BUBBLE, de Steven Soderbergh (USA-2006) : 73 minutes de solitude...

Publié le par Dr Devo

(Photo : une photo du film BUBBLE, tout simplement !)

 

Chers Focaliens,
 
Il n'y a rien à faire, le père Soderbergh reste malgré tout quelqu'un qui parait éminemment sympathique. Des cinéastes à la dérive, on en a vu des tas. Qui continuent à faire des films, mais qui semblent avoir renoncé au profit de je ne sais quoi, la popularité sans doute. Par exemple Almodovar, qui ne cesse de refaire depuis des années le même film, avec le même pathos, sans que cela ne gêne personne, lui qui comptait parmi les gens les plus iconoclastes. On serait tenté de dire la même chose d'un Woody Allen, mais comme je l'ai déjà dit ici, le vieux bougre, au moment où on se dit que c'est fini, qu’on n'ira plus voir ses téléfilms, nous pond quelque chose de fabuleusement réussi. Dernier exemple en date, le magnifique ANYTHING ELSE, ou encore MATCH POINT, petite chose pas révolutionnaire mais tout à fait regardable, quasiment.
 
Soderbergh est un type formidablement intéressant. KAFKA, KING OF THE HILL et le fabuleux L'ANGLAIS, c'est tout de même tout à fait superbe. Et puis, ces derniers temps, malgré des choses dont il n'a pas à rougir comme TRAFFIC ou FULL FRONTAL, on reste quand même largement sur sa faim. SOLARIS ne présente que très peu d'intérêt, desservi en plus par un casting un peu surprenant ; OCEAN'S ELEVEN se regardait dans un soupir et fut oublié aussitôt vu, et sa suite était d'une mondanité absolument paresseuse. Non pas qu'on ait enterré le monsieur avec l'eau du bain, mais quand même, on était inquiet et ça sentait le roussi, alors même que le gars en profitait pour produire à tour de bras, souvent avec son camarade l'improbable Clooney, des films ostensiblement moyens, et souvent, au vu des sujets, complètement inaboutis (SYRIANA, GOOD NIGHT AND GOOD LUCK ou encore LOIN DU PARADIS).
 
En annonçant un film à budget minuscule et entièrement tourné avec des comédiens non-professionnels, on pouvait subodorer que le Soderbergh se payait, sinon un retour aux sources, au moins un retour aux affaires tout à fait judicieux. Le film-annonce de BUBBLE, très énigmatique et drolatique, a mis l'eau à la bouche de l'équipe de Matière Focale. Allons voir comment c'est à l'intérieur...
 
De nos jours, dans une petite ville de l'Ohio. Martha (Debbie Doebereiner) est une grosse dame d'une quarantaine d'année qui vit seule avec son vieux père dont elle doit s'occuper avec attention. Elle travaille dans une toute petite fabrique de poupées en plastique, usine semi-mécanisée où encore une grande part du boulot se fait à la main, et où le nombre total d'ouvriers n'atteint pas les dix personnes. Tous les matins, elle passe prendre Kyle (Dustin James Ashley), un petit jeune dans la vingtaine qui n'a pas de voiture et qu'elle amène donc à l'usine tous les jours. Les deux ne parlent pas beaucoup, mais s'apprécient et se respectent, Martha étant toujours prête à donner un coup de main à Kyle qui a peu de temps libre puisqu'il doit cumuler deux boulots pour s'en sortir (et encore, en logeant chez sa mère !).
L'usine ayant reçu une grosse commande, une jeune femme, également dans la vingtaine, Rose (Misty Dawn Wilkins, ils ont tous des noms impossibles !) est embauchée en CDD. Naturellement, elle se rapproche de Martha et surtout de Kyle qui a logiquement le même âge... Martha se méfie de Rose, qu'elle trouve un peu arrogante malgré sa discrétion. Mais la vie suit son cours, jusqu'au jour où Rose demande à Martha de garder sa fille pour une soirée...
 
Acteurs non professionnels, décors sans doute réels (les intérieurs auraient été tournés dans les maisons même des comédiens amateurs !), sujet minimaliste, pas énormément de dialogues, et un rythme un peu bizarre mais complètement tranquille, BUBBLE est assez surprenant, et prend quasiment tout le monde à contre-pied. La structure du film est simplissime : il s'agit de coller au "réel", de montrer le déroulement des journées et d'entrecouper tout ça de petits breaks musicaux discrets (durant lesquels il se passe souvent de jolies chose d'ailleurs). Point à la ligne. Ça cause peu, ça parle un peu de rien. Les gestes sont à minima.
 
