l’orgasme, elle s’endort, laissant Moriarty dans l’embarras car il lui est impossible de se retirer d’elle, séquence absurde et tendre à la fois, qui se déroule dans un appartement devant les fenêtres duquel plane en vol stationnaire un hélicoptère omniprésent, et dont on comprendra très vite qu’il s’agit de Dieu en personne !!! Au nom du père, du fils et de Supercopter, Amen !
Un projet pour le moins étrange, et qui semble, d’après ce que la copie déplorable m’a laissé entrevoir, être admirablement bien réalisé – avec une mention particulière pour une superbe séquence, échange de regards troublant et assez émouvant via un poste de télévision qui préfigure une scène similaire dans le très beau EDWARD AUX MAINS D’ARGENT de Tim Burton. Le film engendrera sans doute quelques perplexités, mais fait preuve d’une indéniable personnalité, et ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même, ce qui est déjà énorme.
 
R comme… LES RÊVEURS, de Tom Tykwer (Allemagne, 1997)
De Tom Tykwer, je n’avais que très modérément apprécié le COURS, LOLA, COURS, énergique mais surfait et très artificiel. Réalisé l’année précédente, LES RÊVEURS ne se dépare pas d’une mise en scène toujours très tape-à-l’œil et superficielle.
Le film se déroule dans le décor neigeux d’une petite ville perchée sur les montagnes, hors saison, et introduit dès son générique stylisé un grand nombre de personnages (un projectionniste souffrant de pertes de mémoire, une infirmière vivant avec sa sœur traductrice, un moniteur de ski, un fermier) dont les relations vont par la suite converger, suite à un accident de voiture laissant une fillette entre la vie et la mort. Narration discrètement déstructurée, travail soigné sur la photographie qui rend la vision du film assez plaisante malgré l’absence de version originale, le film présente quelques indéniables qualités techniques. Mais trop d’afféterie (abondance de filtres, cadrages inutilement alambiqués, effets de montage gratuits) n’aident pas vraiment à gober cette énième relecture du jeu des hasards et des coïncidences, la mise en scène s’essoufflant à générer des effets pas très signifiants qui peinent à jeter le voile sur l’absence de style d’un cinéaste pas incapable, mais qui se prend régulièrement les pieds dans un savoir-faire un peu vain, une écriture trop calculée qui manque souvent cruellement d’un véritable point de vue, noyé dans une technicité démonstrative, froide, ce qui fait paraître ces RÊVEURS comme une version light et un peu creuse du cinéma d’Atom Egoyan (EXOTICA). Agréable pour les yeux, le film s’oublie très vite.
 
S comme… SIN CITY, de Robert Rodriguez, Frank Miller & Quentin Tarantino (USA, 2005)
Le film ayant déjà été abordé par le Dr Devo, je procède comme je l’ai déjà fait à l’occasion de LAND OF THE DEAD ou de UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, en complétant cet article par mon modeste petit point de vue sur certains aspects précis de ce film dans l’ensemble très abouti.
Sur les aspects visuels, le travail est admirable, ce qui n’était pas forcément dans la poche dans la mesure où le tout-infographique donne le plus souvent des résultats graphiquement assez dégueulasses. Ici, les frontières sont extrêmement perméables avec le cinéma d’animation, ce qui est parfaitement assumé, Rodriguez parvenant à égaler, sur un registre esthétique assez différent, la performance d’AVALON de Mamoru Oshii, en créant un univers clos et cohérent qui, malgré son goût marqué pour le spectaculaire, ne s’enferme pas dans un registre démonstratif au détriment de la narration. Belle maîtrise d’une technique expérimentée sur les SPY KIDS, films amusants mais très moches, préfigurant, sur un plan strictement technique, la mise en œuvre d’un univers ici nettement plus dense et cohérent. Je déplore tout de même quelques (très rares) fautes de goût en ce qui concerne les effets visuels, quelques plans ratés et un peu ridicules où le côté « larger than life » du comics laisse la place à des acrobaties numériques plus proches du cartoon que de l’animation (notamment un plan où Mickey Rourke est renversé par la voiture de Jessica Alba, l’acteur étant alors remplacé par un double synthétique effectuant un grotesque triple salto arrière – voilà ce qui se passe quand on lâche la bride aux animateurs, qui doivent décidément être solidement tenus en laisse, le CURSED de Wes Craven s’en serait d’autant mieux porté). La frontière est bien mince, je l’admets, entre les effets plausibles dans le contexte (portes explosées à coups de poing, etc) et les effets trop laids pour s’intégrer à quoi que ce soit d’autre qu’à une animation pourrie de jeu vidéo, mais ces quelques couacs m’ont paru vraiment hideux et inutiles. Cela dit, je mentionne des plans qui sont, je le rappelle, extrêmement rares, dans un ensemble visuellement maîtrisé et assez remarquable.
