WALKYRIE de Bryan Singer (USA-2009): Le Maître du Haut-Château de Naze

Publié le par Dr Devo




[Photo: "La Liste de Chandeleur" par Dr Devo.]





Tiens, c'est marrant, après Danny Boyle il y a quelques jours, on retrouve un autre réalisateur "populaire" et pas totalement manchot, en principe au moins: Bryan Singer. Sans être spécialiste du bonhomme, j'avais été relativement charmé par un X-MEN 2 plutôt noir (pour un blockbuster), et si je ne suis pas fan du tout de USUAL SUSPECT, j'avais beaucoup aimé UN ELEVE DOUE, adapté de Stephen King, dans lequel un lycéen fait chanter et abuse d'un vieux bonhomme de voisin qui pourrait être un ancien général SS ! Sympa! Alors, malgré mon amitié coupable pour Maiwenn, je choisis d'aller voir WALKYRIE.



 

C'est la guerre, la grande, la deuxième. L'armée allemande subit de gros revers en Afrique. Tom Cruise, haut gradé malgré son jeune âge, est dégoûté. Patriote, il considère néanmoins Hitler comme un danger autant pour le Monde que pour l'Allemagne elle-même. Suite à un assaut sanglant des forces alliés, il perd une mains, quelques doigts et un oeil, ce qui lui vaut d'être rapatrié, plutôt en héros, en Allemagne. Là, on lui fait rencontrer Terence Stamp, ancien militaire, qui dirige un groupe clandestin de militaires allemands, tous dégoûtés par ce que qu'est devenue le pays, et qui cherche à déstabiliser le pouvoir. Cruise a l'idée géniale: non seulement tuer Hitler, mais aussi renverser le pouvoir SS en utilisant l'armée de réserve personnelle de Hitler, la fameuse division Walkyrie ! Lui (Cruise, pas Hitler, suivez un peu) et les autres renégats font alors faire en sorte d'utiliser la chaîne de commandement nazie et la détourner en ce sens.

 

 

 

Et bien les amis, WALKYRIE n'est peut-être pas le nouveau chef-d'oeuvre du cinéma contemporain, mais j'avoue avoir pris un plaisir, pas coupable du tout, et ce pour plusieurs raisons que je m'en vais exposer ici! Changement de paragraphe.

 



Tout d'abord, Bryan Singer, il faut bien le dire n'est pas un tâcheron. Ce n'est pas beau comme du Guy Maddin, mais quand même, ça cadre pas mal (beaucoup moins de gros plans que la moyenne, et un 1.85, chose rare pour ce genre de film, utilisé tout à fait honnêtement). La photo a l'air correcte, mais elle fut dure à juger, et donc je passerais, car le projecteur, lors de ma séance, commençait à donner des signes de fatigue (sous-titres quasiment gris, pompage: il était temps de changer la lampe !). Donc, une mise en scène vraiment soignée, sans effusion mais quand même bien balancée, avec échelle et tout ce qui faut...  Singer pousse la chose vers le divertissement, ce qu'on lui reprochera sans aucun doute, mais n'empêche, il ne fait pas un film d'action, non Madame, mais quelque chose de plus sec, de plus moderato cantabile aussi. Une petite scène de guerre, et encore bien elliptique, au début, et ensuite c'est quasiment fini pour le film de guerre à spectacle. Au son, on trouve dans les 30 premières minutes (ou un peu plus) de belles choses : silence remplaçant les dialogues (Cruise dit très peu de phrase dans la première partie, du son ambiant qui devient ON ou qui cache la B.O puis la fait disparaître...). C'est pas mal.

