PSYCHOSE, d'Alfred Hitchcock (USA-1960), PSYCHO de Gus Vans Sant (USA-1998), PSYCHOSE 2 de Richard Franklin (USA, 1983), et PSYCHOSE 3 d'Anthony Perkins (USA-1986) : ...En cherchant la petite Bates.

Publié le par Dr Devo


(Photo : "Fafafafa Faaa, Fafafafa Faaa")

 

Chers Focaliens,
 
Tandis que tout le monde se rue vers Cannes avec la bave aux lèvres, les participants à mon jeu annuel du Palmarès Tanaka (où il s'agit de faire un palmarès meilleur que celui du Jury de Wong Kar-Wai sans avoir vu les films, méthode qui marche chaque année très bien, figurez-vous) ont voté consciencieusement. Les résultats sont assez rigolos, et je vous les livrerai le lendemain du Palmarès officiel. On va encore une fois énormément s'amuser.
Pendant ce temps-là, mon quotidien régional fait sa une d'hier sur le DA VINCI CODE. Pour dire que finalement, c'est pas grand-chose. L'article s'appelle « DA VINCI CODE : QUEL CINEMA ! », ou quelque chose comme ça. Avec une photo énorme qui n'est autre que l'affiche du film ! En rang serré, les médias sanctifient et/ou font énormément de pub à un film qui n'est jamais qu'un film de Ron Howard, un des plus ternes réalisateurs du monde...
 
C'est dans ce contexte que Over-Blog rend hommage à Matière Focale, sans que j'ai graissé une quelconque patte, et sans avoir lèche-botté ni rien. Sur la page d'accueil du site, notre hébergeur, en effet, laisse toujours la place à quelques interviews de bloggeurs, et aujourd'hui c'est notre tour, chers focaliens. L'interview a pour titre une phrase tirée de son contexte délicieusement et avec humour, à savoir : "SANS MON BLOG, RIEN NE SERAIT ARRIVÉ, SURTOUT DANS UN MILIEU COMME CELUI DE LA CRITIQUE OU DU CINEMA". En toute simplicité ! Voilà un titre qui va nous valoir encore beaucoup de copains ! Quelle prétention ! C’est délicieux. Ceci dit, l'interview est assez marrante. Ça se passe ici !
 
De retour à la maison après avoir rendu ses hommages au Marquis, qui m'offrit d'ailleurs deux superbes DVD pour mon anniversaire, dont je reparlerai sous peu. Je repense aux films merveilleux et/ou improbables que nous vîmes, et ça n'est pas triste.
 
Il y a peu, nous avions parlé d'Hitchcock – il était temps, après un an et demi de blog, et de son délicieusement saoulant LA MORT AUX TROUSSES, le film le plus 12h43 de l'histoire du cinéma (voir ici). Or, s'il y a un film que je trouve particulièrement exemplaire, tiens, ça tombe bien, c'est PSYCHOSE !
 