Par contre, je ne partage pas vraiment l’avis du Dr Devo sur la mauvaise qualité des interprètes féminines du métrage, qui m’ont parues excellentes, à l’exception notable, et le film en pâtit un peu du fait de l’importance de son personnage, de la prestation lamentable de Jessica Alba, petite poupée transparente et totalement insipide. En ce qui la concerne, je donne raison au docteur, tout en défendant les autres, Rosario Dawson, Brittany Murphy ou Carla Gugino me semblant parfaitement bien s’intégrer au reste du casting.
Deux mots pour finir sur le découpage du film par sketches. Certains ont trouvé les segments inégaux, ce n’est absolument pas mon cas. D’une part, je suis assez admiratif devant ce choix narratif, pas si évident à une époque où la mode tend plutôt à éclater les sous-intrigues en les superposant dans une déstructuration louchant très fort sur le cinéma de Tarantino : c’est toujours payant quand c’est parfaitement maîtrisé, mais le plus souvent, ce n’est pas le cas, le travail de montage justifiant rarement cette option. D’autre part, l’agencement des segments me semble parfaitement bien pensé en termes de rythme et de progression narrative, et leurs qualités respectives de mise en scène et d’écriture m’ont paru d’un niveau égal. Quoi qu’il en soit, SIN CITY est un film brillant et visuellement superbe.
 
T comme… TRAUMA, de Marc Evans (Angleterre, 2004)
Bien, bon, on va peut-être commencer à y voir un peu plus clair dans la série des films intitulés TRAUMA. Nous croisons dans l’ordre en 1976 le TRAUMA de Dan Curtis (BURNT OFFERINGS en VO), magnifique histoire de maison hantée et très, très grand film. En 1993, Dario Argento signe un autre TRAUMA (qui a bien failli s’intituler « Aura’s Enigma »), giallo surnaturel surprenant, même s’il n’est pas ce qu’Argento a fait de meilleur, tourné aux Etats-Unis, et qui n’a toujours pas eu les honneurs d’un article sur Matière Focale. Et nous voici en 2004, avec le troisième TRAUMA, qui est également le troisième long-métrage de Marc Evans, dont on a récemment évoqué le second film, l’intéressant MY LITTLE EYE.
Apprenez qu’il existe au moins 13 longs-métrages répondant sous ce titre (ça porte malheur, vite, vite, faites en un autre !), et qu’en dehors des trois films cités (TRAUMA n’étant que le titre français de BURNT OFFERINGS), on trouve quatre thrillers (un film allemand de Gabi Kubach avec Lou Castel en 1983, un film anglais de Robert M.Young en 1962, un film américain de Thomas Constantinides et Bruce Kimmel en 1989, et même un thriller malais en 2004, réalisé par Aziz M.Osman) ; un téléfilm anglais réalisé par Betsan Morris Evans en 1991 ; et pas mal de films ayant été exploités sous ce titre en vidéo ou à l’étranger : EXPOSÉ de James Kenelm Clarke avec Udo Kier en 1976, TERMINAL CHOICE du canadien Sheldon Larry avec Ellen Barkin en 1985, VIOLACION FATAL de l’espagnol Leon Klimovsky en 1978, ainsi que deux giallos, PASSI DI DANZA SU UNA LAMA DI RASOIO de Maurizio Pradeaux en 1973 et ENIGMA ROSSO d’Alberto Negrin en 1978. Et encore, je ne compte pas les deux courts-métrages et la série documentaire recensés sur Imdb. Passionnant, non ?