Soderbergh a choisi une tactique très agréable, celle du "petit jardin", dont la devise est "mon jardin est petit, mais c'est le mien !" On a l'impression de se balader chez nous les ploucs (terme non péjoratif dans ses pages), dans une sorte de mini-ville tristounette, remplie de mini-gens vivant des mini-vies, comme d'ailleurs la plupart d'entre nous. La classe ouvrière, quoi, BUBBLE racontant finalement la vie des SMICARDS (à ce sujet, je note que le personnage de Rose met carrément le doigt dessus et décrit en une phrase la vie d'un smicard, ce que le cinéma français avec ses "c'est con le chômage et la mondialisation", théories de niveau CP, n'a jamais réussi à faire ou à montrer en vingt ans de "cinéma du réel" ; il s'agit de la phrase par laquelle Rose explique pourquoi elle ne peut pas faire d'économies !).
Curieusement, BUBBLE, ce n'est pas non plus les frères Dardennes ! Et croyez-moi, c'est rien de le dire, car c'est complètement l'opposé, dans la forme comme dans le fond.
Ici, la caméra est complètement fixe ou presque (un petit pano de temps en temps), et toujours sur pied. Le film est tourné dans un très beau scope, et enfin, on retrouve l'art du cadrage de Soderbergh, c'est-à-dire une vraie recherche esthétique qui manquait cruellement à ses derniers films. [Je note la scène entre Rose et son ex-boyfriend devant les yeux de Martha, avec laquelle Soderbergh, mine de rien, semble s'être bien amusé : elle se déroule dans une pièce dix fois trop petite pour pouvoir tourner une scène à trois axes, mais l'animal se tire très bien de cette contrainte, ce qui nous faut un contrechamp sur Martha absolument délicieux, froid, et plein de suspense !]
La photo est absolument magnifique, signée Soderbergh lui-même, et privilégiant ce qui se fait de mieux au cinéma en matière de tournage, aussi bien en 35mm qu'en vidéo (c'est le cas ici) : l'éclairage aux néons qui donne toujours des résultats absolument époustouflants. La lumière est donc très belle, merveilleusement étalonnée et complètement fabriquée. Il y a même des choses magnifiques : les teintes maronnasses, les teintes rougeâtres, les deux plans surexposés (pardon, trois avec le magnifique bac à poupées !), et encore plus fort, les scènes quasiment dans le noir, toujours en voiture. C'est quand même pas dégueu, et ça ne mange pas de pain. Le son est également très joli, et instaure un climat nuancé qui ne rechigne pas à la coupe un peu plus sauvage que prévue. Ce n’est pas les Dardennes donc, c'est le contraire.
 
BUBBLE est tourné en vidéo, mais somptueusement étalonnée (c'est même rare de voir de si belles copies en salles de nos jours), ça se passe dans une usine, et puis il y a le reste de l'histoire que je ne vous raconterai pas ici (passionnante d'ailleurs), et de temps en temps, telle ou telle couleur sur tel objet dans la fabrique de poupée nous paraît bien artificielle mais très composée, et on se dit que le gars Soderbergh a dû y mettre un coup de pinceaux... Bon dieu, j'ai déjà vu ça quelque part. Mais bien sûr ! BUBBLE est l'exact opposé de DANCER IN THE DARK. En fait, les deux films n'ont absolument rien à voir, mais le malin Soderbergh aurait quand même bien vu le film de Lars Von Trier. En sortant de la salle, je me suis même dit que Soderbergh avait fait son film en réaction (négative ou positive) à celui de Von Trier. À la réflexion, c'est sans doute un peu exagéré, mais il me paraît assez impossible que Soderbergh n'y ait pas pensé en tout cas. DANCER IN THE DARK, la comédie musicale glauquasse (et superbe), filmée avec 500,000 caméras dans une Amérique entièrement recréée en studio, avec des acteurs hystériques, une mise en scène très malpolie et ultra-préparée, son ton de mélo ultime hypertrophié mais prêt à toutes les ambiguïtés, son avalanche d'événements tous plus hénaurmes les uns que les autres (qui aurait osé un "Écoute ton cœur, Selma !" sinon Von Trier le malpoli ?), c'est le contraire absolu de BUBBLE, son double discret, c'est le parti-pris quasiment inverse.
 
