Chroniques de l’Abécédaire, épisode 6, deuxième partie : j’ai vu la nuit sans jour du rideau de velours tiré sur la lune mutante d’un chasseur oublié.

Publié le par Le Marquis

 
 
We are the winners (Lordi)
 
Elle se sera fait attendre, cette seconde partie : il faut dire qu’il m’a été donné de recevoir, ces derniers temps, ce qui a à la fois suspendu momentanément le visionnage alphabétique et en a ralenti la rédaction. Quinze jours de suspense pour un Abécédaire à vrai dire un peu terne dans l’ensemble, ce qui, je l’espère, n’en rendra pas la lecture de ce compte-rendu moins intéressante. Bien sûr, l’événement cinématographique (?), c’est l’achèvement du festival de Cannes. Mais la cérémonie de clôture n’a pas encore eu lieu à l’heure où je vous parle, et je reste donc sur le souvenir du concours de l’Eurovision diffusé la semaine dernière, l’une de mes rares entorses télévisuelles.
Je passe toujours un assez bon moment devant ce spectacle anachronique et aimablement ringard, et ce malgré les commentaires français en off, stupides et purement parasites. Froides salutations à Michel Drucker, incarnation de ce que la gentillesse peut avoir de sinistre, et à l’illustre inconnu qui lui renvoyait la balle – leur déconvenue lors du couronnement des hard-rockeurs finlandais (« Hard Rock Hallelujah » !!!) qu’ils voyaient bons perdants était du miel pour mes oreilles. Pour votre gouverne, ma préférence allait cette année aux Lithuaniens, brochette de mines masculines assez improbables entonnant avec une belle conviction un « We are the winners of Eurovision » délicieusement vulgaire. Mes favoris ne sont arrivés que cinquièmes, ce qui n’est pas si mal, mais je suis tout de même très satisfait : les finlandais, grimés comme des Klingons de l’Enfer, étaient mon second choix, et je garde à l’esprit l’image saugrenue de ce monstre patibulaire se voyant remettre par l’animatrice grecque un somptueux bouquet de fleurs. Pensée émue pour Virginie Pouchain, qui, avec un nom pareil, aurait pu taper dans la farce façon « Papa Pingouin », mais qui est arrivée avant-avant dernière, classement mérité pour une chanson plate, pas très bien interprétée et consternante de nullité, malgré tout vaillamment défendue par le père Drucker en plein élan, typiquement « eurovisionnien », de chauvinisme gras et forcené. Tout cela est copieusement artificiel, filandreux, naïf, grotesque et fort long, mais, allez savoir pourquoi, l’exégète du groupe ABBA que je suis passe toujours un très, très bon moment devant cette école des fans pubère et sans frontières. Mais revenons à nos moutons avec un film qui ne dépare pas trop avec le strass, les paillettes et le champagne, un film en I comme…
 
