AMERICAN GOTHIC de John Hough (Canada/UK, 1987): Poésie de l'Apostat

Publié le par Dr Devo





(Photo: "Attribution du Prix Jean Vigo" par Dr Devo, d'après une photo de Caroline Paux.)



 


Chers Focaliens,


J'ai déclaré ici moult fois qu'on pouvait aisément, avec un peu de méthode, transformer votre Tata Jeannette, fan des ...CH'TIS et qui n'a pas été au cinéma depuis LE DERNIER EMPEREUR, en cinéphile pointue, et ce en six ou dix mois. Discutant de cela il y a peu, avec des gens (sic), je me suis fait une réflexion qui découle de ce défi à Tata (sans jeu de mots) et aussi d'une autre qui concerne les "anthologies des films essentiels du cinéma". Œuvres cultes, classiques estampillés, tops 50 variés, souvent la profession et la critique aiment classer. Je rêve pour ma part d'une liste de 150 films vraiment variés qui ne seraient pas peut-être les "meilleurs du Monde", ça je vous laisse juge, mais qui serait de vraies mines de plaisir et de beauté. Et tout cela, un peu dans le but de ramener le troupeau sur le chemin de la raison. Car je remarque, et les polémiques de la semaine dernière m'y ont fait bien sûr pensé, que ces films de ma liste de rêve sont absolument remplis d'idées esthétiques ou narratives jusqu'à la gorge, ils sont gourmands et ils reflètent tous une personnalité étrange et singulière. Et ils procurent énormément de plaisir, bien sûr, là où les grands succès populaires de l'art et essai de ces dernières semaines, même si on peut les apprécier sincèrement (ce qui n'est pas mon cas ; je pense à GRAN TORINO et THE WRESTLER, bien sûr), me semblent, au mieux baser leur mise en scène sur une idée ou deux, ou à peine plus. Ma liste exigeante et sympa serait donc composée de films bien plus généreux que ça... Des films avec (a moins) une idée par plan...
 



AMERICAN GOTHIC de John Hough (Canada/UK, 1987)


J'étais persuadé que le Marquis nous avait déjà entretenu de AMERICAN GOTHIC, réalisé par le vétéran britannique John Hough, dont je n'avais vu que son BAD KARMA (souvent dans les bacs à soldes neufs) qui ne m'a pas laissé un bon souvenir du tout, et également les beaux épisodes qu'il réalisa alors qu'il était tout jeune pour la série CHAPEAUX MELONS ET BOTTES DE CUIR (série qui pourrait figurer sur ma fameuse liste d'ailleurs). Je me souviens toujours de Hough car un de mes vieux amis, grand cinéphile et réalisateur insatiable de courts-métrages de genre depuis l'âge de 11 ans, et dont les goûts sont tout à fait remarquables, tient Hough comme son réalisateur préféré ou presque, à égalité avec Friedkin ou quelque chose comme ça, ce qui m'a toujours fait halluciner. Mr Hough, si vous passez par là, laissez-moi votre mail, je connais la seule personne au Monde qui vous classe comme meilleur cinéaste de tous les temps !




Vous voyez, chers amis, les listes et le palmarès, c'est quand même une histoire hallucinante et absurde.



AMERICAN GOTHIC raconte le week-end d'un groupe de copains qui habitent Seattle, et qui décident d'aller camper quelque part dans la nature au Canada. Ils sont six, trois couples en fait, ils ont dans les 25 ans, et l'un d'eux sait piloter les hydravions ! Ca, c'est quand même chouettosse. Ce petit gars qui sait piloter, c'est l'organisateur du week-end, et il l'a organisé pour que sa jeune épouse, sortie récemment d'un institut psychiatrique suite à un traumatisme vraiment affreux et donc en convalescence,  réintègre le monde extérieur en douceur et en compagnie de ses amis ! Notre héros veut qu'ils passent tous un WE sur l'île où le jeune couple avait été pour sa lune de miel. C'est mignon.

Malheureusement, l'hydravion a quelques soucis de moteur, et notre équipe doit passer la nuit sur une autre île apparemment déserte, mais très belle. Le lendemain, ils trouvent une maison isolée dans la forêt où vivent un vieux couple  puritain et traditionaliste qui semblent toujours vivre dans les années 20. Les petits vieux, formés à un Bible au cuir bien dur, acceptent d'aider les petits jeunes qui découvrent avec stupeur la fille du couple, une femme de 40 ans persuadée d'en avoir 6 et que les deux parents traitent comme telle...



Une bande de petits jeunes qui part faire du camping sauvage, un pépin mécanique, et une famille de gros bouseux complètement cinglés pour les cueillir, voilà donc un bon vieux "survival" comme le cinéma fantastique américain et d'ailleurs a adoré depuis les années 70 et suivantes. Rien de bien nouveaux sous le soleil s'apprête-t-on à dire, mais dans le même temps, on est bien content de ce mettre une petite série B sous la dent.



