BURN AFTER READING de Joel et Ethan Coen (USA-2008): La Saine Heure des Agneaux

Publié le par Dr Devo




[Photo: "Mattez ma Matrice!" par Dr Devo.]




Ce n'est pas parce que nos tripes et nos boyaux sont malmenés par l'esprit de Noël enfin mort et enterré, qu'il faut se relâcher plus que de raison et laisser le Capital mourir à petit feu, et ce d'autant plus que vous, chères lectrices, allez maintenant avoir du temps pour retourner en salle, maintenant que votre planning est libre des préoccupations d'achat de cadre numérique pour votre Tata Jeannette... Allez, zouh, 2009, nous voilà.

 

 

Parce qu'il ne faut pas faire la même introduction à chaque fois, je vous épargnerez mes sentiments doux-amers sur les frangins Coen  qui sont touchés comme tant d'autres (et aussi talentueux qu'eux) par le Syndrome de la Seconde Partie de Carrière (appelé aussi Syndrome du Succès), bien plus terne que la première, même si elle fut aussi, soyons honnête, traversée ça et là par quelques soleils sympathiques. Après NO COUNTRY FOR OLD MEN dont on avait dit plutôt du bien, avec son rythme d'enlisement bienvenu, les revoilà, les populaires frères, avec une histoire plutôt rigolote puisqu'il s'agit de la découverte par Brad Pitt et Frances McDormand, employés dans une salle de sport, d'un CD contenant des données classées de la CIA. Pitt est un passionné de sport et d'équipement Décathlon. McDormand veut se payer une chirurgie esthétique, car elle recherche l'amour (sur Meetic !). C'est l'occasion pour eux de faire chanter le propriétaire du disque, John Malkovich, agent récemment viré de la CIA. Ce dernier d'ailleurs ne comprend rien, face à ces deux zozos bouseux qui cherchent à lui soutirer de l'argent, car il ne savait pas  que ses données lui avaient été volées ! Et ça se complique encore quand on comprend que c'est la femme de Malkovich, Tilda Swinton (il a de la chance !), qui est, sans le savoir elle-même, à l'origine de la situation puisque c'est elle qui a gravé ce CD, sans doute en ignorant ce qu'il contient, dans le cadre d'une procédure de divorce vacharde. Car la belle Tilda aimerait vivre avec George Clooney, son amant, qui lui, de son côté, picore les femmes comme des boules M et M's ! Les choses se gâtent pour tout le monde, curieusement, quand Pitt et McDormand, devant le refus de Malkovich d'acheter les données perdues, décident de vendre le "précieux" cd aux Russes !

 

Plus proche des sujets et des modousses operandailles des films de leur première période, le film des Coen exploite le genre thriller loufoque, appliqué ici à un milieu de gentils ploucs, c'est-à-dire de gens (presque) comme vous et moi. C'est l'avantage certain de BURN AFTER READING. Moins imposant, moins poseur que les 7 ou 8 films précédents, les frangins reviennent à une formule plus sèche, plus carrée. Très bien écrit, BURN... se propose donc, et c'est son atout principal, de construire une intrigue où personne ne comprend rien. Malgré la surabondance de personnages, tous assez différents, aucun n'a les clés en main pour résoudre le puzzle cubiste dont ils sont acteurs et victimes. Ça, les frangins savent faire. On observe donc, avec malice, la situation dégénérer, et on voit même quelques personnages toucher la vérité du doigt, mais sans vraiment sans rendre compte, ce qui est délicieux, pour enfin la perdre complètement ! C'est rigolo ! A l'aise dans l'écriture, les Coen peaufinent en introduisant avec bonheur une dernier niveau de lecture, via les deux personnages de responsables de la CIA qui sont, et ça c'est malin aussi, observateurs mais pas acteurs et qui rationnellement analyse la situation. D'une certaine façon, ce sont eux qui ont la meilleure analyse : la logique ne fait pas raison, ni sens. La situation rationnelle qu'ils touchent presque du doigt eux aussi, ne révèle rien, si ce n'est son absurdité totale. Pas mal. Côté spectateur, même si la chose pourrait être encore plus alambiquée et peut-être encore moins linéaire, le petit délice supplémentaire réside dans le fait que notre intuition, pas tout à fait certaines mais presque,  suggère que les fameuses données ne contiennent absolument rien d'important. Et si Malkovich était celui qui achetait le matériel de bureau (papier, imprimante, stylos...) à la CIA, et n'était pas du tout l'agent secret qu'on soupçonne ?

