LES VOITURES QUI ONT MANGE PARIS, de Peter Weir (Australie-1974) : ça, c'est hardcore!

Publié le par Dr Devo

(photo: "Hardcore Good" par Dr Devo)

Chers Concitoyens,
 
Revenons au "Corpus Analogia". Je me souviens, il y a quelques années, mais pas tant que ça, nous vîmes avec Le Marquis LES VOITURES QUI ONT MANGÉ PARIS sur une copie VHS antédiluvienne de vidéoclub, en VF, au format recadré et au son délavé. Et mon dieu, par miracle ou par auto-conviction, nous avions trouvé ça vraiment pas mal, même s'il était évident que ça sentait le charcutage de plans façon jambon de York, mais avec le couteau industriel, grande largeur.
C'était une autre époque. On pouvait dénicher des perles sublimes au détour d'un rayon, fantasmer sur les jaquettes prometteuses en estimant le décalage avec le film, etc. Les vidéoclubs gardaient tout, les séries Z comme les films de Herzog. Mmmmmm... Et le meilleur rayon, c'était sans nul doute le rayon fantastique, puit sans fin rempli de délices. Maintenant que les stocks n'existent plus dans les vidéoclubs, qu'on y trouve énormément moins de films qu'à l'époque, et que dans ceux qu'on peut louer, il n'y a que du prévu, que de l'identifié, comment faire des découvertes imprévues, comment tomber sur le boîtier qui vous fait rêver pour de bonnes ou mauvaises raisons.
 
Mes conseils aux plus jeunes d'entre nous : si chez vous il y a encore un vidéoclub avec des cassettes à gros bords thermoformés, de bonnes vieilles calamités des années 80 et après, précipitez-vous et essayez de tout voir, au moins dans le rayon fantastique. Il y a des choses qu'on ne verra plus jamais. Comment ne pas regretter un joli film comme NEXT OF KIN de Tony Williams, film australien aussi, de 1982, que nous découvrions, le Marquis et moi, avec émotion, et depuis disparu. [À ne pas confondre avec le NEXT OF KIN de Atom Egoyan, deux ans plus tard, ou avec le NEXT OF KIN avec Patrick Swayze !] Je me rappelle encore la fabuleuse actrice principale, Jacki Kerin. Quelle émotion, rien que d'y repenser. Ce film s'appelle parfois MONCLARE RENDEZ-VOUS AVEC L'HORREUR en VHS. C'est moins discret, c'est sûr.
 
Donc, on avait vu le film de Peter Weir, dans une copie assez pourrie. Or, depuis peu, pour un peu plus de trente euros, vous pouvez acquérir le coffret Peter Weir et ses 4 films. Une sublime affaire : LA DERNIERE VAGUE, le fabuleux PIQUE-NIQUE À HANGING ROCK, et un téléfilm sublimissime THE PLUMBER, une sorte de DOGVILLE à l'envers, très beau et très sombre ! Que du bon, les Amis.
 
Peter Weir, c'est un drôle de bonhomme. Il a réalisé des choses sympas, comme TRUMAN SHOW, par exemple, mais il a fait des grosses bouses demi-fachistes (LE CERCLE DES POETES DISPARUS) ou nulles (GREEN CARD). C'est une terre de contraste à lui tout seul. Et puis, avant tous ses films américains, il y a la période australienne. Et je dois dire, même s'il m'arrive d'apprécier les films de la période américaine, que les films australiens de cette première période sont largement, très largement au-dessus. C'est le jour et la nuit, comme disait le poète. Alors, dès que Peter Weir sort un film, je suis gêné. Quand c'est bon, je suis très content, sachant qu'il peut faire pire, mais je n'arrive jamais à me sortir de la tête que, dans les années 70, ça avait quand même une autre gueule !
 