Que peut-on dire de ce film, sur-commenté à travers les âges ? D'abord, toi lecteur qui n'a pas vu le film, petit chanceux, permet-moi ce conseil : évite de près comme de loin d'entendre des conversations sur le film. Il y aura toujours un petit malin pour te dire de quoi il en retourne dans tous les détails, en rajoutant immédiatement que de toute façon, pfff, ce n’est pas l'histoire qui compte, etc. S’il y a bien un film dont il est absolument délicieux de ne rien savoir, c'est PSYCHOSE, ce qui tombe assez mal, car en plus d'être un film extrêmement populaire, c'est aussi un des plus commentés.
Ça se passe au début des années 60, aux USA. Une jeune femme, Marion Crane (Janet Leigh, voir photo), secrétaire dans un cabinet immobilier, dérobe à son patron une énorme somme. Non pas que la jeune fille soit un gangster de grand chemin. Elle dépose juste la grosse liasse d'argent liquide dans son sac plutôt que dans le coffre. Rongée par la peur de se faire découvrir, et sans doute aussi par la culpabilité, elle décide de fuir tout de suite au volant de sa voiture (ce qui nous vaut, jeunes lecteurs, une sublime séquence, toute simple mais bien découpée, où Hitchcock rappelle qu'avec deux plans et une bonne paire de ciseaux, on peut tout à fait faire une séquence entière de suspense extraordinaire). Après avoir roulé jusqu'à l'épuisement, elle arrive dans le petit motel de Norman Bates, en fait une sorte de suite de chambrettes-bungalows au pied d'une colline où est construite une maison impressionnante mais défraîchie à l'architecture étrange. Après lui avoir montré sa chambre, Norman Bates (Anthony Perkins), espèce de vieux garçon tout à fait bizarre mais très serviable, fait quelques sandwichs à la jeune Marion...
Je pense que le résumé est bien meilleur si on coupe là ! Même si vous vous doutez que ce n'est pas une histoire de sandwichs, véritablement.
PSYCHOSE est un film complètement hallucinant, et on peut le dire, c'est à peu près tout le contraire de LA MORT AUX TROUSSES. Là où ce dernier est vif, mené tambour battant et propose une histoire assez drôle aux conséquences grandioses, PSYCHOSE fait tout le contraire. Noir et blanc, de longs passages sans dialogues, un scénario très dépouillé, qui sent l'épure même, quasiment pas d'explication psychologique ou autre, chose rare (à l'époque et maintenant), ambiance glacée... Et quel découpage, les amis ! PSYCHOSE, c'est le film de la coupe et du cadrage. Le film étant sec comme un coup de trique, je ferai exactement pareil, et là encore, je penserai à ceux qui n'ont jamais vu le film.
Il y a, à mon sens, en plus de l'excellente facture du film (dont beaucoup de gens, y compris des professionnels, continuent de dire que cela est dû à un scénario génial, ce qui est absolument faux, même si le film est très bien écrit), deux ou trois choses absolument essentielles que je vous livre ici, en exclusivité mondiale, après un peu moins de cinquante ans de commentaires sur le film ! [Autant dire qu'il y n'y aura pas de scoop !]
Ce qui me frappe dans le film, c'est son rythme, malgré une facture en apparence classique, et malgré mon aversion existentielle pour les "films lisses". Je m'explique sur ce point : moi, ce que j'aime dans les films, ce sont les aspérités, les achoppements, les marques d'échafaudages et les outils laissés par les ouvriers après le chantier ! J'aime quand le guingois est intégré comme un élément important de mise en scène et de narration. J'aime quand c'est improbable et incongru, j'aime quand certains parti-pris sont inacceptables et envoient bouler la logique du bon goût et/ou des "choses qui se font". Le plus beau compliment qu'on puisse faire à un film, après "ça ne ressemble à rien", c'est : "on n'a pas le droit de faire une chose pareille au cinéma" ! Ici, ça n'est, en apparence du moins, pas du tout le cas. Là où je vénère les accidents systématiques et l'artificialité complète de KLIMT, le dernier film de Raul Ruiz (dont je vous parle très bientôt dans un article de ma composition qui est sans doute l'article le plus important de l'histoire de la critique cinématographique depuis cinquante ans... Sans rire ! Je vous en parle tout bientôt), j'adore le film d'Hitchcock pour quasiment le contraire : son rythme qui me semble d'une fluidité parfaite !