 



La mis en scène est aussi plus carrée. Fini le papier glacé de O BROTHER ou de THE BARBER, fini la référence. On photographie un peu sec. On cadre sans fioriture, on dégage des axes propres mais directs. On arrête les petits jeux coeniens avec le son qui devenaient autant une marque de fabrique qu'un cliché autoparodique. Ça, c'est très bien. Malgré tout, la meilleure proposition du film joue avec le son. Si le film tiraille le spectateur dans des directions inconciliables, mais  sans se presser (c'est délicieux), les frangins utilise, pendant ce temps-là, un motif de mise en scène arbitraire. Tous les dix ou quinze minutes, ils balancent dans la bande-son une musique essentiellement rythmique, pleine de pêche et de stress, et ils la couplent, cette musique, avec un montage rapide où on voit chaque personnage, seul dans son coin, paniquer ou s'agiter très vite. Le spectateur est donc dans une drôle de position : un faux plat délicieusement absurde, brusqué pour ne pas dire brutalisé par ces séquences courtes de montage alterné qui semblent déclenchées, non pas par les Coen, mais par la musique du film ! Marrant, non ? C'est ce que BURN... a de plus intéressant à proposer. La première rupture notamment est la plus séduisante puisque que dans cette accélération artificielle qui deviendra ensuite un motif abstrait, on ne comprend quasiment rien à ce que font les personnages : on les voit s'agiter sans pouvoir tout à fait deviner la motivation de cette agitation. Un premier passage du dispositif délicieux et abstrait donc, puis plus normé par la suite, mais original.

 


Pour le coup, BURN... laisse aussi un petit goût, non pas d'inachevé, mais de limitation en quelque sorte. L'écriture est serrée mais ça, ça fait plus de vingt ans qu'on sait parfaitement que les Coen savent le faire. Deuxio, le film, aussi bien écrit soit-il, est assez linéaire, ce qui, je l'admets, peut aussi séduire dans le sens où le film devient paradoxalement absurde et prévisible à la fois. Un petit paradoxe, c'est toujours bon à prendre. Troisième point : mon intuition est que les Coen en ont largement sous le pied, et que le renouvellement de la mise en scène n'est pas encore tout à fait là. Les frangins vont-ils surprendre leur généreux public et les désarçonner un jour ? Pas sûr ! [Ceci dit, le grand public art et essai a déjà ici l'impression de voir un truc extrêmement compliqué !] On pressent, on sent et on ressent que le film, bien moins verrouillé que de nombreux succès récents des Coen, et c'est une bonne nouvelle que j'accueille de bon cœur, est encore bien loin de la liberté accidentelle et/ou intuitive de leurs sublimes opus (LE GRAND SAUT ou THE BIG LEBOWSKI par exemple). BURN..., en quelque sorte, ressemble encore à un film de cinéma, là où les deux autres opus que je cite, étaient plus farouchement iconoclastes, et donc personnels.

 



Le point le plus délicat, et pas le moins intéressant, me parait être le casting, largement hétérogène. Il y a de tout, et la fascination qu'il exerce ce casting  (qui joue contre le film et le transforme un peu en objet pour le focalien ; dans le sens où il réduit les sensations, esthétiques notamment) se base sur des variations minuscules qui changent tout. Les acteurs ne sont pas tous au même niveau. Et souvent, ceux qui sont "en-dessous", de manière assez nette d'ailleurs, ne se plantent pas complètement mais franchissent la limite de très peu... mais suffisamment pour que leur performance et le film en pâtissent. Malkovich, plutôt travaillé sur un ton attendu pourtant, s'en sort tout à fait. Ses scènes seules (sans autre acteur) me paraissent fonctionner et font apparaître un sentiment de solitude plus palpable, chose qui aurait dû échoir en principe au rôle de McDormand, curieusement, mais j'y reviens. Pitt, plutôt correct et qui se tient pendant une bonne vingtaine de minutes s'enfonce ensuite un peu plus dans le lâcher de chien (notez l'expression pour la suite !), où on reconnaît alors des routines qu'ils trainent comme des casseroles depuis très longtemps dans sa carrière (l'insupportable jeux avec les mains, par exemple). Dommage, car l'animal pourrait tout à fait, du moins en ai-j l'intuition, se soumettre avec plus de rigueur au film. Clooney lui... Ha, Clooney ! C'est un peu la même chose que Pitt. Son statut de mégastar l'handicape peut-être, mais je le trouve globalement plus limité que les autres ou, en tout cas, plus prévisible, et là aussi, les routines de cet acteur omniprésent et surexposé se voient comme les yeux au milieu de la tête. Je pense que la fin de sa prestation ne marche pas vraiment. Richard Jenkins, dans un rôle plus prévisible, mois paradoxal et moins intéressant, me parait insipide, je passe. Par contre, France McDormand que par ailleurs j'aime beaucoup, me parait franchement la personne la plus handicapante pour le film, et pour tout dire, ou j'aurais retenue sa laisse si j'avais été à la place des deux frères, comme dirait Jean-Jacques Annaud, ou j'aurais choisi que l'un d'autre! Là, ouvertement, il y a une erreur. McDormand est victime d'un syndrome qu'on avait déjà observé dans les opus récents et mineurs des Coen, notamment dans O BROTHER. Elle est au diapason de Holly Hunter et John Goodman (deux sublimes acteurs d'ailleurs que je n'ai jamais pris en défaut ou presque) dans ce dernier film. Ici aussi, la France semble avoir "le jeu tout trouvé", et à sa manière, elle se repose aussi sur une routine que j'appellerais : "le Jeu Coen". Ce Jeu Coen est une façon de coéniser son personnage de Coen en essayant de développer la coenité coennissante du rôle. McDormand, très à l'aise, n'a ici pas compris un truc. Un personnage coenien de chez Coen, n'est pas un personnage loufoque et drôle, lorgnant sur une plouquitude appuyée. Il ne faut pas pousser, mais faire le contraire, comme, par exemple, Holly Hunter dans ARIZONA JUNIOR : retenir. McDormand, elle, lâche tout, mais pêche sur deux points : elle rend son personnage prévisible, et le rince de tout paradoxe possible. En un mot, elle est uniforme et toujours dans la caricature. Ca ne passe pas du tout. Ça "minore", comme disait Jean-Jacques Annaud. Je l'aime beaucoup, mais là je dis NOOOOOOOOOOOOOOOON !




