DUELIST, de Lee Myung-See (Corée du Sud-2006) : le syndrome de la grosse nouille voulant se faire plus grosse que le neuf...

Publié le par Dr Devo


(Photo : "Speedracer" par Dr Devo)




Chers Focaliens,

Alors que dans ma ville, le cinéma Pathugmont a déclaré la guerre au sympathique petit complexe art et essai voisin, le spectateur est à la fois perdant et gagnant, mais surtout perdant. Le résultat, c'est que les deux cinés passent tous les films de Cannes : Almodovar, Moretti, mais aussi DA VINCI CODE ou BITTERSWEET LIFE, tout ça passe en V.O dans les deux cinémas (plus encore une VF pour DA VINCI CODE !), occupant déjà un nombre phénoménal de salles... pour rien ! Le Pathugmont, machine de guerre, en profite pour passer deux ou trois autres films en V.O en plus, histoire de bien enfoncer le clou. Notamment ce DUELIST coréen que personne à Matière Focale n'a vu venir.

La Corée, il y a un siècle et demi ou deux, avant l'électricité et le cheval vapeur, grosso modo. La jeune Namsoon, espèce de garçon manqué vive et têtue, est une des rares femmes à travailler pour la police. Elle et ses collègues repèrent sur le marché un bien étrange trafic. Un homme masqué a essayé de voler un moule officiel pour fondre des pièces de monnaie. En fait, toute la brigade a remarqué que de la fausse monnaie circulait en ce moment dans le pays. Il va falloir enquêter sérieusement. Namsoon, pendant la tentative d'interpellation de cet étrange homme masqué, réussit à voir la moitié de son visage, et remarque notamment le regard incroyablement triste de l'individu. Au fur et à mesure de l'enquête, la fascination (pour Yeux-Tristes, surnom du type) grandit jusqu'à l'amour ou quelque chose qui y ressemble...

Et bien les amis, nous sommes accueillis en début de projection par une salve de petits plans ultracourts, de nuit en plus, pendant lesquels je me dis : "Jean-Marie Poiré, mon coco, ça fait longtemps qu'ils essaient, mais lui a réussi : ton record de nombre de coupes en 20 secondes, tu es en train de le perdre". Est-ce que je sors, me disais-je ? Mais non ! On n'est pas des chochottes ; et d'une certaine manière, j'ai bien fait. D'abord parce que le nombre de coupes va quand même diminuer pour atteindre un nombre plus raisonnable, et d'autre part parce que je remarque pendant cette petite période d'hystérie introductive que le réalisateur n'en a pas forcément grand chose à faire des plans filmés, il coupe et surcoupe comme un parkinsonien juste pour avoir des effets de couleurs et de textures à l'écran... Intéressant... Pas éblouissant de beauté, mais intéressant.

Et c'est vrai qu'il y a plusieurs petites choses plutôt étranges et accrocheuses dans la première bobine du film. D'abord un effort de narration léger mais notable à travers un récit introductif (et ce n'est rien de le dire), plutôt habile, car l'histoire racontée là s'arrêtera avant sa chute, d'une part, et n'aura strictement aucune importance dans la suite du film ! Rigolo ! Ce n'est qu'un faux départ.
Puis arrive la séquence du marché, et sa présentation en chausse-trappes des personnages. Le premier réflexe est de se dire que ce n'est pas vraiment beau. On a l'impression que l'échelle de plans (plutôt en fixette sur les plans américains, soit quand même un peu moins serrés que la mode occidentale) est un peu riquiqui, que le cadre est un peu approximatif, etc. Et c'est vrai ! Par contre, on est assez étonné par la relative complexité de l'exposition, qui déconstruit un peu la linéarité de la narration (légèrement, ce n'est pas non plus du cubisme !), et des séries de plans qui privilégient les coupes intuitives dans les textures (draps, couleurs, bruits, etc.), quitte à user des effets les plus voyants (comme les fondus d'un plan à l'autre en volet à partir d'un objet, et ce jusqu'à plus soif). Le réalisateur s'attache même à ne construire sa séquence que sur deux principes : il n'y a (volontairement) pas de profondeur de champs, ce qui empêche de voir complètement la situation, et le champ/contrechamps tend à disparaître. Ce qui nous vaut de nouveaux effets, quelquefois rigolos, comme la superposition dans le même plan du champ et du contrechamp, ou encore des effets de fausse perspective en aplat, toujours payants. Le réalisateur ne fait qu'une chose : perdre son spectateur en lui faisant comprendre les choses petit à petit, et faire dans sa séquence le maximum de travellings de profil très longs sur la course de tel ou tel personnage. Le résultat, surchargé, ostentatoire et étouffe-taoïste, est assez agréable, dans le sens où l’on a l'impression que le film ne privilégie que les textures, et qu'il s'enferme dans les mouvements de translations gauche-droite. Lee Myung-Se étant un gros fan de fondus enchaînés, on a l'impression d'une image presque en perpétuelle évolution, jusqu'à ce que la notion de coupe devienne très vaporeuse et très subjective. Ajoutez à cela de très malpolis parti-pris, notamment l'utilisation de la vitesse [du ralenti, de l'image fixe, de l'accélération délicieusement bennyhillienne, jump-cuts sur des plans au ralenti se terminant en image fixe avant la coupe (plus surchargé, tu meurs !), etc.]

