LE CAÏMAN, de Nanni Moretti (Italie-2006) : Qui va garder mon Moretti cet été ?

Publié le par Dr Devo


(Photo : "Naughty, Naughty, Naughty !" par Dr Devo)


 

Chers Focaliens,
 
Il y a quelque chose des plus étranges dans l'Univers chaotique et bousculé du Cinéma. Un jour, on avance une théorie, aussi contestée par certains qu’elle est défendue par d'autres sur les mêmes arguments, et le lendemain, tout s'écroule, la théorie n'intéresse plus personne. Tel réalisateur est détesté le lundi et adulé le mardi. On se dit : "jamais plus je n'irai voir un Woody Allen en salles", et deux ans plus tard on découvre ANYTHING ELSE en DVD, et c'est sublime. Et allez jeter un œil pour voir ce que je dis des acteurs de ce film français. Bref, on l'aura compris, ce qu'il y a de bien (et de mal) dans le cinéma, c'est que les certitudes, bien souvent, volent en éclats. Et là, les amis, nous allons être servis.
 
On ne va revenir pas sur l'ignoble affaire JOURNAL INTIME, sans doute le film le plus populaire de Nanni Moretti, où le courageux intellectuel transalpin démontait deux films quasiment qualifiés de pornographiques et violents, en utilisant des techniques de montage que justement il "reprochait" à ces deux films. [Moretti rapportait une anecdote véridique : la conversation qu'il avait eu avec un critique français à la sortie d'un film, dans un festival espagnol où les deux étaient invités. Moretti et le critique français étaient dégoûtés par la programmation du festival, qui faisait la part belle à l'ultra-violence et à la provocation, sous le haut protectorat d'une étiquette "arty". Moretti dit au journaliste : " il faudra que je mette ça dans un de mes films, que je dénonce ça...", ce qu'il fit avec JOURNAL INTIME, où Moretti reproduit la conversation avec son ami journaliste, puis fait un montage des vrais images issues des deux films qui les avaient dégoûtés : et là, c'est un  tunnel d'ultra-violence gratuite. On se dit que Moretti a raison... si on n'a pas vu les films en question ! Il s'agit en fait de deux très grands films qui sont tout sauf des films ultra-violents et gratuits, et dont Moretti n'a retenu, pour dégoûter son spectateur, que les passages gore. Manque de bol, Moretti, Dr Devo et sa bande de outlaws t'avaient déjà à l'œil ! Le premier film, c'est un film de Lynch, SAILOR ET LULA, qui est en fait exactement le contraire d'un film d'autodéfense avec Charles Bronson, car c'est un film sentimental, à la violence quasiment absurde et fantastique. Le deuxième film, c'est HENRY, PORTRAIT OF A SERIAL KILLER, le chef-d'œuvre de John McNaughton. Et là, mauvaise pioche aussi. Le film est peut-être glaçant, mais il est peu violent d'une part, et surtout, c'est un film justement d'une pudeur et d'une retenue tout en ellipse ! Que ces deux films soient extraordinaires, ce n'est pas là le problème, et Moretti a le droit de détester ça. Tant pis pour lui. Mais qu'il mente à son public en le manipulant, en tronquant la vérité et en utilisant des méthodes dignes de la propagande stalinienne, qu'il fasse un procès à ces films en les présentant sous un angle qui contredit justement la manière dont ils ont été faits, que Moretti déforme la vérité pour appuyer son propos (forcément non-étayé donc), et qu'il utilise les méthodes qu'il dénonce pour dénoncer à son tour ses "ennemis", voilà qui est peu glorieux et dégueulasse. On a, je trouve, bien oublié cet épisode.] [LE FESTIN NU de Cronenberg faisait également partie des films crucifiés. NdC]
Le procédé, digne des pires propagandes à bras levés, était bien sûr d'une antipathie rédhibitoire, plaçant définitivement à mes yeux Moretti comme étant quelqu'un de foncièrement malhonnête (puisqu'il était capable de mentir ainsi, et surtout de cacher la vérité à ses spectateurs, là où justement il prétendait les éclairer).
 