« Faudrait savoir, Docteur Devo ! », crie une horde de lecteurs furieux de ne voir apparaître au fil des articles que des contradictions et des paradoxes insolubles. En fait, le film est vraiment pour moi l'archétype du rythme parfait. Et à la réflexion, cela est sans doute dû à deux facteurs. PSYCHOSE est à la fois un film d'une sécheresse absolue, mais aussi celui d'un sujet et d'une narration des plus loufoques. On est à la fois dans le banal le plus sordide et dans le fantastique le plus extravagant. La force du film, c'est de rendre diaboliquement concret et incarné un sujet totalement poussé à l'extrême, et arriver par là même à lui donner une sensualité furieuse. Avec PSYCHOSE, malgré la relative banalité du sujet et son hollywoodisme potentiel, on est paradoxalement dans un film qui est un univers à lui tout seul, et qui est complètement crédible ou banal. L’identification marche à fond, et le trouble engendré de la sorte est immense. Fin du premier point.
Deuxièmement, le film est l'archétype du fameux slowburn anglo-saxon avec lequel je vous rabats les oreilles depuis des lustres. C’est lent, ça brûle, on trépigne, et c'est bourré d'accidents de parcours (il est là, le paradoxe). Un vrai délice. Et de ce point de vue, la narration ne laisse aucun répit. Si la mise en scène est sèche comme je le disais (mais lyrique), le déroulé narratif est rempli d'accidents. Comme disait Beethoven, c'est un rythme ternaire pour le chant, et c'est du binaire pour l'accompagnement, deux solutions en principe incompatibles. Au final, PSYCHOSE est lent mais trépidant. Loufoque mais incarné.
Enfin, dernier point : les à-côtés. Il y a deux choses extraordinaires dans ce film réalisé en 1960 et qui est encore absolument scandaleux. La fameuse séquence signée Saul Bass, génial graphiste, inventeur de génériques sublimes à travers les âges, un vrai visionnaire ! [On ne peut que conseiller son formidable long-métrage, PHASE IV.] Hitchcock, pourtant très directif, a eu l'intelligence suprême de laisser le nœud du film à quelqu'un d'autre, et cette séquence, d'une gratuité phénoménale, d'une violence assez étonnante, et qui mélange les sentiments les plus incompatibles (l'érotisme sourd notamment, et on se demande d'ailleurs comment le film a pu sortir en l'état à l'époque), est d'une violence hallucinante.
Les acteurs, pour finir, sont phénoménaux. Janet Leigh, femme sublime (re-voir photo) est très bonne, et Anthony Perkins est fabuleux... Une sorte de Klaus Kinski qui, au lieu d'utiliser son jeu comme un bulldozer fou, agit plutôt par frappes chirurgicales, mais attention, avec une sobriété et un rentre-dedans aussi frappadingue que son collègue allemand. Le film lui doit énormément, c'est évident. Enfin, le cinéma c'est quand même du montage, et le montage, c'est aussi le montage sonore, et là, nous sommes en plein délice avec une musique de Bernard Hermann complètement insupportable (pour ceux qui ont les nerfs fragiles), belle, et qui n'a rien perdu de sa puissance et de sa vulgarité légère malgré les pompages et les détournements qui ont suivis pendant un demi-siècle.
Enfin, cerise sur le gâteau, Hitchcock fait quelque chose de très beau au scénario. Il se moque en effet de tout psychologisme. La scène finale dans le commissariat, où l’on explique comment une histoire pareille est possible, est le plus beau doigt tendu dans la face du système de toute l'histoire du cinéma. Hitchcock envoie bouler tout le monde, et fait exploser les "explications" que tout le monde réclame, y compris les spectateurs, pour faire une des scènes les plus débiles (au sens de "idiotes") de toute sa filmographie. Le psychologisme à trois balles, il ne passera pas par moi. Le problème Bates passera plutôt par la mise en scène, nous dit le vieux Alfred en concluant son film d'un mouvement de caméra des plus ostentatoires. La classe !
 