L’ÎLE DE L’ANGOISSE, de William Riead (USA, 2001)
Après les gosses de riches et leur week-end dans la demeure familiâââle de l’assommant PETIT MASSACRE ENTRE AMIS, voici le fruit de ce qui pourrait être l’accouplement de LIAISON FATALE et d’un roman Harlequin. Catherine Gaits (Olivia Hussey, à gifler) et son richissime époux Parker sont partis sur une île s’acheter un yacht, mais quelques heures avant la transaction, Parker est appelé d’urgence dans sa clinique de Santa Barbara. Catherine doit donc rester sur place et se charger de l’acquisition – mais qu’elle ne s’inquiète pas : « je vous laisse l’hélicoptère, ma chérie, vous serez rentrée à temps pour le gala de charité ! » Catherine fait connaissance avec le vendeur de yachts, un bel homme romantique qui lui sert une coupe de champagne qu’elle commet l’erreur fatale de boire : elle ne résiste pas longtemps à son charme, d’autant plus que, déloyal, il a mis en fond sonore une sirupeuse soupe à la Richard Clayderman (« C’est du David Benoît ? » - « Oui, son dernier album, c’est si beau ! » « Oh oui, c’est magnifique, ça donne à méditer… »). Extrait de dialogue avant la faute de Madame :
Lui : « Je peux vous poser une question personnelle ?
Elle : Oui, d’accord, à condition que ce soit très personnel.
Lui : D’accord. Ce sera tout ce qu’il y a de plus personnel. Entre vous deux, c’est comment ?
Elle : Ça, c’est un peu trop personnel. »
Elle perd son élégance, la duchesse, et accepte une petite saillie entre amis. Personnellement, je ne connais personne dans mon entourage qui puisse ainsi sauter de l’hélicoptère dans la décapotable pour se rendre au club faire du cheval, non sans avoir donné des instructions aux domestiques pour qu’ils n’oublient pas de joindre monsieur son mari au golf avant son départ : il faut absolument faire nettoyer la piscine. Leur vie est-elle à ce point inepte ? Ce thriller à l’eau de rose, où l’harmonie d’un couple friqué, épris et distingué est menacée par l’amant de madame, un vulgaire parvenu qui tire son apparat chic de l’assurance vie de son ex-femme, est d’une bêtise nunuche et arrogante à se pendre et ferait passer LES NUITS AVEC MON ENNEMI pour du Cassavetes, quoi qu’il puisse être assez drôle au 36e degré – personnellement, j’aurais choisi pour slogan sur l’affiche : « Pas besoin d’un yacht pour venir mouiller sur cette île ! »
 
J comme… JOHNNY MNEMONIC, de Robert Longo (Canada / USA, 1995)
L’univers cyber de William Gibson trouve ici une illustration assez désastreuse, malgré les promesses d’un récit au potentiel relativement intéressant – dans un avenir proche, et alors que la planète est ravagée par un virus mystérieux, l’information, le communication sont quasiment devenues une nouvelle forme de religion. Johnny Mnemonic travaille comme un livreur de pizza, à ceci près que ce sont des informations qu’il livre, stockées dans son cerveau et protégées par des codes qui lui bloquent l’accès à sa propre mémoire. Et, je vous le donne dans le mille, il est un jour chargé de transmettre une information capitale (qui concernerait un certain virus que je connais que ça ne m’étonnerais pas), et se retrouve poursuivi par des tueurs qui veulent sa tête (littéralement), alors que l’horloge tourne : son cerveau est saturé, et il risque la mort s’il ne met pas la main sur les codes lui permettant d’extraire les documents stockés. Cyber, donc, pour un film qui traîne une réputation plutôt tiède, et pour cause…
Le casting est probablement le meilleur (ou le seul) atout du métrage, bien qu’il soit mené par un Keanu Reeves exécrable, en pleine répétition avant la générale de MATRIX, qui m’a paru ici tout particulièrement mauvais. On croise ainsi Udo Kier (qui a parfois l’air d’être absolument partout) en patron de Keanu qui règne en grande follasse sur un night-club à thème (je dirais, Starmania, à tout hasard), Barbara Sukowa (EUROPA) en Ghost in the Shell, le sympathique Dolph Lundgren en roue libre dans le rôle d’une espèce de Prêtre Fanatique Serial Killer Raspoutine, conception totalement idiote qui a le mérite d’être spectaculaire, Ice-T en leader rebelle ou Takeshi Kitano en yakusa mélancolique, comme c’est original.
Pour le reste, en dehors de quelques idées cocasses (dont la découverte du pirate informatique le plus doué de la planète – un dauphin !), le film est résolument creux et superficiel dans son approche des thèmes (si peu) développés, mais il est tout aussi indigent en tant que divertissement pur : clinquant d’une direction artistique douteuse, apogée du récit sous forme de dernier quart d’heure indescriptiblement hideux qui donnerait la nostalgie des effets visuels du COBAYE (mais si la technique a évolué et n’a plus cet aspect cheap aujourd’hui, ce type de séquences n’a pourtant pas évolué d’un pouce en termes de non-mise en scène), incompétence d’une mise en scène médiocre ne parvenant jamais à générer une once de rythme ou d’atmosphère, avec une séquence dans un hôpital clandestin où Johnny découvre le pot aux roses, subitement saisie d’agitation, avec un dialogue filmé à grands coups de mouvements de caméra circulaires (Russell Mulcahy est venu faire un tour sur le plateau ?). Très, très mauvais film.
 