Ceci dit, on n’est pas là pour être copain avec les réalisateurs, ni pour leur cracher à la gueule. [Quoique, dans cette affaire JOURNAL INTIME, il s'agit quand même d'un film de Moretti, et donc de son œuvre...] On ne va pas passer des années à en discuter. On sait que Moretti est intellectuellement un salaud, c'est comme ça. C'est peut-être un gars de gauche, c'est peut-être un démocrate, c'est peut-être un sincère défenseur des libertés et des droits d'expression en Italie berlusconienne (ce qui est un sacré paradoxe, d'ailleurs), mais intellectuellement, c'est un manipulateur et un salaud.  Rappel.
Certes, on ne va pas passer notre vie entière là-dessus. Et si on parlait maintenant de cinéma ? Comme le bonhomme était sélectionné à Cannes cette année, il était complètement normal que nous allions voir LE CAÏMAN, dernier film du Barbu, et ce pour aussi commencer à vérifier la pertinence de notre Palmarès Tanaka dont je vous parlais hier.  Et puis, on le sait, Moretti est un fervent opposant à la droite majoritaire (enfin, ces dernières années), et en Italie, c'est une espèce de leader d'opinions pour ces choses-là. Plutôt que de faire un documentaire sur son pays, Moretti fait ce qu'il fait depuis toujours, un film, ce qui n'est peut-être pas, a priori du moins, la plus mauvaise solution.
 
Silvio Orlando (dont le personnage s'appelle Bonomo, ce qui n'est pas loin de bonobo, qui rappellera des souvenirs polémiques à quelques focaliens lecteurs de LA REVUE DU CINÉMA, nouvelle revue bimestrielle dans laquelle je sévis et dont le numéro 2 va bientôt sortir en kiosques) est producteur indépendant de séries bis/séries Z. Il y a 20 ou 30 ans, il a acquis une petite réputation en produisant des films de genre fauchés, projets tous plus improbables les uns que les autres, et aux titres assez amusants d'ailleurs (MACISTE CONTRE FREUD, notamment !). Toujours dans l'industrie du cinéma, toujours indépendant, Silvio ne s’est jamais remis de l'échec de son film CATARACTE, film utilisant le personnage récurent de Aidra, femme aventureuse et anti-héroïne qui sait utiliser la violence et qui vit en marge de la loi. Silvio avait tout misé sur son film, mais celui-ci fut un four dont il ne s'est jamais remis financièrement, malgré la patine culte qu'a pris le métrage vingt ans après les faits ! Si sa boîte de production existe, elle est au bord de l'asphyxie. Il s'apprête à jouer sa dernière carte avant sa fermeture probable : LE RETOUR DE CHRISTOPHE COLOMB, série Z au sujet improbable une fois de plus, comme le titre l'indique, et qui devrait être réalisée pour trois francs six sous. Mais là aussi, le projet part en sucette, et Silvio envisage sérieusement de mettre la clé sous la porte.
Jasmine Trinca (déjà présente dans LA CHAMBRE DU FILS et aperçue récemment dans ROMANZO CRIMINALE), une jeune mère célibataire sortie de nulle part, envoie un scénario à Silvio. Ça s'appelle LE CAÏMAN, et ça parle de manière à peine voilée de l'ascension et de la mainmise de Berlusconi sur l'Italie ces vingt dernières années. Silvio lit la chose en diagonale, ne comprend pas du tout qu'il s'agit de Berlusconi, décide de produire le film et de convaincre des financiers, un peu au bluff. De toute façon, c'est ça ou mettre la clé sous la porte. Évidemment, Jasmine n'a jamais fait de cinéma, et c'est par dépit qu'elle s'adresse à Silvio, tous les producteurs italiens et installés dignes de ce nom ayant bien sûr refusé un tel script, sorti de nulle part et écrit par une complète inconnue. En bluffant, Silvio arrive à faire démarrer la pré-production du film. Une période étrange commence alors pour lui, car Silvio est aussi très occupé par sa vie de famille. Il est en effet en train de se séparer de Margherita Buy, la mère de ses deux enfants, et ancienne interprète du personnage culte d’Aidra justement...
 