PSYCHOSE est considéré par tous comme le film parfait. Ça ne veut rien dire, film parfait (puisque je viens de dire que le film est d'un rythme fluide mais fait uniquement d'accidents, ce qui est incompatible !). Le meilleur hommage qu'on puisse rendre à Hitchcock, c'est bien entendu de détruire son travail, de le piller, de le dynamiter, et de casser le jouet. Et si j'ai beaucoup de reproches à faire à Gus Van Sant, il a gagné mon estime totale et la bénédiction éternelle du Christ Filmique (...n'importe quoi !), en faisant en 1998 la chose plus stupide du monde : un remake de PSYCHOSE. [Le distributeur français a eu, pour une fois, la sublime idée de distribuer le film de Van Sant en reprenant le titre original, PSYCHO.]
Evidemment, avant que quelques-uns trouvent ça génial, tout le monde a crié au scandale ! Le projet de Van Sant est d'autant plus malpoli qu'il n'a pas fait un simple remake. Il a fait un remake au plan près ! C'est-à-dire qu'il a fait un remake où chaque plan de son film est la réplique exacte du plan du film d'Hitchcock. Alors, tout le monde se fit, à l'époque, hara-kiri sur le parvis de la mairie en disant que le cinéma était mort et que le Van Sant était un salaud qui avait vendu son âme pour ramasser le maximum de dollars sur le dos du Maître, dans un remake des plus "idiots" puisque inutile au possible.
Tout ceux qui ont dit ça (et j'en fais partie, je le confesse... La jeunesse n'étant en rien une circonstance atténuante ! J'ai été stupide et je demande pardon au Christ Filmique, personnage bien utile finalement...) ont eu tort ! Et là aussi, permettez-moi de m'adresser aux plus jeunes d'entre vous. Malgré le soin que l'on peut porter au cinéma, malgré notre fidélité à ce qu'on aime, et malgré un cerveau exceptionnellement bien fait, on n'est jamais à l'abri de dire de grosses, grosses conneries, le mot est lâché. Et là, je dois le dire, j'ai vraiment fait fort en lynchant par principe ce film à l'époque. Moralité : il ne faut jamais crier avec les loups ! Moralité annexe : les principes ne valent rien, seul le film compte. Moralité divine : plus tu casses ton jouet, plus tu rends hommage à ton jouet. Moralité divine 2 (version laïque) : "Un vrai patriote commence d'abord par brûler le drapeau".
Bien entendu, ce PSYCHO de Van Sant est un de ses films, peu nombreux, dont je peux dire : "Il a été réalisé spécialement pour moi !".
Ben oui ! Il suffisait de réfléchir et d'aller bouger son gros derrière pour aller en salles, plutôt que de laisser son cerveau s'agiter dans tous les sens. Lorsque je découvris le film en DVD il y a quelques années, je crois que j'ai passé un des très bons moments de ma vie cinéphile, et un des moments les plus remplis de honte de ma vie tout court ! Au bout de deux minutes et dix-sept secondes, il a bien fallu se rendre à l'évidence : ce remake au plan près est une des plus belles idées de cinéma de ces 20 dernières années.
On fait tout pareil, et on recommence, nous dit Van Sant. Et on accepte les pires desiderata de la production. Puis on appuie sur l'accélérateur ! Exit le sublimissime noir et blanc concocté par John L. Russel chez Hitchcock, pour le remplacer par les splendouillettes mais très jolies couleurs de Christopher Doyle (chef-opérateur de Wong Kar-Wai tiens, si ma mémoire est bonne !). Balles neuves également en ce qui concerne les acteurs, bien sûr. Marion Crane sera jouée par Anne Heche (très bien d'ailleurs, assez sobre, mais on ne la voit plus guère au cinéma ces derniers temps). Chez les seconds rôles, ce sera moins sobre avec un Viggo Mortensen très en forme en cow-boy dragouillant (très drôle) une Julianne Moore également pétant le feu et jubilant de manière ostentatoire à chaque seconde, un petit William H. Macy par là-dessus, et hop ! le tour est joué ! Le problème principal était sans doute de remplacer l'ami Perkins. C’est Vince Vaughn qui s'y colle. Rien que par ce dernier choix, on comprend tout l'intérêt de la chose. Car Van Sant ne pouvait rendre plus bel hommage au cinéma qu'en cassant la boutique de la sorte. Couleurs, acteurs jouant dans une nuance toute autre et beaucoup plus fabriquée, Van Sant, ici dans une démarche quasiment oulipienne, fait du cinéma très fort et absolument pertinent en jouant à minima, c'est-à-dire sur deux facteurs : la photo et les acteurs ! [Et le montage aussi, mais discrètement... Montage avec lequel il va tricher quelques secondes en rajoutant... J'ai rien dit !] Et ça marche du feu de dieu. Et plus encore, Van Sant exécute le remake parfait, en respectant jusqu'à l'absurde l'original pour le transformer en carrément autre chose. De fait, PSYCHO devient, et le paradoxe n'est qu'apparent, un des films les plus personnels de son auteur, bien sûr. Le cinéma est un jeu de leviers simples mais aux réglages délicats. L'intelligence de Van Sant est d'en réduire encore le nombre. C'est une des démarches de cinéaste les plus abouties dont on puisse rêver : le résultat, drôle mais ne perdant rien de son horreur, est saisissant, bien sûr, mais aussi complètement différent de l'original. Quand on fait du Cinéma, du vrai, du tatoué, la reproduction n'existe pas. Et curieusement, PSYCHO est vraiment un retour aux sources, non pas hitchcockiennes mais cinématographiques. Un grand film.
 