Mais revenons au Trauma qui nous intéresse aujourd’hui, doté d’un casting intéressant où se croisent Colin Firth, Mena Suvari et Naomi Harris (excellente comédienne vue dans 28 JOURS PLUS TARD). Colin Firth, qui n’est pas ici employé à contre emploi comme j’ai pu l’entendre (encore faut-il avoir vu le superbe et méconnu APARTMENT ZERO de Martin Donovan, qui n’est pas l’acteur de HEAVEN mais un homonyme depuis devenu surtout anonyme, hélas), interprète le rôle d’un homme tout juste sorti du coma après un accident de voiture dans lequel sa femme (Naomi Harris) a trouvé la mort, et qui plonge peu à peu dans la confusion, hanté par des apparitions de sa femme et obsédé par l’assassinat d’une chanteuse célèbre auprès de laquelle celle-ci travaillait. Une situation de départ déjà complexe que Marc Evans va lentement faire se fissurer : relecture de la réalité, argument fantastique purement subjectif se délitant peu à peu dans un mouvement narratif volontairement confus, et bien entendu une révélation finale attendue de pied ferme… On vogue donc en terrain relativement familier, celui du thriller abstrait et psychologique, dont les codes visant à désorienter le spectateur sont d’une opacité de plus en plus altérée, sans doute parce que ce genre de scénario a trop souvent été pratiqué ces dernières années.
Difficile dès lors de parvenir à instaurer un ton original, une approche véritablement novatrice, et le risque encouru est clair : ce genre de film ne supporte pas la médiocrité. TRAUMA n’est pas un film médiocre, loin de là. Visuellement, le film se caractérise, outre l’omniprésence de verre brisé et de fourmis, par une photographie étonnante, ou des zones du cadre sont fréquemment floues, indiscernables, altérant la perception du spectateur comme peut l’être celle du personnage que l’on suit, prisonnier d’illusions, de mensonges, d’aveuglement. Le montage, étudié et souvent déstabilisant, permet au réalisateur de ménager de surprenantes envolées, des séquences où la réalité semble suspendue l’espace d’un instant : sentiment d’angoisse particulièrement fort dans cette scène où Colin Firth sort en pleine rue et tombe sur une foule statique, immobile, comme s’il avait pénétré dans une photographie, avant qu’une voix-off crie « Action ! » et que la foule se mette en mouvement, dirigée par une équipe tournant un reportage sur l’assassinat de la vedette. Brusque retour à la fiction après de courts instants en suspens.
Le dispositif de mise en scène n’est pourtant pas d’une originalité renversante, mais ouvre la porte sur des possibles esthétiques et narratifs étranges, auxquels on participe volontiers, tout en redoutant l’approche du twist qui s’en vient avec ses gros sabots. Et le film confirme d’ailleurs une hypothèse à laquelle il est difficile de ne pas penser, poussant le bouchon jusqu’à insérer une courte scène plagiant sans vergogne L’ÉCHELLE DE JACOB. À ce stade, il y a de quoi être perplexe, pour ne pas dire méfiant : il est plus que temps que Marc Evans amorce un virage serré et en vienne au fait. Ce qu’il fait, heureusement, dans le cadre d’un dénouement noir et pas trop tiré par les cheveux grâce à une écriture assez intelligente. TRAUMA reste malgré tout un peu surfait et convenu, mais c’est un film intéressant, qui échappe à la vacuité d’un film comme LES RÊVEURS, ne serait-ce que pour ses quelques morceaux de bravoure, saisissants ; il ne lui manque finalement que ce qui faisait également défaut à MY LITTLE EYE : un style, une personnalité plus affirmés.
 
U comme… UN LONG DIMANCHE DE FIANÇAILLES, de Jean-Pierre Jeunet (France/USA, 2004)
Il a certainement été très difficile pour Jean-Pierre Jeunet d’embrayer sur un nouveau projet après le succès quasi consensuel et écrasant du FABULEUX DESTIN D’AMÉLIE POULAIN, dont on nous a tant rabattu les oreilles qu’il en paraît aujourd’hui aussi frelaté que les rengaines de Yann Tiersen, diffusées à toutes les sauces (publicité, génériques, bande son de reportages type Envoyé Spécial ou autres Vérités qui Comptent) jusqu’à en devenir une véritable scie – remarques totalement détachées des qualités et des défauts effectifs du film lui-même, œuvre efficace et très surfaite, fragile bout à bout de sketches très inégaux, parfois très séduisants, parfois aussi très irritants. La rupture artistique avec Marc Caro prive leur univers commun, amorcé avec LE BUNKER DE LA DERNIERE RAFALE et institué avec DELICATESSEN (charmant mais incroyablement daté), d’un contrepoint plus sombre et plus abstrait qui faisait toute la richesse de LA CITÉ DES ENFANTS PERDUS. Le rouleau compresseur conduit par Audrey Tautou semble avoir séparé les partisans enthousiastes (qui y voient un film « culte », ce qui est en totale contradiction avec ce terme galvaudé et utilisé à tort et à travers) et les opposants rejetant violemment ce qu’ils perçoivent comme une cargaison racoleuse de bons sentiments et de nostalgie de pacotille.
