BELLAMY de Claude Chabrol (France-2009): Inspecteur Mou-Le-1 !

Publié le par Dr Devo





[Photo: "Polémique des Hauteurs" par Dr Devo, d'après une photo de la pièce BLEKTRE de Nathalie Quintane.]




Chers Focaliens,

 

Tandis que la polémique fait rage dans les commentaires sur les articles de GRAN TORINO et THE WRESTLER, je me mets à penser que, finalement, l'essentiel a été dit. Il y a effectivement une grande école critique largement majoritaire, celle que j'appelle "critique dialectique". Je la trouve affreuse et c'est à cause d'elle que je ne lis plus la critique que je trouve globalement lamentable et sans intérêt. Ce type de critique me parait mettre largement le film de côté, c'est-à-dire de ce qui fait de l'objet "film" une œuvre de cinéma et pas du théâtre filmé sur pellicule, ni de la continuité dialoguée filmée, ni de l'opéra, ni de la télé. En général, je la trouve presque uniquement axée sur deux axes : le scénario, le scénario et le scénario d'une part, et les acteurs d'autre part. La mise en scène est largement mise de côté. Faîtes cette expérience si vous êtes fortunés : achetez cinq magazines cinéma, de Studio-Cinelive à Positif, en passant par Mad Movies, et arrachez les pages où les critiques ne parlent pas de mise en scène. Au mieux, sur la centaine d'articles présents, vous allez vous retrouver avec un article, peut-être deux, et cela me semble poser problème. Evidement, la critique qui parle de mise en scène, dont la critique focalienne fait j'espère partie, est souvent accusée d'être techniciste. En fait, ce n'est pas le cas. Elle peut-être dialectique, mais ne se borne pas à cela. On nous reprochera de ne s'occuper que de la forme. C'est injuste je trouve, surtout venant de la part de la critique qui n'utilise qu'un levier de l'analyse. Nous ne nous occupons pas ici que de la forme, comme on nous le reproche aussi beaucoup. Les personnes qui ne n'utilise que le fond (et encore en général, ils s'occupent peu de narration, de niveaux de lecture et se contente de commenter le scénario et les dialogues)  me semblent pêcher beaucoup plus en restant univoque. Au-delà de cette polémique sur le fond et la forme, je crois que faire de la critique c'est de se préparer à rapporter son expérience de sidération lors de la projection, et d'essayer de retranscrire la joute poétique entre le film et le spectateur. Ce n'est donc  pas un rapport de médecin légiste que nous proposons, mais un texte expérimentant l'émotion ressentie, le trouble parfois, c'est-à-dire un texte impressionniste. Plus que de dire si le film est valable ou pas à nos yeux, nous essayons de décrire la portée poétique des films. Notre sujet, c'est la poésie et son expression par le support cinématographique, avec les leviers propres au cinéma. Voilà.

 

 


C'est dans ce contexte, ou plutôt dans l'ignorance de ce contexte car j'ai du, avant dimanche, m'éloigner de ce site, et je suis arrivé tard dans la polémique, que je découvrais le dernier film de Claude Chabrol, BELLAMY.

 



Gérard Depardieu, commissaire en vacances dans sa résidence secondaire prés de Nice, se fait aborder de manière étrange par Jacques Gamblin qui avoue avoir tué un homme. De ce point de départ bizarre, une toile d'araignée se tisse, faite de jeux de miroirs incessants et souvent abstraits dans lesquels personnages et situations ont toujours un pendant, un double. Chabrol tente alors de tresser, aussi par les dialogues, de construire un univers en chausse-trappe et en faux semblants. BELLAMY s'inscrit donc dans une logique qui, sur le papier, contient un peu de folie narrative et même quelques non-sens toujours bienvenus.

 

 


Hélas, quasiment rien ne fonctionne. Je passe vite sur les acteurs souvent complètement à côté de la plaque et ayant bien du mal à mettre quoi que ce soit en exergue, chose qui se révèle particulièrement lorsque Chabrol essaie péniblement de se moquer des conventions de récit ou de mettre en évidence les coutures de son costume baroque. Depardieu est éteint, une fois de plus, sans aucune nuance et ânonnant, loin, très loin, de la précision et la légèreté retrouvée de COMBIEN TU M'AIMES de Blier. Cornillac est comme d'habitude, tout en mono-nuance, défaut qu'on retrouve globalement dans tout le casting et qui est de toute façon un des grands maux français. Car nos acteurs, bien souvent, n'arrivent pas, ou on ne leur demande pas, d'exprimer plus d'un sentiment en même temps, ou de jouer sur des situations ambivalentes.  Vahina Giocante... Pfff... Je ne comprends pas. C'est un très mauvais travail qu'elle exécute une nouvelle fois, et en cela elle complètement au diapason de Cornillac ou de ses collègues "jeunes espoirs".