Lecteur adoré, si tu n’as jamais vu PSYCHOSE, arrête ici la lecture de l'article. Tout ce que tu pourrais apprendre dans les paragraphes suivants ne serait que du gâchis. Ne prend pas le risque de ruiner la vision du film d'Hitchcock, qui est un des plus grands moment de plaisir que le cinéma puisse apporter. Tu es prévenu !
 
Nous fîmes donc, il y a quelques jours, une drôle d'expérience avec le Marquis. Nous revîmes un autre projet absurde et malpoli, sur le papier du moins, à savoir la suite de PSYCHOSE. Et comme la vie est bien faite, ça s'appelle PSYCHOSE 2, et c'est réalisé par le grand Richard Franklin, réalisateur dont on vous a déjà parlé ici à propos de son formidable LINK (réalisateur complètement disparu, et c'est un scandale, de la circulation. Son dernier film, VISITORS (2003) avec Radha Mitchell (actrice de SILENT HILL, et réalisatrice également), la grande Susannah York, et Dominic Purcell (de la série PRISON BREAK) n'ayant bien sûr pas été distribué !).
PSYCHOSE 2, réalisé en 1983, n'y va pas par quatre chemins. Ça démarre 22 ans après Hitchcock. Norman Bates (encore Perkins !) repasse devant le juge afin d'obtenir une liberté anticipée. Très soutenu par Robert Loggia (l'affreux ripoux colérique de LOST HIGHWAY), son docteur. Ce dernier affirme que non seulement Perkins/Bates a payé sa dette envers la société, mais que plus encore, il a énormément travaillé sur lui-même pour accepter et supporter son cruel passé. Son cas est  exemplaire de ce point de vue. Il est donc libéré. Pour Vera Miles (très bonne), parente d'une victime à l'époque, c'est scandaleux. Comment ose-t-on remettre en liberté un homme qui a détruit tant de vies ? Vera Miles s'appuie d'ailleurs sur une immense pétition de citoyens réclamant l'incarcération à vie de Perkins. Malheureusement pour elle, cette pétition n'a aucune valeur juridique.
Perkins/Bates peut donc retourner dans son motel, heureux de retrouver la liberté mais inquiet de l'accueil qui lui sera fait et de ses possibilités de redémarrer une vie à zéro. Son docteur lui a trouvé un job d'aide cuisinier dans un drugstore tout proche, où le patron, très gentiment, a décidé de l'aider à se réinsérer par le travail, donc. Evidemment, tout le monde n'est pas ravi. Quand Perkins décide de renvoyer Dennis Franz (habitué de De Palma) qui a géré son motel pendant sa détention (en en faisant un hôtel de passes minable), il se fait là un ennemi coriace. Au travail, Perkins fait la connaissance d'une de ses collègues, Meg Tilly (MEG TILLY !!!!! MEG TILLLLLYYYYY !!!!), une jeune fille dans la petite vingtaine et un peu paumée. Comme celle-ci vient de se faire larguer comme une vieille chaussette par son petit ami, Perkins, qui s'entend assez bien avec elle, chose rare, lui propose de l'héberger. Après tout, cela lui fera un peu de compagnie. Tilly, qui ne connaît pas le passé de Perkins, accepte.
Mais les choses ne vont pas bien. Perkins reçoit des coups de fils anonymes, et quelqu'un laisse partout (au travail, à la maison...) des post-it signés par sa défunte mère ! Perkins vacille et ne sait que penser... Qui lui joue ainsi des tours ? Qui le harcèle ? Sont-ce les mécontents de sa libération, ou est-ce lui-même qui, de nouveau, sombre ?...
 
Mazette ! Peut-être que si le film n'avait pas été réalisé par Franklin, nous ne nous serions pas empressés, Le Marquis et moi-même, d'aller faire un tour sur les terres de cette fort improbable séquelle. Nous avions vu ça sur une vieille VHS de vidéo-club il y a quelques années, et nous avons profité du DVD pour revoir la chose.
 