Au bout du compte, j’ai personnellement fait l’impasse sur son long-métrage suivant lors de sa sortie en salles. Par snobisme ? Peut-être, bien que j’aie essayé de voir (et même de revoir) AMÉLIE POULAIN aussi objectivement que possible, en parvenant à en apprécier les aspects les plus intéressants, le film n’étant somme toute ni nul, ni génial. Mais l’idée de découvrir un film sur la 1ère Guerre Mondiale par Jeunet et avec Tautou a tout simplement été au-dessus de mes forces, et il a fallu que se présente l’occasion de me procurer le film à moindres frais (zéro euros, ça va, et en toute légalité qui plus est) pour aller juger sur pièce des suites de la carrière du bonhomme, contre lequel je n’ai pas vraiment d’animosité (je n’ai pas détesté son ALIEN RESURRECTION). Juste un peu de méfiance, snob peut-être, mais méfiance quand même.
En route donc pour un mélodrame encore une fois très fabriqué et visuellement très démonstratif, adapté d’un roman de Sébastien Japrisot (également scénariste de HISTOIRE D’O dont je vous parlerai bientôt), réseau complexe de personnages et d’événements comiques et / ou tragiques au sein duquel Audrey Tautou rempile pour une nouvelle (en)quête de l’être aimé, disparu dans les tranchées et dont tout semble indiquer qu’il a été exécuté avec une poignée d’autres soldats, accusés de s’être auto-mutilés pour échapper au front. Le personnage d’Audrey Tautou est interprété par la comédienne sur un registre dangereusement proche de celui d’Amélie P. : entêtée, un peu lunaire, petites manies enfantines explicitées par sa voix-off, accumulation de petits paris aux enjeux dramatiques (si le chat vomit, mon fiancé est vivant, etc.) qui tirent sur la corde sensible avec autant de roublardise que d’efficacité, il faut bien l’admettre. On retrouve aussi, et sur un même registre, une accumulation de portraits crachés des très nombreux personnages au centre du récit, interprétés par une galerie presque exhaustive de stars françaises et de seconds couteaux familiers, dont le défilé finit parfois par être un peu étouffant, façon brochette de vedettes systématisée, comme dans les vieux films catastrophes des années 70 aux USA. L’apparition du personnage interprété par Elina Lowensohn (SOMBRE), moins typé et prévisible, apporte d’ailleurs une respiration tangible à un stade où le film en avait vivement besoin. De ce point de vue, le grand luxe de la production (casting – trop – riche, photographie, décors, costumes, n’en jetez plus) amène la mise en scène de Jeunet à faire un pas de plus vers une certaine forme d’académisme un peu assommante : la sauce se fige parfois, comme c’est le cas par exemple pour le dernier quart d’heure, étiré et complaisant.
Pourtant, je dois bien le reconnaître malgré mes réticences, Jeunet fournit un véritable travail de cinéaste, toujours inventif (fantasmes de Tautou visualisés sous la forme de films muets, insertion d’images dans le cadre, superpositions) et attentif dans le cadrage comme dans le montage. Une volonté palpable de faire de la mise en scène qui porte un projet engagé sur une pente bien savonneuse (mélodrame et reconstitution historique vus sous un angle à la fois populaire et excessivement maniériste) avec une réelle efficacité, certes parfois soutenue par des effets de manche un peu faciles (pleure, Margot, pleure), mais qui n’est pas dénuée par moments d’une véritable inspiration, ce qui est peut-être le plus beau compliment que l’on puisse faire à Jeunet, particulièrement si l’on devait le comparer à la fainéantise de bon nombre de ses collègues, et je parle bien de cinéastes installés.
