TRICHEURS, de John Stockwell (USA-2000) : Portrait de Groupe des Society's Fools

Publié le par Dr Devo


(Photo : "¨Papa, passe-moi le ketchup !"par Dr Devo)

Chers Focaliens,
 
Comme je vous l'avais promis, on va parler de cinéma aujourd'hui. Et en fait, non, nous allons parler télé. Et cinéma. Paradoxe de la distribution. TRICHEURS connaît en France une sortie DVD, ce qui permet à cet article d'être placé dans la rubrique Corpus Analogia, consacrée aux films qui se voient à la maison, et non pas dans Lucarnus Magica, la rubrique consacrée à la télé. Et pourtant, il s'agit bien d'un téléfilm.
 
TRICHEURS se déroule dans les années 90, dans un lycée défavorisé de la banlieue de Chicago. Il y règne une très chouette ambiance ! Niveau scolaire désastreux, élèves d'origine modeste, dont une énorme majorité de jeunes issus des minorités, absentéisme, substances illicites et détecteur de métal à l'entrée pour que les élèves arrivent sans arme en cours. [Ceci dit, le contexte est vite envoyé dans un petit générique bien foutu où la situation est décrite simplement et sans sensationnalisme. On n’est pas dans un lycée à problème hollywoodien à la Michelle Pfeiffer, ni dans le splendouillet, et assez débile, CLASS 1984 où l’un des professeurs obtenait des résultats spectaculaires dans ses cours, car il les menait au revolver, ce qui bien sûr, facilite la concentration !]
Jeff Daniels est prof d'anglais. Comme chaque année, ce lycée public (évidemment) va participer au décathlon académique. Il s'agit d'un concours national américain où chaque lycée envoie une équipe d'élèves passer une sorte de super-examen sous forme de compétition. L'épreuve, terriblement pointue et extrêmement difficile, porte sur des domaines de culture générale, mais aussi sur les sciences sociales, sur les maths, sur la littérature, la biologie, etc. Une épreuve redoutable. Avec l'aide de Jena Malone (déjà aperçue en copine de DONNIE DARKO, l'excellent film de Richard Kelly), élève perspicace qui veut participer à l'épreuve, Daniels recrute une équipe d'élèves brillants ayant eu des résultats particulièrement étonnants lors de leur évaluation d'entrée dans le lycée. Daniels les met au travail, très rigoureusement, en leur promettant, sincèrement, de leur donner le goût de la réussite et surtout, nuance..., de la victoire.
L'épreuve a lieu, et l'équipe de Daniels n'arrive que cinquième. Pour la dixième année consécutive, c'est le même lycée privilégié (lycée privé mais utilisant des fonds publics!) qui remporte le 1er prix. Néanmoins, l'équipe de Daniels, extrêmement déçue, peut participer à l'épreuve suivante qui désignera le lycée qui représentera l'Etat au niveau national. Mais le cœur n’y est plus. Un des lycéens arrive néanmoins à se procurer illégalement les questions de la prochaine épreuve. Coup dur pour Daniels qui n'aime pas le procédé, mais qui voit bien ce que représente ce décathlon pour ses protégés qui ont bossé dur. Il propose une chose : soit tout le monde est d'accord et on triche, soit un des élèves refuse et on brûle le précieux document. Les élèves, quasiment sans hésiter, décident de tricher...
 
TRICHEURS est en quelque sorte un film de college, au sens strict, genre que nous défendons particulièrement ici. Mais si ces films sont un sous-genre bien souvent de la comédie ou du film romantique, ici la tonalité est radicalement différente. TRICHEURS est le film d'un fait divers, en quelque sorte, qui il y a quelques années déclencha une fabuleuse polémique aux USA. Et malgré le contexte "banlieue", on est pourtant loin du film catastrophiste de ghetto. On l'aura compris, TRICHEURS est un film inclassable. Encore une fois, c'est produit par la chaîne HBO. Nous, on a SOUS LE SOLEIL et PLUS BELLE LA VIE. Eux, ils ont ça. Choisis ton camp, camarade !
 