Franklin reprend l'affaire exactement là où Hitchcock l'avait laissée. Ce bon vieux Alfred avait fait un film mystérieux qui envoyait au final, et avec humour, la psychologie dans les cordes pour nous plonger face au Mystère (le M majuscule est important) mortifère de Norman Bates, pour nous plonger dans sa folie inexplicable et irréductible, au fond. Franklin base le départ de son film sur ce même psychologisme, et encore plus sur l'aspect social de l'affaire, s'intéressant à la réintégration de Bates dans la Société, pari dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas gagné. On retrouve donc un Bates très apeuré et toujours aussi sensible qui, effectivement, a visiblement beaucoup travaillé sur lui-même mais qui est encore bien fragilisé par un passé insupportable et très lourd à porter.
Curieusement, le film de Franklin est absolument superbe. Côté mise en scène, presque en loucedé, et en se démarquant du thriller brutal de Hitchcock (ici très respecté mais dont Franklin a compris qu'il serait stupide de singer le propos ou le style), l'ami Richard soigne sa copie. La direction artistique reprend exactement la topographie du motel, ici en version défraîchie, et se permet même de jouer sur une certaine artificialité de très bon aloi (le drugstore, par exemple, ostensiblement studio). La photo est très belle, signée Dean Cundey, collaborateur de Spielberg et surtout de Carpenter (LES AVENTURES DE JACK BURTON et THE THING notamment). Côté musique, c'est le très pompier Jerry Goldsmith qui s'y colle, ce qui aurait été une très mauvaise nouvelle si le montage sonore n'avait pas été si brillant. [Franklin arrive à utiliser avec une certaine pudeur et une artificialité fabuleuse le pompiérisme du bonhomme.] Le sujet, assez grave et très terre à terre dans ses bases, est assez touchant, et déplace le suspense sur le terrain mental, suspense triste, mortifère et fané d'ailleurs.
L'interprétation est absolument miraculeuse. Le couple Perkins/Tilly fonctionne à merveille. Perkins, sobre comme un tractopelle atomique et précis comme un scalpel, est merveilleux. Il arrive à incarner à lui seul le projet, comme on le verra, et se glisse avec une superbe soumission dans le film de Franklin. Il incarne un Bates déchirant et vacillant, certes, mais il rajoute une grosse louche de loufoquerie dramatique, voire quelques traits d'humour absolument géniaux, et j'insiste sur ce terme, qui ne font pas sombrer le film dans la grosse poilade ironique, mais bien au contraire, fait baigner tout le métrage dans une tristesse absolue. Le contrepoint est saisissant avec Meg Tilly (sœur de...), toute jeune, formidablement précise et subtile. Les deux jeux opposés se complètent merveilleusement et l'attention que se portent les deux acteurs l'un pour l'autre est remarquable. Quelle richesse ! [Meg Tilly était une actrice formidable. Malheureusement, elle n'a pas fait de cinéma depuis 1994 et semble être complètement retirée des affaires, ce qui est un crève-cœur pour le Marquis et moi-même, qui adorions cette actrice au physique si particulier ! La vie est injuste. Reviens Meg, reviens !]
Franklin n'étant pas un manchot, son film serait déjà formidable sans ces deux acteurs. La façon dont il se réapproprie le mythe est soufflante. Il s'agit de retourner au Mystère originel, mais en préservant son style personnel et en imposant par la force une dialectique très étonnante. Franklin, en effet, construit une narration qui rappellera presque les superbes aspérités et les logiques surréalistes des films italiens d'exploitation. Sans en avoir l'air, et en restant dans un cadre assez nettement hollywoodien, PSYCHOSE 2 fait penser, par la petite bande, à une logique qui serait cousine (mais pas du tout sœur, pas du tout semblable) aux giallos italiens. Les liens logiques et les articulations du film se font effectivement au prix d'une logique rigoureuse de l'Incongru et de l'Improbable. Jamais dialectique, tout le film se base sur la mise en scène d'abord. Au fur et à mesure, toutes les certitudes éclatent, et la mort envahit peu à peu le film. La fatalité agrandit son territoire, sans qu'on puisse en être complètement sûr. Loin de faire un métrage purement mécanique ou scénaristique, Franklin met le doigt avec une force assez remarquable sur le sentiment diffus, mais extrêmement douloureux, d'une solitude proprement infernale, d'une impossible histoire réciproque. Le tout sous les rebondissements qui, en fait, n'en sont pas, mais n'en finissent plus de faire exploser le film, de le faire sombrer dans une folie déchirante et triste à en crever. Le film s'enfonce dans une spirale grotesque et fatale, contrebalancée par le jeu précis et touchant des acteurs. Le résultat n'est pourtant pas du tout systématique, mais au contraire, fait ressentir de manière très sensuelle la perdition des deux personnages, et encore plus la formidable pression sociale qui reste pourtant aux portes du film comme aux portes de la maison Bates. C'est très beau, et c'est un jeu assez a-logique (si vous me permettez), où les effets de miroir sont nombreux, incessants et baroques. C'est assez bouleversant.
 
[La plus belle image du film, image qui le résume en entier, est celle du fameux couteau de cuisine qui accompagne la chute d'un personnage dans une cage d'escalier pour finir par atterrir sur la rampe à l'étage en dessous, mais attention, sur le manche! C'est à dire la lame vers le haut, en équilibre complètement inacceptable ! Que c'est beau ! La scène d'ouverture est absolument étonnante également, mais je vous laisse la surprise...]
Franklin agrémente le tout de son savoir-faire assez fulgurant : photo superbe, découpage rigoureux, et alliance du sobre et de l'ostentatoire. Le gars prouve largement qu'il aurait dû avoir une carrière superbe. [Je recommande absolument le cadrage ainsi que ces incroyables et minuscules travellings arrière de toute beauté sur des plans discrets, chose rare.]
C'est très beau.
 