Cela dit, c’est sans doute par le biais d’une intrigue secondaire que le film développe ses passages les plus personnels et les plus intenses, à savoir celle du personnage de Tina Lombardi (Marion Cotillard, excellente), jeune femme lancée dans une quête parallèle à celle d’Audrey Tautou, guidée non pas par l’espoir mais par l’amertume et le désir de vengeance. Son parcours et son destin cruel (l’un des rares instants de silence dans le métrage) comptent parmi ce que le film a de plus réussi. L’aboutissement du parcours d’Audrey Tautou est par contre assez décevant, tant sur le plan de la mise en scène (séquence finale trop lisse, plus généreuse envers son personnage qu’envers son spectateur) que dans ce que cette conclusion peut avoir à dire, c’est-à-dire pas grand chose, au fond : sur un sujet au fond assez comparable, mais dans une approche nettement plus soufflante, qui n’hésite pas à nous perdre et à plonger dans la confusion d’un montage stupéfiant de complexité et d’émotion, je préfère mille fois le dénouement, moins « satisfaisant » mais bien plus ouvert et original, du magnifique MILLENIUM ACTRESS de Satoshi Kon.
 
V comme… VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU, de Milos Forman (USA, 1975)
Voilà bien un film que j’étais très curieux de revoir, ne serait-ce que pour la forte impression qu’il m’avait faite lorsque je l’avais découvert à la télévision il y a une quinzaine d’années. Bon, j’ai hésité entre le revoir ou découvrir la version théâtrale interprétée par Bernard Tapie, mais finalement, c’est très bien comme ça. Adapté d’un roman de Ken Kesey déjà adapté au théâtre en 1963 (avec Kirk Douglas dans le rôle principal, ce qui explique peut-être la présence de Michael Douglas au poste de producteur), le film raconte une histoire que la plupart d’entre vous doivent déjà connaître : un homme se fait passer pour fou afin d’échapper aux travaux d’utilité publique auxquels il a été condamné, et va mener sa petite révolution dans l’unité de soins psychiatriques dans laquelle il a été placé en observation, jusqu’à un dénouement dramatique mémorable, parvenant à faire d’une scène de meurtre un acte d’amour, une marque de profond respect, image radicale et très émouvante de l’euthanasie.
L’aspect le plus frappant et le plus abouti du métrage reste bien évidemment son casting admirable, mené par Jack Nicholson et par Louise Fletcher, redoutable infirmière en chef. Une distribution étonnamment pertinente quand on observe que la plupart des comédiens, embauchés pour leur physique atypique, ont connu une carrière riche et longue comme mon bras par la suite : mention particulière pour le géant indien Will Sampson (excellent comédien vu dans UNE NUIT DE RÉFLEXION de Nicolas Roeg), mais on croise aussi Brad Dourif, Danny DeVito, Christopher Lloyd, Sydney Lassick, Vincent Schiavelli et même le difforme Michael Berryman (LA COLLINE A DES YEUX), qui composent une galerie de personnages réaliste et particulièrement attachante.
On a beaucoup reproché à Milos Forman, à l’époque, de livrer une vision caricaturale du milieu psychiatrique, un scénario trop schématique. Caricatural ? Schématique ? Les critiques de l’époque mangeraient leur chapeau s’ils voyaient le niveau de la production cinématographique actuelle… Que les éléments composant le film soient ou pas réalistes n’a en fait pas la moindre importance : le film n’est pas un documentaire, quel scoop. Les enjeux du scénario, notamment la lutte de pouvoir que vont se livrer Nicholson et Fletcher, jusqu’à la dernière extrémité, sont vraiment passionnants, et le film bénéficie énormément de la vivacité et de l’intelligence de son écriture. Non, s’il y avait un reproche à faire à Milos Forman, c’est plus probablement sa mise en scène qu’il fallait mettre en cause : alors que l’interprétation et le scénario sont remarquables et incroyablement porteurs, la réalisation est tout juste correcte, fonctionnelle et assez plate, comme paralysée devant la performance des acteurs, qu’elle sert efficacement mais sans grande personnalité. Ce qui n’empêche pas le film d’être drôle, captivant et parfois bouleversant.