K comme… KAOS II, de Paolo et Vittorio Taviani (Italie, 1998)
Après mon premier Terrence Malick (LA BALLADE SAUVAGE), voici mon premier frères Taviani. Les grands noms n’ont décidément pas de chance, je ne peux pas dire que ce film m’aura vraiment bouleversé non plus. En VO intitulé TU RIDI, le film devient en France KAOS II, en référence au KAOS de 1984, déjà adapté de nouvelles de Pirandello. C’est donc un film scindé en deux segments différents, « Felice » et « Deux enlèvements », qui n’entretiennent aucun rapport mais sont d’un niveau égal.
Le premier segment est une farce cruelle, racontant les déboires d’un chanteur d’opéra raté passé dans les coulisses pour devenir comptable. Une vie amère, sinistre, face à un collègue et ami handicapé, martyrisé et humilié par ses supérieurs. Pourtant, quand la nuit tombe, le comptable est hilare dans son sommeil, ce qui trouble sa compagne au point qu’elle décide de le quitter. Il ne comprend absolument pas la cause de ce rire franc, jusqu’au jour où son collègue se suicide… Le second segment met en parallèle deux enlèvements : celui d’un enfant de nos jours, et un autre enlèvement un siècle auparavant : deux enlèvements aux motivations évasives et aux dénouements radicalement opposés.
Résultat inégal. Si quelques plans séquences complexes font parfois penser à Argento (notamment dans l’opéra), le film est dans l’ensemble cadré très sagement, avec une prédilection pour les plans larges et fixes, pour l’observation neutre, parfois teintée d’ironie. S’appuyant constamment sur un climat lourd et légèrement onirique, la mise en scène est plate, sèche et rectiligne, comme pour valoriser par effet de contraste le surgissement de plans soudain très démonstratifs (premier plan de la scène onirique sous l’arbre, plan effectuant une lente rotation à 360°) – ce qui ne fonctionne malheureusement pas toujours. J’ai bien peur que les qualités premières du film soient au fond très littéraires : malgré quelques belles séquences et un ton décalé souvent séduisant, la sobriété de l’ensemble frôlant de beaucoup trop près une afféterie assez poussiéreuse, un manque de point de vue qui se fait particulièrement ressentir dans les conclusions des deux segments (rêves d’opéra du comptable visualisés par un effet de montage alterné très conventionnel, ambiguïté creuse du plan final de « Felice », sérieux tassement visuel après la conclusion de l’enlèvement contemporain). À la fois sensible et formaliste, intelligent et vieillot, KAOS II vaut néanmoins le coup d’œil.
 