Mr le Marquis avait raison : revoir LES VOITURES QUI ONT MANGÉ PARIS, en VO, dans le format, dans l'étalonnage et avec du son, ça vous change tout ! J'ai redécouvert le film quasiment de A à Z. Accrochez les ceintures.
Ça raconte l'histoire d'un jeune gars, Arthur, qui sillonne l'Australie de village en village, de petite ville en petite ville, à la recherche d'un petit job de courte durée dans l'agriculture ou le bâtiment. Ce sont des brassiers comme on disait pendant l'Ancien Régime, qui voyagent en voiture et caravane gentiment pourries. Un soir, alors que la nuit est déjà tombée, le frère d’Arthur décide de s'arrêter car il se fait tard et que la route a été longue. Un petit chemin en terre devrait les mener à Paris, un petit bled, vraiment minuscule. Un parfait endroit pour installer la caravane pour la nuit.  Sur la route, une étrange et puissante source de lumière aveugle le frère d'Arthur, et c'est l'accident. La voiture et la caravane chutent dans la vallée. Le lendemain, Arthur se retrouve à la clinique du village, avec quelques contusions. Le médecin, puis le maire lui apprennent que son frère est décédé dans l'accident. Arthur, passablement déprimé, est alors hébergé au village, où d'étranges choses se passent, notamment un nombre incalculable d'accidents de voitures...
LES VOITURES QUI ONT MANGÉ PARIS est vraiment un drôle de film. Une sorte de version terre à terre et semi-réaliste du PRISONNIER croisée avec MAD MAX (cette dernière comparaison étant outrageusement exagérée), un film qui nous fait danser, et pas qu’un peu, mais sur un rythme complètement de guingois. Ce qui frappe d’abord, c’est sur quel pied on va être mangés, si j'ose le néologisme. Film politique, fantastique, comédie, parabole ? Impossible à dire vraiment. Peter Weir s’amuse  à renvoyer tout le monde dos à dos pour ainsi dire. Il enfreint toutes les règles du bon goût, en nous annonçant dès le départ que les accidents réguliers  qui ont lieu sur le chemin de terre menant à Paris n’ont rien de fortuit, et que les villageois vivent dans un système qu’ils ont eux-mêmes créé, où les accidents et le pillage des voitures sont un mode de vie, et où le secret, partagé par tous, est un système politique. Plus qu’une métaphore sur un système politique ayant dégénéré, car autocrate et absurde, ce qui fascine dans le film est bel et bien son aspect microcosmique : ce village n’est pas un village de fous mais notre pays, ni plus ni moins ! Et le moins que l’on puisse dire, c'est qu’on s’en paye une bonne tranche, dérangeante à souhait, bien sûr, mais drôlissime (en quelque sorte, je nuancerai plus bas). Le parcours d’Arthur et de son intégration forcée est sublime. D’abord étranger, il sera villageois (ce qui pose l’effrayante question : parmi les villageois, combien sont de souche, et combien sont d’anciens accidentés qui ont intégré le système ?). On lui fait bien comprendre qu’il a des problèmes mentaux (sa phobie des voitures, et donc, sa dépression), qu’il est sans le sou, et on finira par lui donner des fonctions officielles dans le village (gardien de parking, ce qui est quand même le comble pour un village de 40 habitants !). Soit le discours paternaliste de toute bonne démocratie autocrate qui se respecte ! Rien de tel que d’abaisser l’individu d’abord, pour l’intégrer généreusement ensuite. Ce qui mine le village, c’est finalement son manque de second degré ! Trou paumé qui joue à la Grande Ville (Cf. les fabuleuses scènes de conseil municipal) jusqu’à l’absurde. Le meilleur exemple étant donné par la Fête des Pionniers, soirée villageoise avec bal, pour retracer l’esprit fondateur du pays et du village, et soirée déguisée où au final, tout le monde joue son propre rôle : le maire est déguisé en maire, le policier en cow-boy justicier, et notre pauvre Arthur endosse encore une fois un rôle inutile : capitaine de bateau, chose étonnante pour un patelin enfoncé au plus profond des terres australiennes !  
Peter Weir joue donc un drôle de jeu sur fond de secrets de polichinelle. Tout est largement annoncé. Le héros est une sorte d’idiot, perdu donc influençable, une espèce de pauvre et brave type, très sensible mais sur lequel le spectateur a presque toujours une longueur d’avance. Le village est très autoritaire, mais génère quand même de la contestation chez les jeunes, qui déboulent dans des voitures grotesques et customisés, effrayantes et ridicules à la fois (la preuve que même ce régime autoritaire et basé sur le secret, secret auquel tout le monde participe et que personne ne remet en cause, n’a pu empêcher la révolte rock ‘n roll de la jeunesse, ce qui est très drôle : les vieux et les jeunes sont également ridiculisés !). Weir multiplie les hommages baltringues aux westerns spaghetti (de manière complètement pathétique, jusqu’à parodier le thème à l’harmonica de IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST !), et les nuances contradictoires. La nature, comme dans tout film australien ou néo-zélandais qui se respecte, est omniprésente, mais les voitures tueuses sont annoncées avec des grognements d’animaux sur la bande-son ! Le film fait très peur, la sensation de danger est omniprésente, alors qu’il ne se passe quasiment rien et que les villageois les plus actifs sont complètement ridicules. Et c’est bien là la force du film.
L’année dernière, j’ai pu revoir une partie de EVIL DEAD en salle, et je fus surpris, des années après, de constater que si le film faisait très peur, c’était parce qu’il utilisait une logique basée sur le cauchemar et sur sa composante principale : le grotesque. Ici, c’est pareil, l’onirisme en moins. Tout cela semble complètement absurde et improbable, et pourtant dans le même temps, c’est très terre à terre, et surtout très grotesque. Et là où il y a du grotesque dans la réalité, la peur est toujours palpable. C’est ce qui se passe ici : un film futé, ironique et hilarant à bien des égards… mais on a trop peur devant tant de grotesque accumulé pour rire de ce village si réalistement improbable. Du coup, le descriptif politique n’est pas vraiment au premier plan. Il nous hante pendant toute la vision du film, il est omniprésent, mais sous la peau. Ça innerve tout le métrage, sans qu’on en parle directement. La classe !
Pour bien comprendre, au final, il faut dire un mot sur le rythme du film, lui aussi basé sur deux temps incompatibles : d’une part, le film est lent, ou plutôt langoureux, avec des espèces de drôles de débrayages, et d’autre part, nous sommes en alerte permanente ! Le résultat est un slowburn assez hallucinant. La mise en scène est impeccable : très bonne gestion du son (notamment de la musique. Je note d’ailleurs que le son est assez carré, assez sec, comme quoi les temps ont bien changé !). Le cadre est très beau, avec plein de choses bizarroïdes sans en avoir l’air, notamment des plans légèrement en plongée que j’ai dégustés avec gourmandise. Montage impeccable, photographie magnifique, acteurs sensationnels mais sans en faire des caisses (chose perdue là aussi). Ce n’est que du très bon. Au final, le film n’a, 30 ans après, absolument rien perdu de sa vigueur, et nous semble complètement contemporain. Pas de doute, comme dit plus haut, c’est bien notre société qui est décrite, et dans l’agitation politique que l’on sait, en ce moment, autour d’une certaine question qui n’a rien à faire sur ce site, le film devient un perle délicieuse à savourer sans fin. Quelles que soient vos affinités, comparez le niveau du débat actuel avec les conseils municipaux du film, et vous le verrez : on est en plein dedans ! Un film beau, effrayant, et complètement délicieux donc. Savourons, savourons.
 