 
W comme… WITCHOUSE II, de J.R.Bookwalter (USA, 2000)
Fallait-il vraiment tourner une suite au foireux WITCHOUSE réalisé par le très syncopé David DeCoteau ? La question s’est à peine posée qu’elle est balayée par une interrogation plus pressante encore : alors que tous les films estampillés Full Moon distribués en DVD en France sont systématiquement recadrés (y compris les films de David DeCoteau, tournés en cinémascope), pourquoi cet anodin WITCHOUSE II nous parvient-il dans une belle copie 16/9? Les techniciens de l’éditeur Eléphant (déjà à l’œuvre sur l’édition la plus onéreuse de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS en zone 2, qui est aussi, et de très loin, la pire) ont-ils juste, étourdiment, oublié de saccager le métrage avant de l’envoyer dans les bacs ? Le fait est là : ce petit, petit film est pour le coup bien mieux loti que bon nombre de titres qui lui sont supérieurs. Bof, ça va ça vient.
Bref. La sorcière Lilith, détruite à la fin du premier opus, se retrouve par on ne sait quel mystère scénaristique enterrée avec quelques collègues au fin fond d’une forêt. Bien sûr, sa présence rôde encore dans les parages, comme nous le prouve si bien une séquence d’introduction imitant LE PROJET BLAIR WITCH, où un couple (dont le cinéaste Danny Draven, réalisateur d’un très honnête DEATH BED) parti fricoter dans les bois avec sa caméra DV est prestement massacré par une présence invisible – tout juste si la jeune fille, prénommée Dementia, ça ne s’oublie pas, a le temps de hurler « J’ai perdu mon T-Shirt !!! » avant de succomber sous les coups de la sorcière. La cassette DV est retrouvée et intrigue très fort, d’autant plus qu’à proximité sont découvertes quatre tombes étranges et inquiétantes. On délègue donc prestement sur le site une équipe d’adolescents guidés par une archéologue sexy, c’est normal, c’est la procédure. Malgré les avertissements du shérif local, toujours cadré en sévère contre-plongée pour éviter que l’équipe technique n’apparaisse dans les verres de ses lunettes miroir (note de service : ça ne marche pas), les tombes sont profanées et les restes transportés dans une demeure non loin de là pour être regardés d’un air concentré au microscope. L’archéologue sexy se coupe bêtement sur un bout d’os, et il n’en faut pas plus pour qu’elle soit investie par la maléfique Lilith, qui va dès lors s’affairer à ramener ses comparses à la vie pour se venger des descendants des villageois qui les ont condamnées.
Comme souvent dans ce genre de productions, les poncifs s’enchaînent mollement, et les effets spéciaux oscillent entre le bricolage efficace (maquillages et métamorphoses) et les effets visuels désastreux (flammes pitoyables en images de synthèse). Mais comme souvent dans ce genre de production, on trouve aussi de quoi se divertir, principalement une façon de faire très série B, qui se perd de plus en plus et n’a donc pas de prix. Ici, le réalisateur J.R.Bookwalter parodie ouvertement LE PROJET BLAIR WITCH, notamment en multipliant les témoignages d’autochtones, d’abord juste pompés sur le film en question, mais qui dérivent vite vers les considérations les plus saugrenues : « On n’est pas d’ici, on est de Buffalo. » « J’ai tiré mon premier coup dans ces bois. » « N’y allez pas, ça pue la mort. » Le réalisateur fera par la suite un usage beaucoup plus intéressant de sa caméra DV, utilisée pour visiter en night-shot la demeure où résident les scientifiques plongée dans les ténèbres, avec à l’image la jauge déclinante de la batterie : quand la batterie tombe en panne, les lumières s’allument brutalement, et l’on bascule sans transition d’une mise en scène silencieuse et suggestive à un carnaval horrifique bariolé et hyper démonstratif. L’effet n’est pas aussi percutant qu’il aurait dû, faute de moyens conséquents, mais l’idée est assez séduisante. Pas fameux, mais soigné et, dans un registre Z, plutôt sympathique.
 
Z comme… ZOMBI 3, de Lucio Fulci (Italie, 1988)
C’est dans une copie très sombre et pas très bien compressée que nous parvient ce ZOMBI 3, vendu avec la revue Mad Movies, à qui on ne dit pas toujours merci malgré les DVD souvent intéressants proposés en kiosques : et au passage, bravo les gars pour cette copie en VF du DÉMONS de Lamberto Bava (alors que la revue annonce une VO) !