L comme… LUNES DE FIEL, de Roman Polanski (France / Angleterre, 1992)
Nouveau retour sur Polanski après son extraordinaire LOCATAIRE, pour un film reçu fraîchement par la critique lors de sa sortie en salles, adapté d’un roman de Pascal Bruckner – un auteur que je n’apprécie pas, mais qu’importe : un film est un film. Et celui-ci en rajoute une couche dans le registre du sado-masochisme, déjà abordé dans cet Abécédaire via l’intéressant HISTOIRE D’O, mais sur un registre narratif et esthétique radicalement différent, à la fois plus extrême dans ses enjeux et moins raffiné dans ses manifestations, Polanski ne cherchant jamais à composer de belles images type papier glacé (comme celles d’un BASIC INSTINCT résolument anti-érotique à mes yeux), et assumant pleinement les débordements grotesques et la vulgarité des jeux sexuels du couple au centre du récit (cuissardes et maquillage de pute morte, homme déguisé en cochon…). Une vulgarité également présente dans un dispositif de « placement produit » éhonté (Contrex, confiture Bonne Maman, et surtout 36 15 : Ulla !).
Le casting du film n’aurait pas pu être mieux conçu : c’est sur un cargo parti en croisière qu’un couple de jeunes mariés un peu naïfs (Hugh Grant et Christine Scott-Thomas) rencontre un autre couple aux relations opaques (Peter Coyote et Emmanuelle Seigner). Cloué à une chaise roulante, Peter Coyote entreprend de raconter à un Hugh Grant perplexe, qui ne cracherait manifestement pas sur un petit adultère « hygiénique », le récit de sa relation avec Emmanuelle Seigner, et le glissement progressif de la passion idéaliste à la lassitude, de la lassitude au mépris et à l’humiliation, brièvement oubliés dans l’intensification des jeux érotiques, de plus en plus pervers, jusqu’à ce que le point de non-retour ne soit franchi. Et alors que progresse le récit, les relations entre les deux couples deviennent de plus en plus complexes. Bref, la croisière s’abuse.
Le film est admirablement bien réalisé, s’engouffrant, dès son générique (la mer et la révélation du hublot derrière lequel elle s’agite), dans une reprise quasi permanente de l’image de la paroi, du reflet (fenêtres du studio parisien de Peter Coyote, vitres d’un bus, écran d’ordinateur, vitrine d’un magasin, jusqu’au premier rendez-vous du couple Coyote-Seigner durant lequel Emmanuelle se met à imiter les gestes de Peter comme face à un miroir). Avec, bien sûr, une progression narrative nous entraînant en cours de métrage à un renversement spectaculaire du point de vue, alors que le récit semble opter pour une lente et cruelle vengeance, qui n’est au fond qu’un nouveau jeu de l’humiliation où les rôles se sont inversés sans réellement rompre avec l’interdépendance mortifère. Vases communicants dont l’étape suivante semble avoir pour objet le couple en apparence uni et propre sur lui, mais avec des enjeux souterrains plus complexes, plus mystérieux que ceux auquel on a fréquemment été confronté dans la vogue éphémère des thrillers érotiques du début des années 90. Bien qu’ayant émergé dans cette veine, LUNES DE FIEL nage à contre-courant et s’impose, par son élégance, sa crudité et son énergie comme le meilleur film du lot, et comme l’un des derniers très grands films de son auteur.
 