Un film, donc, qui évite soigneusement la catégorisation, et qui évite aussi plein de clichés... mais qui sait utiliser également nos idées préconçues, en quelque sorte. Et encore, peut-être pas ! Sans doute, le film surprend parce qu'il arrive justement à nous dresser un portrait de ces personnages qui soit, justement, hors des sentiers battus et qui ne ressemble pas aux archétypes des personnages d'adolescents classiques. La charactérisation est bien poussée un peu ça et là, et chaque élève a un background psychologique ou social facilement identifiable. Mais finalement, John Stockwell, le réalisateur, ne s'en sert que rarement et arrive à développer de vrais personnages qui aient leur propre caractère. Le contexte du film, et ses pointes étonnantes dans le discours, font le reste.
Le résultat est éloquent. Evidemment, Jeff Daniels, prof intelligent et réaliste, sait motiver ses troupes, sans les plonger dans le rêve bleu fabuleux de la réussite. Il veut néanmoins que ses élèves goûtent une fois seulement à la victoire, qu'ils réussissent une fois. Et eux, assez mûrs pour leur âge, comprennent vraiment bien l'enjeu. Stockwell surprend d'entrée de jeu. Le discours libéral "qui veut, peut" et "là où est la volonté est le chemin" est bien sûr abordé. Mais en plaçant son histoire sous le sceau de l'échec, Stockwell, sans s'en rendre compte, change la courbe orbitale du film, et tous les événements vont être regardés un peu de biais.
 
Je suis scotché, tout bonnement. Aussi bien la mise en scène est assez plan-plan et sans grand intérêt (séquence musicale d'ellipse, encore une fois, souvent décriée ici, cadrage moyen et sans inventivité, photo précise mais suiviste, etc.), l'écriture est exceptionnelle. Prenons l'exemple d'une des scènes d'exposition, le recrutement des élèves participant à ce décathlon académique. Malgré le fort taux d'afro-américains et d'élèves issus des minorités, tous les élèves de la bande sont blancs. Ce n'est pas dit, ça se voit. Stockwell montre Daniels et Jena Malone qui observent l’un des potentiels participants à ce Décathlon Académique présentement en train de jouer au basket. Contrechamp banal. On croit qu'il cadre (en plan large) un noir, mais non, l'élève dont il parle est blanc (il était caché dans le champ par le noir justement). N'importe quel réalisateur, avec un sujet pareil, aurait construit sa scène sur ce jeu d'apparences (on croit qu'il parle du black, mais non). Pas Stockwell, qui place cet "effet d'optique" sociale sans le dire et surtout, plus important encore, comme un détail. Et là, dans ce petit exemple sans importance dans le film, je vous donne une très bonne idée du métrage. Stockwell construit ses scènes autour d'un scénario riche en événements, mais sur les bords, il place quelques faits qui, pris isolément, n'ont que peu de conséquences sur notre réflexion, mais qui dans la structure globale seront une pierre de plus à un édifice qui, comme nous le verrons, n'apporte aucun message, sinon celui du plus grand des scepticismes. Ici, plutôt que d'insister, Stockwell fait sa remarque dans la marge (ce n'est pas le sujet du film), mais place un élément de réflexion très concrète. En fait, ce qui est étonnant ou surprenant dans ce lycée, c'est justement l'absence d'élèves noirs. Ils sont sur-représentés et constituent 60% du lycée, mais restent des figurants coincés aux portes du film. Fermez le banc ! Pas la peine d'insister. Je le fais ici pour vous montrer la méthode du réalisateur/scénariste. Et pour vous dire que le film est truffé de détails ainsi placés en à-côté. C'est très étonnant et très dense. Il y a quasiment un commentaire similaire du réalisateur à chaque plan ou presque ! Etonnant, non ? En tout cas, voilà qui rend la vision du film bougrement passionnante et souvent très drôle, très ironique. [Je note d'ailleurs que certains élèves issus des minorités participent au concours... Mais dans le lycée favorisé ! C'est simple mais très drôle, dans le contexte hollywoodien !]
 