Difficile de passer après ça, et c'est pourtant la tâche à laquelle Anthony Perkins va s'atteler en réalisant lui-même PSYCHOSE 3. Tant qu'à faire !
"DIEU N'EXISTE PAS !", hurle-t-elle alors que le logo Universal (étrangement muet) vient à peine de disparaître au profit d'un terrible écran noir. Elle, c'est Diana Scarwid, une jeune nonne qui, en haut du clocher de son monastère (rappelant furieusement le clocher de VERTIGO), menace de se suicider. Vite, vite, les veilles sœurs montent quatre à quatre les marches pour aller sauver la jeune fille qui hurle que Dieu n'existe pas. Les autres sœurs poussent des cris, autant effrayées par les paroles de la jeune femme que par le geste qu'elle est en train de commettre. Et l'irréparable arrive, sous forme d'accident : une nonne tentant d'agripper Diana tombe dans le vide, non sans avoir fait résonner l'immense cloche !
Diana décide de quitter immédiatement la vie monastique et prend la route avec pour tout bagage une maigre valise. Elle se fait prendre en stop par Jeff Fahey, un jeune musicien qui traverse le pays jusqu'en Californie où il espère devenir une star. Pour l'instant, Fahey ressemble à un Johnny Belle-Gueule complètement plouc, arrogant et vulgaire, et il conduit une voiture d'occasion minable. Diana Scarwid finit par refuser ses pressantes avances, et se retrouve abandonnée comme un vieux chien sur le bord de la route, sous une pluie battante.
Le lendemain, Jeff Fahey tombe en panne devant le motel Bates et accepte la proposition de celui-ci : à savoir devenir réceptionniste, le temps de gagner assez d'argent pour faire réparer la voiture. Diana Scarwid arrive aussi en ville, et rencontre Norman Bates qui, immédiatement troublé, lui propose de la loger gratuitement au motel, le temps de voir venir...
 
Comment on dit, déjà ? Ah oui... Mazette ! On se dit, avant de lancer le film, que Perkins ne sera peut-être pas un grand esthète, mais qu'il a assez de personnalité et d'originalité en lui pour que ce projet hautement improbable vaille un petit coup d'œil. On n'est pas déçu du voyage !
D'une manière très étonnante, mais dans un style assez différent, Perkins a réussi à réaliser un film à peu près aussi peu sobre que celui de Richard Franklin. Et ce n'est pas le seul point commun. Le film est d'une noirceur absolument épouvantable, et révèle des sentiments vraiment bouleversants. Il est difficile de parler du film sans trop en dévoiler, et je me contenterai ici d'une évocation, notamment pour vous laisser vierge devant la scène qui fait véritablement démarrer le film, à savoir la reprise bien sûr de la scène de la douche, ici détournée de manière absolument étonnante, et qui vire dans quelque chose d'aussi improbable et beau que lyrique. On a vite compris, on est vite mis au parfum (dès la scène d'ouverture dans le clocher d'ailleurs) : Perkins n'est pas là pour se payer un coûteux caprice d'acteur ("j'veux faire mon film", complainte qu'on entend souvent dans nos contrées), et il sait exactement ce qu'il veut. Alors oui, le film aura de la personnalité ! Et pas qu'un peu. PSYCHOSE 3, malgré son affiche peu attirante et grand guignol, ne marche pas exactement sur les mêmes traces "absurdes" de PSYCHOSE 2. En apparence, le film est plus stable. Là ou Franklin s'interrogeait sur le "retour de Mère", Perkins laisse peu d'ambiguïté sur ce sujet, déplaçant le propos sur le terrain de la lutte, et jouant ouvertement (et peut-être plus simplement, paradoxalement, que Franklin) du sujet incontournable du personnage de Norman Bates : la sexualité (et ce qui va avec, c'est-à-dire l'affectif, le sentiment amoureux). Question de foi et drôle de programme donc pour ce film, où deux personnages déchirés et perdus se rencontrent de manière inattendue, et finissent ultra-rapidement à établir une relation exceptionnelle. Il y a aussi quelque chose de très iconoclaste dans le traitement de Perkins, quelque chose de non-sobre. L'intrigue est très fonctionnelle par endroit (la fête dans le motel, la collusion avec le personnage improbable et hard-boiled de Jeff Fahey). Ce personnage de Fahey est étonnant, haut en couleur, et glauque au possible. D’autant plus qu'il est lié (enfin, disons, mis en parallèle) de manière assez improbable au personnage de la journaliste fouineuse (qui, comme Vera Miles dans PSYCHOSE 2, mais sur un autre registre, cherche à prouver la nature supposée de Bates). Entre ces deux personnages, le film balance en quelque sorte. Entre efficacité et incongruité.
En tout cas, Perkins assume complètement les deux facettes de son film, qui le font plonger de manière assez soufflante dans une atmosphère quasiment fantastique (la scène dans la chambre de Fahey ! Fallait quand même oser) d'une part, et complètement incarnée de l'autre.
Le résultat est spectaculaire ! On est largement au-dessus des attentes. Perkins sait que c'est la mise en scène qui compte, et ne signe pas là un film pour mettre en valeur les acteurs, et encore moins lui-même. Oui, oui, et oui, Perkins réussit le tour de force de faire un film très ambitieux esthétiquement. Le découpage est bon, le cadrage soigné. La musique, signée Carter Burwell, est très belle. [La montée finale des escaliers : quel thème !] Et la photo est très bonne, et même par endroit soufflante, signée Bruce Surtees (photographe notamment chez Clint Eastwood !). Sur ce point précis, c'est par moments un festival d'exigence et de bonnes idées. Avec des choses simples mais sublimes : les ciels rajoutés (inspirés par Franklin d'ailleurs, qui lui aussi joua sur les fonds rajoutés et autres matte-paintings), la scène de la chambre encore une fois, les scènes de nuit dont l'incroyable sortie de frigidaire de l'étudiante, la douche, etc. C’est du sérieux. Perkins, on l'aura compris, gagne son pari haut la main, chose d'autant plus remarquable que Franklin avait placé la barre très haut. Le lyrisme du film est très étonnant. Ce n'est peut-être pas tout à fait du Ken Russell, mais on peut imaginer que le vieux réalisateur anglais (avec lequel Perkins collabora dans le magnifique LES JOURS ET LES NUITS DE CHINA BLUE) fait partie des réalisateurs fétiches de Perkins. En tout cas, il n'a(vait) pas à rougir de son film, très tenu en général et souvent complètement échevelé, notamment, mais pas seulement, dans une dernière demi-heure très étonnante et magnifique tout simplement.
Le casting est complètement à la hauteur, notamment grâce à Diana Scarwid [...qui elle n'a jamais arrêté de tourné, notamment dans WITHOUT LOVE de Jean-Marc Barr en 2004 ! Si, si, ça existe...], actrice au physique très bizarre, véritable tronche, elle non plus n'aurait pas dépareillé chez Russell ! Le couple qu'elle forme avec Perkins est également déchirant au possible. Là aussi, grand film !
 