M comme… LA MUTANTE II, de Peter Medak (USA, 1998)
Plutôt piteuse, cette série des MUTANTE. Petite série B inoffensive, moyennement distrayante et sans grand intérêt, le premier opus n’avait pour atout que les effets spéciaux conçus par H.R.Giger (pas très bien mis en valeur par la mise en scène strictement fonctionnelle de Roger Donaldson) et un vague alibi sexy, occasion d’admirer la plastique de la très belle Natasha Henstridge (GHOSTS OF MARS), comédienne sans doute pas fabuleuse, mais attachante et bénéficiant à l’image d’une belle présence qui n’est pas due qu’à ses mensurations. Et au regard de la médiocrité de LA MUTANTE III, si vous ne devez en voir qu’un, c’est cette première suite que je vous conseille, d’autant plus que, surprise, le film est réalisé par le bon Peter Medak (L’ENFANT DU DIABLE, ROMEO IS BLEEDING). Peter Medak avoue s’obliger régulièrement à accepter des films de commande « pour garder les pieds sur terre », et effectue ici un travail honnête, en imposant d’emblée le choix de lever le pied sur les effets en images de synthèse, option intéressante qui confère à son film un aspect plus viscéral (et moins laid !) que ce qu’on peut croiser dans les deux œuvrettes qui le prennent en sandwich.
L’argument de départ (de retour d’une mission sur Mars, un des cosmonautes ramène avec lui un organisme extra-terrestre qui va provoquer sa mutation) évoque beaucoup LE MONSTRE, premier film de la série anglaise des « Quatermass », ce qui permet, en faisant de l’homme contaminé le fils d’un influent sénateur, d’introduire un sous-texte social et politique amusant, bien qu’il ne soit jamais très approfondi. Natasha Henstridge revient quant à elle sous la forme d’Eve, clone de la Sil du premier film, isolée de toute présence masculine afin d’éviter qu’elle ne développe le même instinct de reproduction qui avait fait des ravages avec sa sœur génétique : résultat, elle ne devient pas lesbienne, mais juste moins agressive, plus en phase avec la partie humaine de sa psyché, dirait le magazine Femme Actuelle.
Un bon film de série B, sans plus, il faut bien l’avouer, mais réalisé avec un certain talent, et surtout dans une approche un peu moins formatée qui permet des séquences gore un peu plus généreuses et un traitement de l’érotisme nettement plus riche, où les audaces ne naissent pas de simples scènes de coucherie / métamorphose comme dans le premier épisode, très limité. Medak introduit même quelques éléments assez corrosifs (dont une scène où le jeune homme contaminé cède aux avances de deux sœurs, ou une rencontre impromptue de celui-ci avec un transsexuel, séquence coupée au montage), et une avalanche d’effets et de plans hautement suggestifs, l’aspect graphique extrême étant à peine atténué par les effets spéciaux qui leur servent de couvertures (langue fouineuse d’Eve, créature étouffée par une fellation mortelle), jusqu’à un dénouement a priori stupide, mais très bizarre et toujours inscrit dans un double langage visuel extrêmement allusif, vulgaire et assez drôle. Je ne cracherai pas le morceau, mais posez-vous tout de même la question : pourquoi Peter Medak nous fait-il le coup du chat qui surgit pour nous faire sursauter à l’intérieur d’une ambulance ? Malin.
 
N comme… LA NUIT DU CHASSEUR, de David Greene (USA, 1991)
Oui, alors, voyez-vous cette NUIT DU CHASSEUR est un très grand classique que tout un chacun se doit d’avoir vu au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que pour apprécier la performance stupéfiante, dans le rôle du pasteur meurtrier, de l’extraordinaire… Richard Chamberlain ???
Car c’est bien du remake télévisé qu’il est question aujourd’hui – oh, quelle bonne idée ! Ou peut-être devrait-on dire, pour être plus juste, qu’il s’agit d’une nouvelle adaptation du roman de Davis Grubb, déjà adapté en 1955 par Charles Laughton (NdDrD:  cf. l'article de Norman Bates sur le film), un merveilleux mélange de genres assez avant-gardiste dont l’insuccès a mis un terme à la carrière de réalisateur de Laughton, dont c’est malheureusement le seul long-métrage. Inutile de préciser que cette version de David Greene ne souffre pas la comparaison – elle a déjà bien du mal à supporter une seule vision, pour tout dire. On connaît déjà l’histoire (ou alors on stoppe tout de suite la lecture de cet article pour aller faire l’acquisition du film de Laughton) : pauvreté, papa braqueur condamné, enfants laissés sous la responsabilité de leur mère, à qui ils ne confient pas leur gros secret : papa leur a confié le pactole. Mais un pasteur meurtrier ayant croisé papa à la prison se met en tête de faire ce qu’il fait le mieux : séduire la veuve et la trucider pour filer avec sa fortune.
Le contexte est actualisé, pour le pire : « Dès que papa aura trouvé du travail, promet son jeune fils à sa petite sœur (atrocement doublée en VF, mais elle m’a l’air assez tarte de toute façon), il nous achètera des baskets et on ira au Mac Donald. » Youpi. Mais papa passe l’arme à gauche, non pas parce qu’il est condamné à la peine de mort (ce serait trop cruel), mais parce qu’il est assassiné par le vilain pasteur, campé en roue libre par le cardinal de Bricassard en personne, le bon Richard Chamberlain (LA DERNIERE VAGUE) ici mauvais comme un cochon et dont personne ne semble l’avoir prévenu qu’il ne jouait pas dans un Fu Manchu. Ce qui donne d’emblée du personnage une vision purement machiavélique, totalement simpliste, illustrant un anti-cléricalisme au tout premier degré assez crétin. Exit la sexualité réprimée, Harry Powell n’est ici qu’un fourbe tueur obsédé par l’argent. Quant à la pauvre maman, elle est interprétée par Diana Scarwid (excellente dans PSYCHOSE III et ici vraiment cruche), et travaille durement dans une usine de rembourrage de poupées, ce qui fera ricaner les amateurs du film de 1955.
La transposition de larges pans de dialogues extraits du film original est résolument désastreuse, et le film est d’une platitude que viennent relever, au 36e degré, des passages foncièrement ridicules (dont une hilarante séquence située dans une église pas très catholique où l’on chante et on danse en se brandissant des serpents) et une conclusion où Chamberlain se prend soudain pour Jason Voorhees et surgit du lac pour une grotesque dernière frayeur. Seule véritable initiative des scénaristes : le dernier acte du récit (la fuite en barque et la rencontre avec la sévère et bienveillante fermière autrefois superbement interprétée par Lillian Gish) est tout simplement escamoté, ce qui prive le récit de toute substance ou du moindre intérêt. On touche le fond…
 