 

Côté fond, c'est bien aussi : pas de portrait de Cruise en nazi qui découvre l'horreur du système et cherche sa rédemption. Il est déjà convaincu quand ça commence et on ne perd pas de temps. Pas de longs hommages aux victimes de la guerre, en une scène c'est fait. Pas de longue dithyrambe sur la déportation : on le sait, pas la peine d'insister, un dialogue vite fait, et c'est bon. Pas de petits gamins qui pleurent. Bien. Les acteurs vont dans ce sens : les rôles importants sont hiératiques et secs, comme raremement à Hollywood, à l'image de Cruise (pas mal) et Stamp dans le rôle du menhir. C'est un bon choix qui rationalise et explique très bien la démarche de ces hommes. Singer l'a compris : pas biopic, pas film hommage, pas film-thèse, mais divertissement un peu cérébral en quelque sorte, WALKYRIE décide que le suspens remplacera l'action et que le suspens sera intellectuel, puisqu'il reposera sur une seule chose : utiliser la Technique du pouvoir nazi pour le renverser, c'est-à-dire utiliser l'incroyable réactivité de la chaîne de décision nazie pour la pervertir ! Bien joué. Loin du pathos habituel, on peut alors se concentrer sur la mission, loufoque mais maline. On se laisse prendre d'autant plus que les décors et les costumes ne sentent ni la naphtaline, ni le spectaculaire. Il y a de beaux décors (la cour où se rassemble la division Walkyrie), mais on est plutôt dans une esthétique passée et fanée, assez naturelle. Pas de choses spectaculaires, pas de retraites au flambeau avec 12,000 figurants, pas de panoplie SS exagérée. Voilà un choix qui donne aussi une ambiance relativement réaliste et derrickienne, disons avec suffisamment de caractère pour que la direction artistique globale paraisse quotidienne et naturelle, et non pas extraordinaire dans la reconstitution, option généralement choisie par Hollywood. Le suspens prend aussi parce que le scénario est plutôt bien écrit. C'est sec, Cruise observe et n'a rien à prouver (ainsi que ses collègues conspirationnistes). On a l'impression, fausse, que le film peut s'achever très vite. Il y a un point (vers 1h10 de film) où on se dit : "Bah, ça y est on y est, ça va s'arrêter là". C'est toujours bon signe, ça veut dire que le rythme est  honnête, et que la narration peut nous surprendre.

 

 

 

Dans cette première partie, il y a une superbe séquence, largement la plus belle du film : celle du disque. Là, Singer marque des points, contredit ses collègues et montre sa méthode. Outre l'effet sur le gramophone qui est une sublime image (et très significative), Singer explique sa démarche. On attend le petit discours bien pensant sur Wagner et le nazisme, et finalement il se passe le contraire : à ce moment Cruise a une idée géniale, issue d'une collision gratuite d'éléments hétérogènes, issue d'une décontextualisation en quelque sorte. En mot, la motivation de Cruise pour cette mission est un collage cérébral artificiel, un court-circuit, et non une vocation romantique. C'est beau. D'autant plus que Singer annonce la couleur : l'intelligence d'abord (ces hommes sont des cerveaux et des pontes), de la rationalisation, et du cinéma (l'effet, la belle construction de la séquence, sa conclusion spectaculaire). Un autre aurait fait une scène tire-l'arme du genre, "je le fais pour les générations futures", et autres bêtises. C'est un beau moment qui fait oublier une ou deux faiblesses ici et là, notamment le choix de Carice Van Houten qui arrive malgré son petit rôle à faire le contraire des autres, notamment dans ce plan "pathétique" où elle se pince la lèvre en faisant des moulinets avec la tête, en soupirant, les larmes dans les yeux, c'est-à-dire exactement ce que ne font pas les autres acteurs dans le film ! [Quelques plans de concessions sont présents aussi à la fin. Moi, je t'en aurait viré trois ou quatre dont le dernier bien sûr!] Je passe. D'ailleurs, on note qu'il n'y a pas de nazis sur-sadiques, ni de violence sommaire uniquement là pour le mélodrame et Margot ! Tous ces gens sont des techniciens, et c'est ça précisément le sujet du film.

