
(photo: "Label Devo" par Dr Devo)
Chers Gens,
L'étrange intérêt d'un site comme Matière Focale n'est-il pas de passer sans transition de TOUT POUR PLAIRE, le film de Cécile Machin-Truc, au MIROIR de Andrei Tarkovski ? C'est-à-dire de couvrir le vaste champ entre l'alpha et l'oméga, dans un même regard généreux ? LE MIROIR, donc. Dans cette salle où je suis déjà allé maintes fois cette année, salle neuve et assez superbe d'un grand centre d'Art Contemporain de province où, en général, on ne croise pas plus de 15 personnes par séance pour aller voir des films aussi beaux qu’ALPHAVILLE, DU JOUR AU LENDEMAIN (des époux Straub), LES YEUX SANS VISAGE, LAST OF ENGLAND, EDWARD II, etc. Pour la modique somme de rien du tout, c'est-à-dire gratosse, qui plus est. Un peu plus de monde, ceci dit, pour Tarkovski. Une bonne quarantaine, ce qui est un exploit. Même si la programmation n'offre que très peu de séances, et encore, toutes uniques, et offre une fois sur deux des films dispensables (l'ignoble Nanni Moretti, Aki Kaurismaki période médiocre, ou une soirée Lynch où l’on devra se contenter d’UNE HISTOIRE VRAIE), malgré cela, donc, on ne crachera pas dans la soupe, loin de là. Même si on ne rechignerait pas à payer un ou deux euros, somme qui permettrait de faire un peu plus de pub pour ces séances, où avant chaque film, on a droit à la diffusion d'un épisode de CINEASTES DE NOTRE TEMPS, ce qui permit à votre bon Docteur de voir OU GIT VOTRE SOURIRE ENFOUI ?, le beau documentaire sur les époux Straub, justement. Nous eûmes le droit, à ce titre, à un documentaire de Chris Marker avant le Tarkovski, à savoir UNE JOURNEE D'ANDREI ARSENEVITCH, très visible, où nous vîmes notamment un Tarkovski en plein tournage du dernier plan du SACRIFICE. Gâté-pourri, nous sommes.
Quelle belle année quand même. Si les nouveaux films sont pâles et rachitiques (il faut quand même en voir 15 pour trouver un film visible qui fait honnêtement son boulot, et encore une fois, l'année 2005 sera sans doute pauvre en très bons films), les reprises m'ont offert des choses sublimes : des Bergman, Fassbinder, L'ANNEE DERNIERE À MARIENBAD (vu la première fois sur grand écran, quelle richesse), Peckinpah, etc. Et le FIRE WALK WITH ME de Lynch la semaine prochaine. Que demande le peuple ? Ajoutez à cette liste les joyaux du premier paragraphe. Ça tue, évidemment. L'avantage de vivre dans une grande ville : récupérer au ramasse-miettes, le peu de culture qui reste. Quant aux villes moyennes et aux petites villes, on sait de toute façon qu'elles sont, depuis longtemps, considérées comme des bourgs crasseux sans eau courante. La honte.
Pas de résumé du début de l'histoire pour LE MIROIR, car justement, le film ne s'y prête pas. Ou alors ceci : un homme (ou plusieurs ?) naufragé de ses propres souvenirs, et de ceux des autres personnages qui s'influencent les uns les autres, dans une logique abstraite et indéchiffrable, dans un montage de cinéma, c'est-à-dire un ordre où l'image précédente corrige et dévie la suivante qui, à son tour, fera subir le même outrage à la suivante. C'est tout. Il est bon, remarquera le bon Docteur, de se perdre dans un film plutôt que de le suivre. Ici, toute linéarité étant explosée de manière quasiment nucléaire, le métrage ne tient que sur une seule chose, ou plutôt deux : le montage et la mise en scène. Point final. La perte des informations, puisque montées de manière elliptique et imprécise, est ici la règle du jeu, sans jeu de mot. Ouf, respire-t-on, enfin un film non-linéaire. La narration classique étant évidemment le cancer du Cinéma, ce qui l'empêche de devenir un art adulte, ou tout au moins, de reprendre la piste des autres arts (musique, peinture, etc.) qui, eux, ont vécu le XXe comme une période abstraite. Le cinéma a feint que non. Et y a sans doute perdu sa gloire populaire, car il en serait sorti plus libre. Dis-narration, donc, dans le film de Tarkovski. Ouf ! Plus tu te perds, plus tu comprends, ce qui devrait être la devise de n'importe quelle œuvre, cinématographe ou autre.
Et le Tarkovski n'y va pas par le dos de la cuillère. A sa manière, ça bulldozerise quand même pas mal. Le film se déploie dans un format 1.37 à vous foutre des complexes pour vous et les sept générations qui vous suivront. Sans parler de mise en scène et de montage, rien que le cadre est quasiment magique, ultra-composé, que ce soit de manière picturale (classique on dirait), ou de manière décalée, voire à l'arrache, le Tarko tente tout. Suit le montage, qui utilise à la pipette tous ces sortes de plans avec une gourmandise cosmogonique. Et il y a de quoi faire. Des plans fixes, des travellings très nombreux, à des vitesses variables (jamais stables si on les compare les uns aux autres), des ralentissements légers ou plus forts qui nous feront douter de la vitesse de plans tout à fait normaux, etc. Autre levier de ce jeu d'orgue immense : le changement des supports – couleurs, noir et blanc, sépia, désaturations, etc. Même l'étalonnage est source de perdition, et donc de richesse, de nuances à la table de montage. Étalonnage sublimissime, épaulé par des idées de photographie quasi-incessantes. Exemple : sans changer de plan, faire varier l'éclairage de la scène à l'image d’un tableau, comme ça, gratosse, si on peut dire. Au résultat, une avalanche de sensations phénoménales, appuyées sans doute par un des meilleurs montages de cinéma, et le film n'est que saillies, pics et décompressions douloureuses, brutales et toujours sentimentales.