O comme… L’OUBLIÉ, de Phillip Badger (USA, 1990)
… et ça donne du courage pour embrayer sur cette obscure série B, qui pourra difficilement faire pire. Je note que, comme BELIEVE, ce film est retitré dans son générique francisé « Fantômes d’amour », titre qui semble décidément frapper l’imagination des distributeurs, à défaut de la stimuler. Le sujet du film rappelle un peu celui de L’ENFANT DU DIABLE : Bob (Terry « Stepfather » O’Quinn) est un écrivain mortifié après le décès de son épouse ; il quitte sa région pour se changer les idées et s’installe dans une maison qui va vite s’avérer hantée par la présence d’une femme assassinée qui prend Bob pour son amant.
Film fauché mais qui fait de petits efforts de cadrage et de photographie dans un ensemble pas trop formaté, bénéficiant d’un ton insolite, où les manifestations du fantôme sont sèches, sobres, étranges, surgissant dans un quotidien très banal. Mais le film s’enlise vite dans une démarche d’un classicisme assez poussiéreux, et tout ça est plutôt mal écrit (pourquoi, quand il découvre derrière un mur le cadavre de la femme jadis assassinée, le héros s’empresse-t-il de l’enterrer en cachette ?). Non pas que les classiques histoires de fantômes soient trop galvaudées pour pouvoir encore séduire, mais il faut alors une mise en scène irréprochable et un scénario extrêmement rigoureux, ce qui est loin d’être le cas ici. Le film, générant bien plus souvent de l’indifférence que de l’amusement, de la peur ou une émotion pourtant très recherchée, est au bout du compte parfaitement oubliable, sans faire de mauvais jeu de mot (ce n’est pas mon genre).
 
P comme… POWER RANGERS : LE FILM, de Bryan Spicer (USA / Japon, 1995)
Je n’ai jamais vu un seul épisode de la série POWER RANGERS, dont je sais juste qu’il s’agit d’un produit bâtard visant à américaniser une série japonaise en remplaçant le casting japonais par des acteurs ricains, et en n’utilisant que les séquences d’action originales, insérées à la va que je te pousse dans le montage – mais avec le succès rencontré, les stock-shots se sont asséchés, et la production japonaise a fini par tourner spécialement des séquences pour la série américaine. Mouais. Tout ça ne vaut pas SAN KU KAÏ, à mon humble avis.
Ce premier long-métrage des Power Rangers est donc aussi leur première aventure à n’utiliser que du matériau « pur », ce qui n’empêche pas le métrage de baigner dans un foutoir relatif, hélas pas aussi chaotique que ce que les premières minutes (les Power Rangers sautent en parachute et atterrissent en roller, tiens, j’ai envie d’un chewing-gum) laissaient espérer. Le film est relativement luxueux, coloré, joyeux et débile, accumulant les effets spéciaux rétro volontairement kitsch et les méchants d’opérette. La direction artistique évoque souvent des perles du 7e Art comme LES MAÎTRES DE L’UNIVERS, dont ce film retrouve aussi le rythme un peu assommant et l’écriture foncièrement linéaire. Il ne reste à vrai dire plus grand chose des séries japonaises dont cet univers très formaté s’est inspiré : l’humour est davantage porté sur des effets pseudo-cartoonesques, la technique est nettement plus démonstrative, les acteurs sont nuls d’une façon différente, bien plus tiède, et le tout est noyé dans une musique orchestrale pompière et passablement futile. Bref, je n’en ferai pas mon quatre heures, même si je me prends à rêver à un cross-over intitulé Walker Texas Power Ranger.
 