Le film démarre par le voyage en hydravion, plutôt jolies images montées en contrepoint d'une musique à la Mike Post que n'aurait pas renié n'importe quel producteur de série télé de l'époque. Autre temps, autres mœurs, aurait-on dit mais après cette intro assez courte et pas laide néanmoins, l'atterrissage de l'appareil recentre les affaires, et se faisant nous prend  à contre-pied de très jolie façon. Là, Hough met en place de délicats travellings (il les reprendra par la suite), interrompus par des images fixes et sublimement cadrées de la Nature et de la forêt. Majesté tranquille et moderne  du mouvement contre la puissance du statique, ce processus Hough l'utilise comme une séquence interrompue d'inserts non justifiés qui fonctionnent parfaitement. Les acteurs jeunes, assez typique de l'époque, ont de la bouteille malgré tout et savent faire entrer, pendant qu'on débarque les tentes et les piquets, dans les archétypes de circonstance sans problème et ce, plutôt avec nuance. Sarah Torgov, dans le rôle de la jeune femme traumatisée, sait qu'il faut pousser la chose un peu plus loin, et lâche ici et là plus de leste émotionnel.


Bref, ça commence vraiment joliment et les choses ne vont pas empirer bien au contraire. Si Hough prend une trame de "survival" classique et bornée, et qu'il ne reniera pas du reste, il va surprendre à plus d'un titre et notamment parce qu'il va se réapproprier de manière fort curieuse son matériau de départ. C'est par petites touches qu'il va creuser le sillon qui lui est propre. En explorant les passages obligés du genre (première nuit sur place, séparation du groupe, recherche de l'aide, exploration, légers antagonismes parmi campeurs), il trouve un équilibre subtil. Tel passage va être un peu long, tel autre va donner quelque chose d'un poil plus grossier (l'accident de plongée), etc... L'arrivée dans la maison de Rod Steiger et Yvonne De Carlo est aussi un bon exemple. La scène où les jeunes investissent la maison est presque trop longue, un peu potache. Elle est de plus plutôt prévisible. Néanmoins, elle a deux avantages : Hough a insisté sur le décalage entre les jeunes et le vieux couple passéiste plus que de raison et délimité l'axe simple et fondamental qui va servir à couper le film à la hachette, sans avoir recours d'aiilleurs au registre fantastique ou horrifique. De plus, de manière assez classe, il permet au spectateur de découvrir la pièce de la chambre, très importante par la suite, avec nuance. Le malaise grandit ensuite non pas par le décalage entre jeunes et puritains dégénérés, enfin pas seulement, mais aussi, et c'est un très bon exemple, à l'image du film entier, parce que la scène de confrontation est bougrement longue et détaillée. On s'attend à une montée en violence spectaculaire et le film temporise sur un sentiment plus ambigu, plus fugace et surtout plus malsain. C'est joli.


Le robinet à frissons cinématographiques ET horrifiques va s'ouvrir en de plus larges vannes après une nuit supplémentaire, avec l'arrivée des enfants qui est proprement hallucinante et donne de nouvelles précisions sur le ton: une violence graphique compatible au genre, certes, mais surtout un patchwork où le grotesque (encore !) et le malaise, aussi d'essence poétique (la caméra subjective sur la balançoire), ont une importance primordiale. Ça ne va pas être un massacre standard ou de série si on peut dire, mais quelque chose de viscéralement plus adulte et plus original. Et cette remarque vaut pour les personnages et les spectateurs. Malgré tout, et l'envie folle qui me prend de détailler un peu le modousse opérandaille de la tuerie, je vous laisse là-dessus, ne voulant pas gâcher le plaisir d'une éventuelle découverte.



Ceci dit, on peut dire que AMERICAN GOTHIC est une surprise de taille et un film très abouti. Il y a beaucoup de rythme, de nombreux décrochages, subtils mais qui instaure une mesure à trois temps vraiment éprouvante. Le film finira par s'écarter du plan de travail attendu avec beaucoup de courage et de surprises (zeugma!) dans des tas de domaine : décalage d'effets narratifs (la radio), brouillage complet de la file d'attente aux portes de l'abattoir, arythmie des meurtres, etc... La mise en scène suit avec pas mal de d'audace, et beaucoup de bonnes idées, voire de très bonnes idées. Le montage est attentif et sert de point de convergence aux autres postes, tous traités d'ailleurs avec un soin admirable : beaux décors, photographie impeccable voire admirable par endroit (le travelling dans les sous-bois filmé comme scène de nuit et en rétrécissant le cadre, et hop, un plan sublime, un, impliquant une rupture chromatique et narrative !), accessoires, maquillage (celui d'Yvonne De Carlo, presque poudrée, opposée à la complexion impeccable mais terrienne de Steiger,  ou encore celui de la morte à la corde) et magnifiques repérages qu'on croirait effectués en fonction de l'échelle de plans. (On croirait presque voir une nature à géométrie variable, c'est vraiment beau). Le montage, disais-je, organise ça les doigts dans le nez, bien épaulé par un son qui contribue à l'ambiance bien qu'assez sobre.