 
Gourmandisement Vôtre,
 
Dr Devo
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Bernard RAPP 14/04/2005 17:08

Ahhhh.... "L'éveillé du Pont-de-l'Alma" .... Ahhhhh.... Ruiz......

Pierrot 13/04/2005 23:18

J'ai quelques cassettes à gros bords thermoformés mais de films plus sérieux ("l'éveillé du pont de l'Alma" de Ruiz, l'étonnant "Liza" de Ferreri)
Pour "les voitures", c'est un film dans lequel je ne suis pas rentré (il est quand même assez mal fichu!) Par contre, "Pique Nique à Hanging Rock" est assez fabuleux.

David 13/04/2005 18:12

Tu as tout a fait raison au sujet des video club! Je cherchais justement pas plus tard qu'hier le sublime Adagio pour un couteau D'hubert Van Strauss, tourné en pleine guerre froide, impossible de mettre le grapin dessus! huhuhu

Le Marquis 13/04/2005 15:16

Mais non, LE CERCLE DES POUETS DISPARUS n'est pas un film fasciste. C'est un film réactionnaire, nuance.
Chaque film du coffret mérite un article, c'est une acquisition incontournable.
J'adore le cinéma fantastique australien des années 70/80. NEXT OF KIN pourrait ressurgir un jour, le film ayant à l'époque obtenu le grand prix au festival du Grand Rex à Paris. On peut aussi citer d'autres films excellents comme SOIF DE SANG de Rod Hardy, LE SURVIVANT D'UN MONDE PARALLELE de David Hemmings, les MAD MAX de George Miller (qui existent en DVD) ou le superbe LONG WEEK-END de Colin Eggleston (qui lui n'existe nulle part pour l'instant et c'est bien dommage).

kywxa 13/04/2005 13:52

merci (pour quelques temps) de m'avoir mis en lien