R comme… LE RIDEAU FINAL, de Patrick Harkins (Angleterre / USA, 2002)
Nous passons maintenant à une petite comédie noire anglaise sur les milieux frelatés de la télévision, film qui n’a semble-t-il convaincu personne puisqu’il n’a pour finir pas été distribué. Peter O’Toole est l’animateur vedette d’un jeu genre « Une famille en or », personnage cynique et assez odieux qui décide d’embaucher un nègre (littéralement puisque son interprète, excellent Adrian Lester, est noir) pour écrire sa biographie après avoir appris qu’il était atteint d’un cancer incurable. En côtoyant Peter O’Toole, Adrian Lester découvre un univers vénal et assez malsain au sein duquel son employeur livre une guerre sans merci à un jeune loup sur le point de l’envoyer à la retraite, Aidan Gillen, lui-même animateur d’un jeu télévisé nettement plus trash.
Film platement réalisé, qui s’enferme un peu trop vite dans un imbroglio familial dissimulant une sombre histoire de vengeance. Un peu gratuit, très fabriqué, le film se regarde néanmoins avec un relatif plaisir, ne serait-ce que parce qu’il s’adonne complaisamment à une véritable méchanceté, d’une cruauté extrême, ce qui n’a certainement pas contribué à le rendre populaire : pas question d’adoucir le propos dans la dernière ligne droite ou d’aboutir à une morale instaurant un ordre dans ce chaos trempé dans l’amertume la plus noire. LE RIDEAU FINAL est plus cynique qu’ironique, c’est d’ailleurs sa limite (en plus de ses qualités plastiques très modestes), mais il a en tout cas le mérite d’aller au bout de sa démarche destructive, salissante et assez inconfortable, qui pousse parfois le bouchon assez loin. Et comme le casting est solide (avec notamment la sympathique Julia Sawalha, fille de Jennifer Saunders dans ABSOLUTELY FABULOUS), le moment passe aimablement. Sans plus.
 