Bon, déjà pour ça, c'est trèèèèèès beau. La petite cerise sur le gâteau, ce sont les acteurs. Côté jeune, ça joue très bien. Chez les dégénérés, c'est sublime. Les "enfants" (dont les premières apparitions dans le film sont sublimes à chaque fois) sont outrés mais servis par des comédiens pointus (Janet Wright est hallucinante, Michael J. Pollard, peut-être plus en retrait, pourtant est glaçant !) qui donnent une profondeur hallucinante au sentiment d'horreur qu'on peut ressentir. Déjà, c'est un très bon choix. Les parents, De Carlo et Steiger, ont un jeu plus moins hypertrophié et se révèlent d'une grande précision, avec un jeu qu'on peut dire plus dans les canons classiques de ce qu'on attend d'un acteur "sérieux", hihi. Ils savent néanmoins lâcher ici ou là quelques perlouzes plus assassines et ouvertes qui raviront tout le monde. Bref, tout ce petit monde s'écoute, et Hough n'a pas peur de mélanger les forces et les nuances de jeu. Les situations évidemment, comme je le disais plus haut, très soutenue par une mise en scène qui n'arrête pas de bosser, révèlent des paradoxes assez inattendus et surtout des nuances parfois contradictoires qui mettront à peu près mal à l'aise tout le monde.




Deux points sont encore plus impressionnants. D'abord l'opposition de mouvements et de plans plus fixes, quand on est à l'extérieur ou en intérieur. C'est une idée arbitraire qui fonctionne de manière impressionnante car, elle renverse souvent la vapeur. Il semblerait, par ce système, qu'il y ait plusieurs niveaux de réalité et plusieurs niveaux d'horreur. Les oppositions sensuelles et rythmiques y trouvent ainsi leur compte. Dans la chambre, pièce que Hough découpe avec une simplicité évidente, mais aussi un soin maniaque (c'est là qu'on a les plus beaux jeux d'axe), les plans sont incroyablement fixes. Dehors, c'est plus baroque. Il y a deux fureurs à l'œuvre : intérieure et extérieure, individuelle et collective... Et à chacune ses nuances. Voilà qui plonge votre serviteur dans un sacré état : on a l'impression qu'on ne verra jamais le bout de toutes ces facettes de l'horreur ! (Là aussi, l'apparition de la fratrie, qui n'en finit pas, je le disais plus haut, contribue à ce sentiment de puit sans fond dans l'ignoble).


Enfin, Hough qui nous a déjà bien lessivé, finit par un petit twist à l'emporte-pièce mais très bien amené. Je me relève, vais chercher mes clopes, mais non ! C'était un piège. Quand le film est fini, semble-t-il s'enclenche une dernière partie monstrueuse, longue, remplie de bonnes idées (quand le plan sur la jarre à cookies revient la deuxième fois, Hough laisse le plan vide, c'est effrayant). On a l'impression là aussi que tout cela ne finira jamais. Une autre scène s'ajoute toujours, encore et encore. C'est éprouvant, et sur le plan scénaristique, c'est un coup de maître : le prétexte traumatiques va être retourné comme une crêpe pour refaire surgir la violence non résolue par le personnage principal. L'oppression n'est jamais sans conséquence, et l'on reste sans voix quand la "vraie" dernière partie s'enclenche.


AMERICAN GOTHIC, film ambidextre (wouais!), classique des bacs à solde et qu'on peut acheter neuf pour un prix inférieur à celui d'un paquet de cigarettes est un grand et beau métrage qui n'a pas marqué l'Histoire, mais qui mérite une deuxième chance. Sa mise en scène gourmande, son dispositif scénaristique et narratif ambitieux, et cette volonté aboutie de faire un film beau qui propose tout le temps quelque chose de passionnant à voir à l'écran, cette générosité et cette originalité en somme, font que je mettrais bien le film de Hough dans ma liste des 150 films à voir !



Dr Devo.

 




Publié dans Corpus Analogia

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sigismund 10/03/2009 17:50

en tout cas c'est convaincant...il y abcp de gens qui ne doivent pas vous aimer dans la profession, avec ce que vous dites , vous allez faire réussir à beaucoup leurs admissions d'entrée dans les écoles.