Revenons à l'intrigue principale. Comme on l'a dit, on n'est ni dans le film "de banlieue" (comme on le ferait en Europe, sur les versants psychologico-sociaux et art-et-essai d'ailleurs, et comme le fait souvent aussi Hollywood mais sur le registre du divertissement, n'est-ce pas Miss Pfeiffer ?), ni dans un film à thèse. Bien au contraire, Stockwell nous parle d'une histoire très ponctuelle, et tout à fait extraordinaire dans tous les sens du terme. Les personnages sont intelligents, ou du moins regardent le monde sans fard (mais souvent quand même du haut de leur parcours d'adolescents, ce qui déforme un peu les choses). Ils ont la tête à peu près sur les épaules. Jeff Daniels leur fait confiance et finalement les traite avec les responsabilités des jeunes adultes qu'ils sont, ou presque. Quand débarque dans le film la possibilité de tricher, le professeur Daniels ne va pas faire un discours moralisateur, mais leur laisse le choix en s'incluant lui-même dans l'équipe finalement, participe au plébiscite de la technique de triche, mais sans prendre la décision, de tricher ou pas, lui-même. Et le discours qui va fonder la décision est terrible. Dans un établissement défavorisé où le sport dispose de plus de crédits financiers que les disciplines académiques et scientifiques, Daniels prend à part un des personnages, une jeune fille d'origine polonaise, qui hésite contrairement aux autres à tricher. Ils vont faire un tour en voiture. Daniels lui explique que non, l'essentiel quelquefois n'est pas de participer mais de réussir et de gagner, et que le Monde du Succès et du progrès est lui-même construit sur les entorses aux règles. En quelques plans, Stockwell, sans caricature, marque des points. Comment ce gros mec très moche qui sort d'un luxueux restaurant peut-il sortir avec ce superbe mannequin ? Parce qu'il a réussi socialement. Comment se sont bâtis ces entreprises qui marchent ? En jouant avec la comptabilité et en contournant les règles écrites. Le tour se termine par la visite du lycée qui, chaque année depuis dix ans, remporte l'épreuve. Comment ce lycée affiche son taux de réussite ? En étant un lycée privé mais en partie subventionné par l'Etat (paf, dans les dents !). Comment ces élèves réussissent à se faire intégrer dans le dit lycée ? En trichant avec la carte scolaire pour pouvoir y entrer, en déclarant des fausses adresses de résidence, en trichant sur leur nationalité, en mentant sur les revenus des parents dans le dossier d'inscription ! Et il a raison. Que celui qui n'a jamais eu dans son entourage, même en France avec un système éducatif pourtant plus stable, un parent qui ait triché pour la carte scolaire ?
 
C’est le premier point fort du film. Le deuxième étant, par voie de conséquence, que TRICHEURS ne donne pas dans l’attendu. Pas de "oh les pauvres petits malheureux défavorisés qui se sont pris dans les mailles de leur rêve", ni d’apologie de la combine. En cela, le film n’est qu’assez peu psychologique en quelque sorte, Stockwell s’attachant plus à relever les petites ambiguïtés, plus ou moins importantes et même pour certaines futiles, qui émaillent le parcours de ces jeunes, ou qui balise la société dans laquelle eux et nous vivons. Un monde de contradictions qui autorisent tous les débordements, et donc toutes les entorses aux règles. Ces jeunes ne sont ni victimes, ni bourreaux. Ce sont aussi, à égalité avec ces élèves favorisés qui gagnent toutes les compétitions, des acteurs de cette société, et exactement de la même manière. Ils ont agi, et c’est là quelque chose de formidablement dérangeant, en tant qu’individus responsables. Ce qui nous vaut de jolis paradoxes. L’erreur ayant sans doute été de vouloir intégrer une société qui, finalement, prône les valeurs de réussite personnelle uniquement, pour mieux constituer une collectivité qui au fond ne fait que l’apologie du groupe (le groupe Amérique). Le film est justement formidablement écrit dans la profusion de réflexions et de traits ironiques dans l’analyse de ce monde. La base de réflexion est donc d’une incroyable richesse, d’autant plus étonnante que nous sommes ici dans un téléfilm ! Stockwell, fort de ce parti-pris assez généreux et plus ironique que cynique (quoique...), décrit avec une violence calme mais étonnante et avec une pertinence scotchante la spirale du mensonge que ces jeunes vont suivre. Pris au jeu, ils ne peuvent qu’abonder dans le sens des tricheries et des déclarations précédentes, car c’est là-dessus (ce en quoi d’ailleurs, ils ont voulu "moutonner" si on peut dire) qu’ils ont fondé leur identité individuelle d’américains, et donc c’est là dessus qu’ils se sont piégés eux-même au nom de la société. C’est peut-être aussi pour cela qu’ils ont été si loin, et que leur méthode était si réussie, si efficace. Loin d’être des idiots, ils ont au contraire joué de tous les rouages (fabuleuse tirade sur le racisme et l’enjeu minoritaire d’un des élèves lors d’une déclaration télévisée).
 
Tout se vaut. Même les avis les plus contraires. C’est donc le chaos, et le broyage complet des individus qui prévaut dans cette histoire. Triste bilan, mais bilan sans fard, dont Stockwell explore les recoins dans les moindres détails. TRICHEURS est sans aucun doute un film sur la morale. Et les principes. Ou l’impossibilité d’en avoir. Le tour de force supplémentaire consiste à avoir réussi à faire un film qui reste assez ludique, souvent drôle (humour noir quand même), et encore plus étonnant, un film qui réussit à rendre compte de l’incroyable scandale que représente cette affaire, sa banalité aussi (le film montre un univers très quotidien, et c’est une de ces principales qualités) et sa dérision ! Car on ne parle ici, et le réalisateur nous le rappelle sans cesse, que d’un petit concours finalement sans importance, un des enjeux les moins importants dans toutes les compétitions américaines. Nous ne sommes ni dans le monde de l’argent, ni dans celui des Affaires. On est juste dans une compétition scolaire, presque puérile. Là aussi, le film gagne en force. Car quand on voit le cataclysme que représente cette compétition de Décathlon Académique, on imagine aisément et avec effroi comment les choses doivent se passer en politique, dans le monde de la finance ou dans le milieu professionnel. TRICHEURS est un film de microcosme et d’épiphénomènes, mais qui en dit terriblement long ! Bon calcul.
 