S comme… SAW, de James Wan (USA, 2004)
La révélation, le renouveau de l’horreur, l’un des meilleurs films du genre en 2004… Ça ??? Je vais avoir du mal à prendre des gants avec une oeuvre aussi exécrable, et je pense qu’il faut vraiment avoir de la crotte dans les yeux pour apprécier un film aussi lamentable, tant sur le plan de l’écriture que sur celui de la mise en scène.
Bon, d’accord, le Dr Devo m’avait prévenu, mais je trouve toujours utile d’aller vérifier sur pièce, ne serait-ce que parce que je ne partage pas toujours son point de vue – CREEP, par exemple, me paraît plus quelconque que vraiment mauvais, et j’ai même assez apprécié LA MAISON DE CIRE dont je n’attendais rien, même s’il y a de sérieux bémols à émettre, nous sommes bien d’accord. Mais SAW, pour le coup, me semble relever de ce que j’ai vu de pire dans le genre ces dernières années – et sans commune mesure avec l’intéressant CURSED presque unanimement conspué à sa sortie en salles. J’en devine qui doivent sortir les armes en lisant ces lignes – je m’explique.
Elle est bien mignonne, cette situation de départ (et d’arrivée, mais je ne le savais pas encore), même si elle fleure le recyclage peu inspiré du CUBE de Vincenzo Natali. Huis clos infernal dont on imagine mal une porte de sortie, un petit challenge de mise en scène que James Wan va prestement esquiver. Très vite, le film révèle sa structure à tiroirs, où les questionnements des deux prisonniers, la découverte progressive de la nature du piège qui s’est refermé sur eux, vont être constamment saucissonnées de flash back, essentiellement organisés autour de l’enquête menée par Danny Glover sur le tueur en série dont les deux héros sont les prochaines victimes. Pas l’ombre d’une complexité narrative cependant, et ce fonctionnement on/off du huis clos, une fois amorcé, ne se risquera à aucun moment à quitter ce chemin tracé et rectiligne. Le problème étant que l’enquête en question est d’une affligeante banalité, que son morcellement ne parvient pas à dissimuler, empêtrant le récit dans un bout à bout de séquences souvent inutiles, guère mises en valeur par un montage maladroit et laborieux, qui finit par nourrir un ennui insondable. Le scénario est plus que bancal : il donne la très nette impression d’un court-métrage (à chute, naturellement) artificiellement gonflé d’à-côtés pour arriver en soufflant et en transpirant jusqu’à la durée d’un long-métrage, ce qui est perceptible dès le premier quart d’heure. Le résultat est filandreux, poussif et pénible, échouant à déstabiliser son spectateur, à le perdre. Un semblant de structure qui finit par n’être qu’un montage alterné d’une heure et demie. C’est long. À ce problème d’écriture, on peut ajouter d’autres défauts : la chute est affreusement prévisible, et le fameux compte à rebours auquel sont soumis les deux personnages principaux, annoncé en fanfare, est par la suite quasiment inexploité.
Autre problème majeur : l’interprétation. Si je suis très content de retrouver (dans un tout petit rôle) l’actrice Shawnee Smith (héroïne du BLOB !), je suis nettement plus perplexe face au manque d’envergure dont fait ici preuve Danny Glover, qui ne dégage rien et semble, comme moi, s’ennuyer ferme. Mais ce sont les rôles principaux qui pèchent, en particulier Cary Elwes. Je me demandais parfois ce qu’il était devenu après le joli PRINCESS BRIDE. Il suffit de voir la nullité de son interprétation dans SAW pour comprendre les raisons pour lesquelles il s’est vite fait rare sur les écrans. Extrêmement embarrassant pour un personnage central au sein d’un huis clos, vous en conviendrez.

Cerise sur l’étron, la mise en scène est d’une laideur soutenue. Plats tunnels de champs/contrechamps, gestion répétitive de l’espace dans la partie en huis clos, monocorde et pas claustrophobe pour un sou, travail sur le son quasi inexistant, cadrages souvent hideux, et pour parfaire le tableau, on essaie une fois de plus de faire style et de rompre avec la monotonie du storyboard studieusement transposé à l’écran en agitant sa caméra à peu près n’importe comment (poursuite en voiture) ou surtout, puisque l’effet, ringard au possible, est répété jusqu’à plus soif, en accélérant l’image – encore une idée brillante pour mettre en valeur le compte à rebours auquel sont soumises les victimes des flash back, en les faisant se déplacer comme dans un sketch de Benny Hill. Une cuillérée d’adrénaline dans un bol de verveine, tu parles d’un style !

 

 

Des difficultés techniques ont rendu la publication de cet article très laborieuse et m'obligent donc à scinder la seconde partie en deux : il y aura donc, exceptionnellement, une troisième partie, et cette fois-ci, elle ne se fera pas attendre 15 jours ! Pour accéder à la première partie, cliquez ici ; pour accéder à la troisième partie, cliquez ici !

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Dr Devo 03/06/2006 13:35

Je crois qu'on a un des plus beles pgrases de l'année dans cet article. Simple mais efficace, cette "sroisière s'abuse" me parait de bon aloi.Une fois de plus, cette lecture est passionnante! Dr Devo.