 



Mais tout cela n'est pas très grave. Juste ennuyeux. Là ou BELLAMY devient une épreuve de force, c'est encore et encore à cause de la mise en scène et donc du côté de l'univers esthétique. Et là, c'est atroce. Même si je ne suis pas un grand fan de Chabrol, on est très loin de BETTY, des INSPECTEUR LAVARDIN, et à des millions d'années-lumière de ALICE OU LA DERNIERE FUGUE, chef d'œuvre absolu du réalisateur. Ici, rien ne fonctionne. Globalement, le film est d'une très grande laideur, en partie due à la photo de Eduardo Serra (déjà responsable du récent LES INSURGES), grisâtre, changeante dans le même plan, et globalement sans expression. Son cadre est hideux quasiment tout le temps (un ou deux décadrage ici et là, mais pas de quoi nourrir son homme). Dans la même optique, les décors sont proprement hideux, n'ayant rien d'expressif. On est dans une logique totalement téléfilmesque en ce qui concerne la direction artistique. Tout est gris, aucun décor n'organise le plan ou ne vient soutenir les personnages. C'est d'une pauvreté affligeante, et il ne fait aucun doute que si le réalisateur ne s'appelait pas Chabrol, tout le monde aurait trouvé ça lamentable.

 

 


Le cadre, composé à 79,58% de plans rapprochés et de gros plans, est ignoble et sans intérêt, mais plus grave, il est soutenu ou nourrit par un montage paresseux, n'exprimant aucune idée, et d'une, et incapable d'insuffler un quelconque rythme au film. Pas de cadre, pas d'échelle de plan, quasiment pas de jeux sur le son (encore une fois, parent pauvre de la mise en scène), un montage lent sans aucune rupture ou velléité rythmique qui ne fait que suivre péniblement le dialogue, dialogue qui généralement après une trentaine de secondes, dans chaque scène, ne fait que construire des tunnels de champs/contrechamps (rendus d'ailleurs totalement hermétiques les uns par rapports aux autres par la pauvreté esthétique de la direction artistique), absolument prévisibles (la personne à l'écran quand elle parle, point barre). BELLAMY n'a aucun rythme. Les 110 minutes paraissent trois heures.

 




Bref, à aucun des poste, mais vraiment aucun, il y a quelque chose qui fonctionne. Voilà donc un film qui fait écho, par l'absurde, à la polémique qui nous a tenu éveillés ce week-end. Sur le papier, il y avait un petit quelque chose, un tout petit peu de faux-semblants et de non-sens. Malheureusement, rien ne fonctionne plastiquement, et plus grave, aucun levier de mise en scène n'est actionné ! Chabrol ne parait pas paresseux ici, comme on le dit souvent de lui, il semble carrément s'en ficher. Tout est laid, il n'y a aucune texture ni épaisseur, et BELLAMY n'est qu'un bout-à-bout. Le texte sombre dans l'inexpressivité ce qui est quand même un comble là où Chabrol le voulait décalé. On ressort du film lessivé, cuit, éreinté et encore plus, triste. Triste de voir qu'un film qui n'a rien de cinématographique (ou alors il suffit d'impressionner de la pellicule pour faire du cinéma) ne déclenche aucune révolte ou indignation, et est au contraire si bien accueilli. Va-t-on à l'opéra pour écouter seulement un texte (le livret), et encore chanté faux ou inaudible, sur une musique laide et simpliste ? Non, bien sûr. Par contre, au cinéma, c'est possible. Mieux, on dit que c'est du bon. Je ne sais pas, et je m'interroge franchement, sur ce qui plait aux amateurs de Chabrol dans ce film. Un étalage des thématiques récurrentes de l'auteur ?

 

 


Une place de cinéma coûte entre 8 et 10 euros. On est en droit d'attendre d'un film, qu'il soit simplement divertissant ou qu'il vise plus haut, qu'il utilise les moyens d'expression qui lui sont propres, et surtout qu'il soit beau. C'est un art, non ? Allez, rendez-nous Raul Ruiz...

 

 

 

Dr Devo.


Publié dans Corpus Filmi

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sigismund 02/03/2009 16:33

Histoire de vous faire oublier cette expérience douloureuse je ne saurais trop vous recommander ' Ne touchez pas la hache' de récemment Jacques Rivette,....à moins que je n'ai là aussi loupé l'article...

Dr Devo 02/03/2009 14:11

C'est rectifié! Il faudra que j'essaie de jouer à Blektre d'ailleurs, depuis le temps que j'en entends parlé!Dr Devo.

Dr Orlof 02/03/2009 13:49

Evidemment pas d'accord mais je t'ai répondu chez moi.Bien amicalement, cher confrère!

Norman Bates 02/03/2009 13:08

Salut Doc ! Je n'ai pas vu le film, mais je voulais juste signaler une faute d'orthogrpahe, la pièce de théatre s'intitule très exactement BLEKTRE. Pour info elle est adpatée d'un jeu sur internet jouable (et fortement conseillé par moi même) sur http://blektre.info.Précisément votre,