Des scientifiques effectuent des expériences sur la ré-animation de cadavres… Hourra ! Ça marche !… Oh non !!! Ça marche !!! Et c’est parti pour une joyeuse contamination du territoire des Philippines où le film a été tourné (la moitié du chemin est donc déjà faite pour en faire un très bon film !), une contamination que l’armée entreprend de maîtriser en tirant sur tout ce qui bouge, de préférence sur les survivants…
Retour tardif de Lucio Fulci après son âge d’or initié par L’ENFER DES ZOMBIES (alias ZOMBI 2) et en plein déclin, un an après le raté AENIGMA : le système de production italien se fissure déjà peu à peu, et Fulci ne sortira plus des séries Z et des films tournés pour la télévision (VOIX PRODONDES). On notera d’ailleurs qu’au petit jeu des fausses suites dont le cinéma bis italien s’est fait une spécialité, Lucio Fulci ignore superbement les déjà existants ZOMBI 3 (aka LE MANOIR DE LA TERREUR) ou 4 (VIRUS CANNIBALE, qui a aussi été intitulé ZOMBI 5, si quelqu’un y retrouve son chapeau, qu’il me le fasse savoir), intitulés abusifs de vidéoclubs : le « vrai » ZOMBI 3, c’est celui-ci… si, bien sûr, on fait abstraction du fait que ZOMBI 2 n’était absolument pas la suite du ZOMBIE de George Romero, mais je ne voudrais fâcher personne. Retour tardif, et en fanfare donc, pour ce qui ne sera malheureusement pas le début d’un nouvel âge d’or pour Fulci, loin s’en faut.
Le film n’a en effet que peu de rapports avec les classiques de Fulci (L’AU-DELÀ, FRAYEURS, LA MAISON PRÈS DU CIMETIÈRE), ce qui est manifeste dès l’introduction du film, caractérisée par un rythme effréné et un goût prononcé pour l’action musclée. Mais il faut savoir que le film a été supervisé par le redoutable duo Bruno Mattei / Claudio Fragasso, déjà à l’œuvre dans le cocasse VIRUS CANNIBALE, Bruno Mattei ayant réalisé une bonne partie du film suite à la défection de Lucio Fulci (pour raisons de santé ou divergences artistiques, selon les versions de chacun). D’où un curieux mélange de styles et d’inspirations quasi contradictoires, qui fera, chez ceux qui connaissent bien l’un et l’autre, tout l’intérêt de ce ZOMBI III bâtard et schizophrène : tantôt les morts-vivants traînent la savate façon L’ENFER DES ZOMBIES dans des séquences morbides et assez violentes (dont un plan vraiment très beau sur un lac noyé de brumes au milieu duquel l’un des protagonistes est encerclé par les cadavres ambulants), tantôt ils courent comme des athlètes et se battent à coups de poing dans des scènes plus fantaisistes sous influence, justement, du DÉMONS de Lamberto Bava, et longtemps avant les créatures de 28 JOURS PLUS TARD ou de L’ARMÉE DES MORTS.
On sent la patte de Lucio Fulci dans l’éclatement du récit, et dans ce trop plein chaotique de personnages où n’émerge aucun héros, aucun personnage principal, ce qui est assez intéressant et rend le film imprévisible, les membres du groupe passant souvent l’arme à gauche de façon abrupte et passablement gratuite. On retrouve également le soin porté aux cadrages, et ce goût pour les atmosphères lourdes, ces décors urbains désertés balayés par les vents.
Mais très souvent, et c’est d’ailleurs lui qui semble dominer le métrage, c’est l’approche de Mattei qui l’emporte, avec ses emprunts décomplexés (l’idée de la contamination suite à l’incinération des premiers non-morts est volée au RETOUR DES MORTS-VIVANTS de Dan O’Bannon), ses fréquentes pannes de cohérence (ma préférée étant cette femme partie chercher de l’eau pour dépanner la voiture, et qui continue sottement à chercher et chercher encore au risque de sa vie après avoir longé un lac) et surtout son penchant coupable pour les idées les plus saugrenues : animateur radio isolé dans sa cabine, qui commente l’action d’un ton désabusé (comme dans DO THE RIGHT THING, maintenant que j’y pense !), même après sa mort – ce zombie-là parle parce que c’était très pratique comme ça, tête volante jaillie d’un frigo et se ruant sur la gorge du pauvre hère qui voulait juste un coca (une idée de Fulci pourtant, semble-t-il), zombies en embuscade sous des paillasses jetées au sol qui surgissent à point nommé comme de bons soldats… Le sérieux et le soin de Fulci cèdent vite le pas au je-m’en-foutisme fantaisiste de Mattei pour un film gore mais pas effrayant pour un sou, série Z tirée à gauche et à droite dans le même mouvement, ringarde, inquiétante et drôle à la fois, bref, un petit nanar tout ce qu’il y a de plus relaxant.