Côté mise en scène, comme je le disais, on est plus dans le fonctionnel qu’autre chose. Non que le film soit épouvantablement laid. C’est correct, mais sans fantaisie, et une fois de plus, dans un style complètement commun, sans véritable personnalité. La gestion de certaines ellipses est notamment d’une banalité à pleurer. La photo est soignée sans déclencher d’enthousiasme particulier, et le montage informatif. Il y a un petit jeu sur les supports, plutôt intéressant, qui inclue notamment des images en vidéos qui, progressivement, mutent en extraits de journal télévisé (en général très drôles). On retrouve aussi des idées de scénario dans la mise en scène, des petits éléments symboliques discrets, qui quelquefois forment une belle toile de correspondance et sont même assez touchants (l’histoire de la portière, par exemple). À part ce petit dispositif, rien de bien notable.
 
Un scénario et une narration très riches donc. Mais TRICHEURS a un autre atout dans son sac : les acteurs. Les deux rôles principaux sont tenus par Jena Malone, avec ici un jeu très ouvert mais qui ne dessert pas l’aspect juvénile de son personnage, et par Jeff Daniels dans le rôle du prof, vraiment très bon même si je n’aurais pas gardé quelques unes des prises où il est visiblement mal à l’aise, en général d’ailleurs dans les scènes les plus tristement banales. Mais là, je chipote, Daniels étant vraiment bien, dans un jeu pas si démonstratif et particulièrement attentif. Le reste du casting est encore plus impressionnant dans le choix des seconds rôles, tous impeccables, dont notamment l’inconnue Anna Raj, impressionnante avec peu (et qui n’a malheureusement rien fait depuis), et également Dov Tiefenbach, inconnu lui aussi et dont le choix surprenant s’avère assez judicieux.
 
Les doigts dans le nez, en deux coups de cuillère à pot, TRICHEURS détourne assez judicieusement les thèmes de la comédie de college, en un ensemble sombre, drôle et inattendu. La richesse de l’écriture est ébouriffante et d’une densité rare. En jouant sur des motifs contradictoires ou en demi-teintes, Stockwell arrive à rendre phénoménale une histoire a priori sans enjeu et sans importance, et à la transformer en une geste cruelle sur la société. Loin d’être un film "d’après une histoire vraie", loin des clichés télévisuels, Stockwell accouche d’une œuvre mature et adulte, anti-romantique au possible. En cela, le film ressemble assez à un accident industriel. Comme le disait parfaitement le Marquis, il est difficile de comprendre pourquoi, en France, les réalisateurs n’arrivent jamais à rien quand ils parlent de la société contemporaine, et s’enfoncent toujours plus loin dans la "putasserie" du cinéma du réel, qui, comme on l’a déjà montré de nombreuses fois ici, n’est qu’une immonde machine à mélo. Ici, en deux minutes de film, on est déjà scotché par le soin apporté au travail d’écriture et par l’incroyable efficacité de la chose qui dépasse immédiatement le poids des idées d’un film européen social dont, en général, on peut résumer les idées à une série de "c’est con..." : c’est con la maladie, c’est con la misère et c’est con la guerre, etc. De la psychologie pour enfants de 12 ans. TRICHEURS montre complètement ce que pourrait être ce genre de film : une réflexion iconoclaste, troublante, drôle... et surtout adulte ! On n’est pas prêt de voir ça dans nos contrées, que ce soit au cinéma ou dans le poste. Une question de maturité, pas du tout une question de moyens. Et si la France est handicapée par la pauvreté de son parc d’acteurs (et réciproquement : les quelques acteurs sont poussés vers le bas par la médiocrité globale des projets artistiques), on peut voir dans ce monstrueux écart entre le monde anglo-saxon et la France une différence de taille. Les Etats-Unis sont capables (et l’appliquent même souvent) de respecter le spectateur.
 
Gentiment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je signale qu’on trouve le film TRICHEURS en DVD, avec une V.O sous-titrée, souvent à pas très cher. Un mot encore pour dire que ce film fait un très bon double-programme avec SLACKERS dont on avait déjà parlé ici.
Une des scènes les plus importantes, et la plus inattendue, me semble être le moment où le type handicapé vient contester les résultats de l’équipe. Quelle bonne idée !
 
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Publié dans Corpus Analogia

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