 

 

 

La deuxième partie du film, ou peut-être la troisième, est un peu moins intéressante : il faut que l'histoire se conclue ! On est sur rail. Et là, même dans cette partie qui m'intéresse moins, il se passe quelque chose de vraiment pas ordinaire... Si vous n'avez pas vu le film et que vous lisez le paragraphe suivant, tant pis pour vous, vous allez vous priver d'un des grands plaisirs du film, peut-être de la chose la plus étonnante même. Ca y est ? Vous êtes partis ? Alors, on y va...

 

 

Alors que le film est sur rail, disais-je, et que, en quelque sorte, le jeux sont faits et qu'on attend que les accords se déploient et concluent la partition, j'étais en train de me dire : «"Mais nom d'une petit bonhomme,ques't-ce qu'il fait?" En effet, Singer pousse son film dans le sens opposé de l'endroit où on l'attend. Quand l'attentat est commis, il y a un doute, bien sûr. Mais, en bon homme juste, Cruise pousse la logique de son plan jusqu'au bout : il faut y aller et il faut le faire ! Jusqu'au dernier moment, enfin pendant très longtemps, je n'en croyais pas mes yeux, je trépignais sur mon fauteuil en disant qu'il était en train de le faire, ce petit vicieux de Singer, il était en train de pousser tout le film jusque là : et si Hitler était vraiment mort ? Quelle belle idée ! Une vraie idée de cinéma, et de suspens, du coup ! WALKYRIE dans cette dernière partie, longue en plus, va uniquement dans ce sens, dans le sens de la mort du tyran. Ca a marché, c'est très possible. Ou en tout cas, c'est une possibilité que l'on sent aussi palpable et vraisemblable que l'hypothèse inverse (Hitler est vivant). Et Singer pousse le bouchon, notamment au travers des scènes de standard téléphonique (belle idée : montrer la technique), le point de climax, enfin le premier puisqu'il y en a deux, est la fameuse collision des deux télégrammes contradictoires. En poussant le film vers l'Uchronie, Singer semble, et là pas seulement dans le sens mais aussi en tant qu'artiste, nous parler et nous dire qu'il veut, il veut, il meurt d'envie de faire l'autre film d'envoyer tout balader, et de quitter le sol de l'histoire (n'oublions pas qu'il place d'abord son film sous le signe du divertissement et pas de la somme historique). Cette tension artistique, ce combat chez le réalisateur et sa pulsion est d'un suspens phénoménale (preque plus que la mort possible de Hitler), et voilà qui relève incroyablement le niveau de cette deuxième partie pas infamante, mais plus tranquille.  Mais, le cinéma et Hollywood, et le public aussi sont ce qu'ils sont, et on ne brisera pas la règle absolue, celle de "l'histoire vraie". [Histoire avec un petit H, paradoxalement... Notez-le !] Il y a une pression, et Singer s'y plie comme Cruise échoue. Le système ne sera pas détruit ce soir. Mais, il y avait là un beau courage, et une bonne idée de scénario et de cinéma, que de vouloir pousser le film dans une démarche accidentelle et inverse de la logique attendue ! Pendant de longues minutes Singer semble vouloir retourner la machine et joue le rôle du grain de sable. Et ce suspens, après la belle description technique de l'état nazie, est assez jubilatoire.

 

 

 

Il y a donc dans WALKYRIE une séquence très réussie, et un soin général indéniable qui, en restant ce qu'il est, un film de genre quasiment, un divertissement, arrive à être plutôt personnel, et un peu inattendu. Singer signe là un bon film, pas renversant, mais très bon, à l'intelligence très au-dessus de la moyenne, et vraiment populaire. On est loin, très loin, de la machine autantenemporteleventesque et mélo d'une LISTE DE SCHINDLER, ou de tout autre pleurnicherie de la sorte, qui est encore la norme édifiante quand il s'agit de faire un film avec un sujet si sérieux. Avec son divertissement, Singer fait un film autrement plus intéressant que la concurrence. Bien joué. Et honnête !

 

 

 

Dr Devo.  

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Corpus Filmi

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

sigismund 03/02/2009 17:05

Ave Docteur,j'ai ma propre vision de la chose sur mon blog, mettez-vous donc à l'aise...