Fichtre, se dit le lecteur attentif, voilà qui est très étonnant, dans ce qui ne devrait être qu'un film de sabre de plus ! Alors, précisons. On comprend qu'il y a une certaine attention, et un certain vœu d'aller vers cette absence de coupe, ou plutôt de déplacer les coupes (de plans, bien sûr) en périphérie de la mise en scène. Ce n'est pas non plus le sublimissime THE MOAB STORY de Peter Greenaway, qui pousse le bouchon bien plus loin, multiplie en plus le sur-cadrage et n'arrête pas d'ouvrir carrément des fenêtres d'images dans le plan déjà existant.
Rien de tout cela ici, mais la notion de collage de deux plans devient quand même relative. Dans les scènes suivantes, et surtout dans la deuxième partie du film, on perdra progressivement cette sensation pour aboutir à un montage qu'on qualifiera de plus classique. Mais en début de film, l'incroyable surcharge nous perd relativement agréablement, même si encore une fois ce n'est pas l'extase esthétique du siècle.
Le son sait jouer de l'interruption (souvent de longues plages de silence, malheureusement un peu inféodées à l'image et donc un peu illustratives) ; les lumières et la photo jouent beaucoup sur le contraste et appuient certains sur-cadrages, notamment par des jeux de noir (scène de combat nocturne dans la rue). La musique de cette introduction est d'ailleurs assez rigolote et totalement vulgosse : musique d'action, puis musique de cirque, puis musique classique, puis guitares hard-rock, dans un mélange assez amusant qui privilégie plus l'effet de saillie rythmique que l'effet de catalogage ironique, pourquoi pas.
Je surcoupe, je surcharge, je remplis les plans à ras bord, je sur-cadre, je profite de tous les leviers de la mise en scène. C'est assez vulgaire, mais ça a le mérite d'essayer.

Lee-Myung See va toujours garder ces prérogatives, mais malheureusement, si les effets de son film seront toujours aussi voyants, nous perdrons par la suite leurs effets combinatoires (entre eux, si j'ose dire), et l'effet de surcharge hénaurme. Il y aura du jeu avec les lumières ou avec les ruptures de son dans le reste du film, mais on ne sera jamais perdu dans un tourbillon indigeste comme dans ce début de film, et c'est bien dommage en quelque sorte.
En effet, la mise en scène deviendra par la suite plus univoque, préférant faire un effet à la fois plutôt que douze. Cela pour laisser passer sans doute une narration qu'on s'attachera à rendre plus classique et linéaire. Afin de ne pas perdre le public sans doute. Donc, la suite du film, si on peut dire, est "plus sobre", en tout cas moins baroque, moins chargée. On a compris cependant que Lee-Myung See est un cinéaste de l'effet.

Sinon, dans le décorum, les thématiques et surtout le jeu des acteurs, on est en plein cinéma hong-kongais semble-t-il. Notamment à travers les liens entre les personnages, ou encore dans le jeu comique de Ji-Won Ha (l'héroïne).