Le film de Soderbergh est quand même drôlement étonnant. Il fait quasiment le contraire de ce que tous les autres font. Le jeu des acteurs est le plus sobre possible. On se dit d'ailleurs très naturellement pendant la séance que TOUS les films devraient être joués comme ça. Le pathos est à son minimum. Quand j'ai vu le gros plan sur le père de Martha dans la dernière partie du film, je me suis dit que ce type jouait exactement ce qu'il fallait, ni plus ni moins (et c'est difficile de faire moins !). C’est ça qu'on veut !
Le propos quant à lui se dessine en loucedé, dans les interstices, et c'est là que le film est le plus étonnant. Soderbergh met constamment le doigt dessus, sur ces sentiments fugaces, durs à saisir, banals mais essentiels, et que finalement on ne retrouve jamais ou presque au cinéma. Et la chose est d'autant plus étonnante que tout se joue entre une mise en scène rigoureuse mais amusée, et des dialogues ou des situations anodins ou trop ouverts, ce qui d'ailleurs n'empêche pas de belles percées lyriques (dans le contexte minimaliste du film, bien sûr) comme dans la scène de l'église ou celle du bain, par exemple. Soderbergh dessine un faisceau de sentiments et de situations simples, mais qui font chavirer la barque tout doucement, barque qui dérive de toute façon vers une espèce de Fantastique. Si on ne lit le film qu'à travers les acteurs et les dialogues, il est incomplet, et si on fait de même avec la mise en scène, c'est pareil ! La vérité se situe entre les deux. Et là où Soderbergh marque des points et imprime définitivement la subtilité du projet, c'est dans le refus de faire un film social ou réaliste, bien au contraire. BUBBLE présente un univers entièrement subjectif, et c'est là la chose la plus surprenante ou presque. Avec un montage rigoureux (signé Soderbergh, encore une fois) et en montrant des signes subjectifs visibles sans imposer une quelconque lecture, le réalisateur arrive à faire un film d'entre-deux extrêmement rythmé, où il se passe beaucoup de choses, où il se passe même toujours quelque chose. [En cela, ce film réalise ce que Gus Van Sant ratait le plus souvent dans LAST DAYS.] Il y a une idée dans chaque plan, rien n'est perdu, malgré la petitesse de l'espace (le film fait à peine une heure et quart d'ailleurs). Et c'est dans la coupe que Soderbergh se révèle le plus adroit, le plus soufflant même, nous imposant un dernier plan absolument bouleversant, justement à cause du point de montage qui l'achève. On prend alors, le souffle coupé, un grand coup de poing dans la figure, malgré le plan, pas du tout choc pour un rond. Et dans ce qui est le plus beau point de montage de l'année (avec le dernier plan du SOLEIL de Sokourov, bien sûr), c'est un gouffre de solitude qui nous tombe sur le coin de la figure, seul vecteur nommé du film, mais que Soderbergh nous renvoie avec une force assez fabuleuse.
 
On sent que Soderbergh en a largement sous le pied malgré l'extrême aboutissement du film, mais il ne faut pas bouder notre plaisir: BUBBLE est un film vraiment remarquable. Le jardin est petit mais c'est vraiment le sien. Comme dirait notre ami Tournevis, trois décors, deux acteurs et une bonne paire de ciseaux, et une fois de plus, l'affaire est dans le sac. La classe.
 
Étonnement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Floria 12/06/2006 20:07

Il est remarquable (de mon point de vue) que les poupées ne soient vues achevées que dans le générique de fin, dans une sorte de tourbillon burlesque où s'enchevêtrent le rêve et la réalité (le réve des enfants qui joueront à la poupée, la réalité de leur fabrication), le doute et le certain... Tout n'est-il pas dans les yeux de Martha, d'un bleu aussi magnifique que leur vide est abyssal, qui sont les seul à savoir ce qu'ils ont vu (malgrè la scrutation persistante de la caméra tout au long du film), et dont l'enchaînement avec les yeux des poupées ferme le cercle en nous renvoyant à nous-mêmes? Sommes-nous voyeurs ou compatissants?

Floria

Bernard RAPP 23/05/2006 03:00

Il y a quelques années, Tarantino répondait aux questions du public, à la fNAC des Italiens. Une gourgandine demande : "(j'aime beaucoup ce que vous faites, etc.) Mais alors, à la fin de Reservoir Dogs, il le tue ou il le tue pas ?". Tarantino de répondre aussi sec : "Mademoiselle, vous n'avez RIEN compris au film."

Dr Devo 23/05/2006 00:16

Chère Nubula,Comme le dit si bien RAPP, je laisse ce vent de poésie à votre appréciation. Tout comme la fin (dont nous ne parlerons pas ici pour ne pas devoiler le film à ceux qui ne l'ont pas vu): est-on vraiment sûr que cela se soit produit comme cela nous est dit?Il faut en fait prendre chacun son parti et investir les choses fugaces de ce film selon son propre coeur. Quitte à admettre, ce qui est également délicieux que le doute subsiste et qu'on ne peut trancher.Salutations,Dr Devo.

Bernard RAPP 22/05/2006 19:41

Au nom de la Poésie, au nom de l'Ouverture, au nom de la Lacune, du Mystère et de l'Abstraction, au nom de la Pluralité des points de vue, Docteur, par pitié, ne tranchez pas.

nubula 22/05/2006 16:10

J'ai adoré Bubble, mais en discutant avec mon ami, nous n'étions pas d'accord sur un point important du film: quels sont les sentiments nourris par Martha à l'égard de Kyle? Pour ma part j'y vois une relation maternelle, pour mon ami il est clair que Martha est amoureuse physiquement de Kyle ? Doc, SVP tranchez!

NUBULA