Et c'est là que le film envoie balader nombre de réalisateurs, notamment ceux "du réel" (le cinéma comme "fenêtre sur le monde", comme disait le Bazin). LE MIROIR est sans doute le film le plus sensuel et le plus sentimental au monde. Le plus proche du réel, bien qu'étant aussi réaliste que SOLARIS, c'est-à-dire bien peu, tout en artificialité. Les masturbateurs européens réalisateurs devraient se couvrir de honte, se cacher de ne pas reprendre une à une les expérimentations de Tarkovski, ne serait-ce que pour explorer une piste. Là, on prouve une de mes grandes théories (présente aussi dans les paragraphes précédents) : dans 98% des cas, les films sont au cinéma ce que Harlequin est à la littérature, sa forme la plus bête et sans doute la plus crasseuse. Trente ans après, les réalisateurs n'ont pas renoncé à ces schémas, et n'ont retenu que ce qui les arrange. En vérité, je vous le dis, le cinéma c'est l'abstraction. Donc, tous les Kings du cinéma d'auteurs, vous êtes des imposteurs. A quelques exceptions près, voir plus bas pour quelques exemples. Il n'y a pas de débat possible. Tout le monde tresse des lauriers à Tarkovski et personne n'intègre ses leçons. Imposture. Cqfd.
Nager dans l'abstraction la plus complète, oublier le fait même qu'on regarde un film, car l'objet est ici beaucoup trop nouveau, et rester collé au cœur le plus sombre des sentiments, ici très douloureux, voilà ce qu'est LE MIROIR. Point à la ligne. Et il va falloir se contenter de ça, et me croire sur parole. Comme L'ANNEE DERNIERE À MARIENBAD, la critique ne sert absolument à rien ici. Mais à rien du tout. Pourquoi ? Parce que tout est dans le film, et à moins de se lancer dans une description précise de ce qui se passe à l'écran (ce serait rigolo, remarque...), écrire sur ce film est impossible, car 1) tout est dedans, en touches presque imperceptibles (on a constamment l'impression que Tarkovski, comme Robbe-Grillet d'ailleurs, met sans cesse le doigt dessus, sur les sentiments les plus abstraits ou les plus enfouis), et 2) la mise en scène ne tient que par le film. En cela, c'est un film fragile paradoxalement. Le processus est tellement énorme qu'on est souvent face à un éléphant dans un magasin de porcelaine : la moindre maladresse et tout devrait s'effondrer ! Un peu comme s'il fallait parler ici d'une chanson de Gérard Manset. Quoi dire ? Montrer un peu les paroles ? Mais sans la musique, elles sont affaiblies et ne veulent presque rien dire. Faire écouter le morceau ? Oui, mais on revient à la case départ... Pas besoin de critique, donc. On peut parler, par exemple, de point précis, comme le sous-mixage de la musique contemporaine utilisée dans le film, opposé aux grandes saillies tarantinesque (argentiennes en fait) de Purcell ou Bach.... Mais à quoi bon ? Le critique ne jette pas l'éponge, il s'incline, nuance !
Qu'a laissé Tarkovski ? Sinon une horde d'admirateurs contrits qui l'écoutent d'une oreille et le dénigrent par la bouche. [Anecdote de Bernard RAPP, sur Syberberg en rétrospective à Beaubourg. On les voit, les Jean N., gagner leur fauteuil le plus lentement possible, saluant un maximum de mains aux passages... et disparaître de la salle au bout de 3 heures de projection (les films de Syberberg sont très longs). Ce n’est pas leur truc, et c'est tout.]
Lars von Trier d'abord. Tarkovski, c'est son père. Point. Pareil, pour Derek Jarman. Syberberg sûrement. Herzog aussi, dont j'ai le WOYZECK encore en tête, et dont les ruptures de rythme sont assez similaires. Je serais curieux de savoir ce qu'en pense Argento (et si les deux se sont rencontrés pendant l'exil italien de Tarkovski). On serait tenté également de penser à Fassbinder, parce que pour les deux hommes, le rythme tient sur pas grand chose ; ou plutôt les deux font du rythme aussi bien avec pléthore de matériaux qu'avec quasiment rien. Les deux font du montage, quoi !
Voilà, cher lecteur, quand tu auras vu LE MIROIR, tu penseras à moi, on ira boire un café et on discutera. Tu seras heureux comme Crésus (euh...). Mais pour l'instant abdiquons. Pour parler de ce film, si tant est que ce soit utile, un site ou article n'est pas le support.
Eblouissement Vôtre,
Dr Devo
PS: l'interprétation est à tomber sur le fût ! Notamment Margarita Terekhova. Jamais vu ça de près ou de loin. Et puisque qu'on parle d'Espagne, où es-tu Emma Suarez?
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