L'antidote est pourtant dans le film ! Un peu chez Malkovich, mais surtout chez Tilda Swinton, excellente une fois de plus, et qui fait le contraire de la France. Swinton, actrice d'une autre expérience, certes, a tout compris : elle retient. Elle a bien compris que le personnage et sa situation étaient déjà très bien écrits et caractérisés. Elle se retient donc, cherche des solutions d'expression plus en contradiction avec l'action, et globalement appose des nuances plus subtiles, plus délicates. Et ça marche drôlement bien. C'est une vraie leçon que donne la Tilda. Elle surnage, s'échappe complètement de la tentation de faire un show (contrairement aux autres), elle se soumet. C'est très beau, et on appelle ça l'expérience. Sa performance fait du bien au film, l'oxygène même, et l'empêche peut-être un peu de devenir le machin empaillé vers lequel les autres acteurs principaux le poussent. Et ce qui est passionnant à voir dans ce panel d'acteurs, c'est de constater que la mécanique des acteurs chez les Coen est une chose subtile et que, même si l'acteur est bon ou moins bon en général, il suffit vraiment d'une plume pour rompre l'équilibre de la balance.

 



Globalement, avec son écriture serrée et sa mise en scène rentre-dedans (un peu), les Coen signent quelque chose de plus sec, plus direct, moins poseur. On reste un peu sur sa faim, et on se dit que si le montage est relativement alerte, on aurait aimé des propositions peut-être plus personnelles. Il reste que BURN... est un film bien construit, mais desservi quelque peu par un casting inégal, où, de très peu, certains dérèglent la mécanique slowburn de la chose. On est encore loin des films intégralement libres des deux frères,  loin des narrations accidentées et pleines de rupture (et donc de rythme !) qui font la puissance de leurs bons films. On peut être, finalement, un peu déçu devant ce sentiment d'être souvent proche de l'équilibre (ou du déséquilibre!) créatif orignal. Tout cela se joue à peu. Mais, les Coen ont tellement pêchés par autocitation et par maniérisme répétitif par le récent passé, que BURN... pourrait passer pour un bon film transitoire. Vu la période fadasse qui est la nôtre dans les salles obscures, on prend, bien sûr, même si le film qu'on frôle avec BURN... nous parait plus beau que celui qui est projeté sur l'écran. Allez, on va pas faire la fine bouche non plus, et on mange tranquillement ce petit plat joliment absurde en attendant avec ferveur une proposition plus résistante.



Pleinement Vôtre,


Dr Devo.




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Publié dans Corpus Filmi

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Hélène 05/01/2009 14:56

sigismund 05/01/2009 10:05

....c'est pas faux, 'ça' marchait sur 'Fargo', là....

Dr Devo 04/01/2009 12:54

Comme quoi toute cette histoire de jeu et de casting est bien subtile... ceci dit, personne n'a été gêné par Frances McDormand? Parce que là pour le coup, j'accroche pas du tout, et c'est pour moi, largement, la plus gênante du lot, bien devant Pitt ou Clooney. Bises...Dr Devo.

sigismund 03/01/2009 17:51

je viens de le voir et je suis en phase digestive, mon article devrait pas tarder...contrairement à vous Docteur, je trouve que BURN... surfe pas si mal entre caricature et réelle tragédie, et c'est bel et bien la mise en scène ( appuyée par exemple sur la scène finale de Clooney ) qui cimente le tout, rattrappe effectivement les acteurs qui cabotinent un poil ou qui se marchent ( parfois limite trop dessus )...mais tout le monde s'y retrouve avec les commentaires des vrais agents secrets à la fin, la boucle est bouclée. 

Dr Orlof 03/01/2009 17:08

Ravi de voir quelqu'un qui aime comme moi le grand saut, méprisé généralement par les cinéphiles.Pour Burn after reading, nous sommes totalement d'accord : ça pourrait être un poil plus audacieux mais c'est quand même très agréable à voir.Je suis juste un peu moins sévère pour les acteurs : je déteste généralement Brad Pitt alors que je l'ai trouvé ici hilarant de bout en bout...