 
Et bien oui, j’assume : je me relaxe devant le ZOMBI 3 de Fulci tout en faisant du nez sur le FLESH de Paul Morrissey, cinéaste du reste assez arrogant et antipathique pour ne pas me donner l’envie d’être indulgent. Et avant d’enchaîner sur la rédaction du sixième opus de ce cyclique Abécédaire, sélection qui aura occupé le second tiers du mois d’avril, quatrième mois de l’année 2006, je me soumets une fois de plus à cette concession du classement, dont je ne me fais pas un exemple à suivre – je suis toujours incapable de répondre à des questions du style « Quels sont vos cinq films préférés ? », mais qui permet de donner de l’échantillon visité ces deux derniers jours une photographie ponctuelle et subjective, que voici, et sur laquelle je tire ma révérence pour aujourd’hui.
 
LE LOCATAIRE
SIN CITY
HEAVEN
DO THE RIGHT THING
GHOST WORLD
TRAUMA
UN LONG DIMANCHE DE FIANÇAILLES
PROPHETIE
AUTO FOCUS
L’ENFANT DU DIABLE
VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU
CURSED
LES RÊVEURS
OPEN WATER
ZOMBI 3
WITCHOUSE II
NIGHT TERRORS
FLESH
KILLER, JOURNAL D’UN ASSASSIN
MACISTE ET LES FILLES DE LA VALLÉE
LE BAISER DU DIABLE
IN THE WOODS
 
Bande annonce du prochain épisode : nonnes sataniques, affres de l’adolescence meurtrière, femmes perruquées logées dans un hôtel louche, braqueuse en fuite qui se fait une bonne copine, mère de famille violée par un homme invisible, insémination artificielle et conséquences, justicier de la sécurité routière, sadomasochisme fleur bleue, grande bourgeoise adultère bien punie, dauphin hacker, Pirandello exposant deux, sadomasochisme : la deuxième couche, extra-terrestres lubriques, pasteur criminel aux mains tatouées qui peut encore vous surprendre, romance spectrale, super-héros de cour de récré, coulisses sordides de la petite lucarne, piège mortel dans tous les sens du terme, film de college avec anti-sèches, boucle temporelle, glam-rock introspectif, chien dactylo plus intelligent que vous, dossiers classés X, Ophélie dans l’espace, mariage ruiné par un monde parallèle.
 
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Le Marquis 30/04/2006 14:52

Tiens, c'est curieux, l'hommage à Tati via le personnage interprété par Rouve fait partie de ce qui m'a paru facile et un peu agaçant, bien plus que les séquences d'action, grosses tranches d'esbrouffe effectivement, mais visuellement assez inventives et pas déplaisantes - je situerais l'académisme évoqué dans les séquences de transition, s'appesantissant dans la contemplation de décors presque systématiquement introduits par les mêmes travellings sucrés (c'est d'ailleurs presque le seul mode d'expression cinématographique dans le dernier quart d'heure, qui m'a assez déplu). Mais je pense que c'est précisément ce mélange à la fois roublard et efficace de maniérisme et de mélo trempé dans le recyclage "ça passe ou ça casse" de clichés qui vaut à Jeunet sa grande popularité. Le revers de cette popularité étant qu'il risque fort d'en devenir vite prisonnier : soit il décide de casser son jouet, soit il s'enferme ad vitam dans un même registre qui finira peut-être par s'assécher.

Dr Orlof 30/04/2006 14:27

Comme dans "Amélie Poulain", c'est le côté saynettes ludiques mis bout à bout (sur le mode "marabout de ficelle...") qui m'a le plus séduit (j'ai le souvenir d'un facteur à la Tati assez drôle) dans "un long dimanche de fiançailles".
Par contre, comme pour son gros succès surestimé, Jeunet est incapable de tenir le coup durant tout le métrage et a recours à des ficelles mélodramatiques énormes.
Et comme tu dis, il y a un côté académique poussiéreux dans ce film assez déplaisant (les scènes guerrières, pleines d'esbrouffe, me semblent totalement ratées). Le résultat n'est pas honteux mais c'est vrai que j'ai du mal à comprendre cet engouement pour Jeunet!