Fichtre ! Voilà que se termine notre voyage en Hitchcockie, pays de l'improbable. Le Marquis a vu PSYCHOSE 4, réalisé pour la télé, et sombre navet avec Olivia Hussey, Perkins toujours, et malheureusement Henry Thomas (le petit garçon du E.T de Spielberg) réalisé par Mick Garris. Thomas et Garris, couple pas sexy du tout dont nous avions déjà parlé à propos de CHOCOLATE, un des épisodes de MASTERS OF HORROR. PSYCHOSE 4 est en fait une préquelle, calamiteuse selon le bon Marquis, qui m'a dit également que le sujet avait fait l'objet d'une adaptation en série télé ! Ça doit être beau !
 
En tout cas, en ce qui nous concerne, nous conseillons franchement et sans honte cette suite étonnante de quatre films (avec le Van Sant). C’est plein de cinéma dedans, c'est bon, mangez-en ! Vous m'en direz des nouvelles !
 
Douchement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Mon Général

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Pierre 28/01/2008 04:32

Psychose 2C'est bizarre... le site www.imdb.com stipule ceci :"Said that her worst film experience was working with Anthony Perkins in Psycho II (1983). "Est-ce que qq'un connaît la raison ?

Gérard Bertrand 14/03/2007 12:54

Et pour quelques "images" de plus de Sir Alfred:
http://www.gerard-bertrand.net/index_hitchcock.html

max 06/07/2006 22:17

Toi aussi tu lève ton doigt vers les critiques de cinéma C'est bien mieux de lire ce genre de redaction, aujourdui j'ai eu une envie de rereregarde Psycho puis Psychose puis encore une fois Psychose !Quel bonheur ...
Je voudrais rapeler que le premier plan de Psycho Hitchcock en a revé et le derner plan de Hitchcock avec ce splendide double fondu !! Hum c'est moi qui en rêve !!! allé tchuss

Bernard RAPP 31/05/2006 12:27

Bien évidemment, et elle résoud également tout ce qui est "petits problèmes de peau".

Isaac Allendo 31/05/2006 11:45

Elle a des application nanotechnologiques au moins ?