Malheureusement, le film ne perdra son spectateur qu'un temps. Et le film va révéler des défauts bien plus rédhibitoires ! D'abord, globalement, le cadrage ne se révélera jamais. Si le réalisateur aime pendant le combat montrer le mouvement des corps, mais en cachant au maximum les mouvements de sabre (étonnant, vrai choix), on comprend, une fois les scènes moins identifiables passées, une fois que l'enquête policière toute bête est lancée, que ce ne sera jamais beau, jamais sublime, juste un peu alambiqué, et encore...
Au fur et à mesure, on perçoit l'absence de narration autre que scénaristique ou dialoguée, et du coup, l'échelle de plans, par exemple, se révèle caduque, tout comme la musique (de plus en plus uniforme et vulgaire, jusqu'à d'horribles emprunt électro-caca à la Gotham Project, beurk), et le reste... On s'aperçoit qu'il ne se passe quasiment plus rien, malgré les mouvements à l'écran, malgré la surcharge. Un effet succède à un autre, et le film se révèle être malheureusement sans aucun rythme, et au profit, en plus, d'une histoire assez simplette. Cette absence de rythme est évidemment tout le contraire de ce que le réalisateur semble vouloir faire, puisqu'il introduit de plus en plus de scènes lentes qui viennent s'opposer à l'action. Il faut sans doute un estomac que je n’ai pas pour pouvoir manger sans sourciller cette overdose de petits effets numériques ou chorégraphiques. De plus en plus, le film s'atomise, perdant la notion de séquence, puis celle de scène, pour finir par s'atomiser au plan, soit, pour être clair, à faire le contraire de la séquence d'ouverture. Longueur oblige, les effets semblent également se répéter. Là dessus, le rythme ne cherchant non plus la rupture, mais au contraire la fluidité, la monotonie gagne du terrain, jusqu'à nous laisser épuisés dans un coin du ring. DUELIST arrive au final à devenir d'une grande prévisibilité. Le film chercher clairement à se vendre aussi à l'international, et n'est plus à la fin qu’une espèce de carte de visite en forme d'auberge espagnole, bien utile car le film mélange la comédie, le mélodrame amoureux, le film de sabre, le film à costume, et l'enquête policière.

Le film, richement doté (la Corée, semble-t-il, produisant beaucoup de films) ne transforme jamais l'essai de son introduction très longue, tant sur le plan narratif, au final d'une linéarité simpliste, ni sur le plan esthétique ou cinématographique. DUELIST fait penser, mais en moins antipathique, à NIGHTWATCH, le fameux film russe vu cette année, un film pour l'export, "un film parce que nous aussi on peut le faire". Dans les deux cas, on se demande ce qui pousse les metteurs en scène à déployer ces efforts : faire des films ou être réalisateurs ? Un grave challenge. On imagine très bien, en tout cas, que les génies sans bouillir des pays émergeants pourraient très bien devenir yes-men à Hollywood et gagner leur place au soleil. Est-ce suffisant, et surtout est-ce nécessaire ? La standardisation de ces gens, en tout cas, a déjà commencé. Est-ce à cela que rêvent les "pauvres" ?

Zènement Vôtre,

Dr Devo.

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Publié dans Corpus Filmi

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Le repassant 22/05/2006 10:18

La standardisation de ces gens, en tout cas, a déjà commencé. Est-ce à cela que rêvent les "pauvres"
Je ne sais pas si c'est aussi simple que cela. Il y a aussi, du peu que je connaisse l'histoire de la Corée, une nécessité culturelle de s'affirmer face aux deux mastodontes chinois et japonais, quitte à ce que cela passe par des produits ultra standards, kimkiduckiens on va dire. A coté, tu as quand même Im Sang Soo, Ong Sang Soo, Lee Chang Dong, qui tracent leur voie dans un cinéma commercial avec une vraie dignité d'auteurs. Lee chang dong a fait le très beau Oasis, et le film dont je ne me souviens jamais le nom mais il y a papillon dedans, sur l'histoire de la Corée à l'envers, un truc brillantissime (ici faudrait remonter à Visconti pour trouver des films historiques aussi puissants), puis il a été ministre de la culture, il ne l'est plus, j'espère qu'il va reprendre la caméra. Im sang soo a fait le très commercial mais totalement passionnant "President's  Last Bang", un truc formaté pour le marché international, mais totalement digne sur le putch contre le dictateur Park à la fin des années 1970. Bon, le jour où les français feront des films politiques aussi bien torchés, je mange mon chapeau. Quant à Ong Sang Soo, monsieur fait toujours le même film, mais comme il le fait à chaque fois différemment, je suis à la première séance!
Quant aux rêves des pauvres, ne vous inquiétez pas docteur, ces pays ont des histoires culturelles qui nous dépassent allègremment, ils traceront leur voie.