LE CAÏMAN est sans doute un film-parabole ; c'est en tout cas un film-symbole, et surtout c'est une charge sur l'Italie de Berlusconi, sur son arrivée au pouvoir grâce à la manipulation et à la propagande. Le film se veut également un portrait décalé de l'Italie. Moretti ne s'en cache pas : le film a aussi été fait comme un réquisitoire, au propre et au figuré, contre l'ex premier ministre, à un moment où la campagne électorale italienne battait son plein. Ceci posé, ce n'est pas un documentaire à la Michael Moore (malgré l'utilisation de nombreuses archives télévisées), c'est une fiction symbolique et réflexive, si vous me permettez l'expression.
 
Le point fort du film, ce sont quelques acteurs. Si le casting en général est assez anonyme (il penche vers une forme de burlesque léger, assez dépressif), Silvio Orlando s'en tire à peu près, bien que son personnage, très attendu, n'offre pas matière à faire des étincelles. Jasmine Trinca, fort jolie au demeurant, s'en sort mieux dans un rôle de discrète et de modeste, et fait, je trouve, bien meilleure impression que dans ROMANZO CRIMINALE. C'est elle qui dynamise  légèrement le film. Le reste du casting n'a quasiment aucun intérêt et est gentiment plat.
 
Malgré tout, les problèmes sont autres, et bon casting ou pas, le film se fait largement ailleurs. Tout d'abord, il faut bien le dire, on retrouve un Moretti égal à lui-même. Je parle là bien sûr du Moretti metteur en scène. C'est-à-dire qu'on ne comprend toujours pas... et je dis ça sans aucune espèce de méchanceté, et malgré mon aversion pour le bonhomme, je ne comprends pas, dis-je, comment ce type a pu en arriver là ! Je suis loin d'être un exégète de son œuvre, dont je n'ai vu que quatre ou cinq films (c'est déjà pas mal, ceci dit), mais LE CAÏMAN ressemble assez, dans sa réalisation, aux autres films du Monsieur.
 
Évidemment, difficile de passer à côté, Moretti se fait une joie de montrer des extraits des fameuses séries Z/Bis produites par son héros. Et là, on se dit que, ouille ouille ouille, ça ne commence pas bien du tout. Ma première réaction a été de me dire que le père Moretti n'avait pas dû voir beaucoup de films de genre des années 70, car ça n'y ressemble ni de près ni de loin. C'est très probablement le cas, et Moretti doit plus imaginer la chose ou s'en souvenir très, très vaguement. Bon, c'est son choix. En tout cas, à l'écran, c'est un festival de choses à ne surtout pas faire ; lumière inexistante, décors hideux, cadrages d'une laideur appuyée et quasiment toujours en plans rapprochés, pas de choix d'axes, jeu outré sans doute capté en une seule prise et sans calcul, costumes ignobles, et pour couronner le tout, une absence de montage manifeste. Ces scènes ne sont ni drôles, ni parodiques, ou alors sur le ton de la farce un peu feignasse. Pas grave, me dis-je in peto, on est dans "le film dans le film", ça va s'améliorer. Et c'est vrai, ça s’améliore, mais d'un petit embryon de poil de chouïa. Disons qu’au moins, on quitte le ton de la farce forcée pour celle d'une chronique absurde et amère, ce qui calme la chose et repose le montage. Bon. En tout cas, pour ces passages de film dans le film, la parodie est ratée. [Et je ne reproche pas là, soyons clair, à Moretti de n'avoir pas su capter l'esprit des films de l'époque. Je note seulement que, sur le simple ton de la comédie parodique, c'est vraiment laid et mou.]
 
Le reste, c'est-à-dire 95% du film, fait quand même moins mal aux yeux. Ceci dit, et comme je le disais plus haut, très honnêtement, je ne vois pas quel intérêt on peut trouver à cette mise en scène. Je passe sur les scènes où Silvio Orlando imagine le futur film sur Berlusconi dont il est en train de lire le scénario. C’est à peu près du même acabit que la parodie des séries Z dont je viens de parler, et donc très laid, avec de petites scènes oniriques particulièrement ignobles (les billets qui tombent du ciel, par exemple, en gros plan et au ralenti !). Le seul moment où l’on a l'impression que c'est un poil moins laid, c'est lors de la saynète sur le plateau de télé. Tiens, c'est bizarre, me suis-je dit pendant la projection, on a l'impression que c'est moins pire là. Mais j'ai vite compris pourquoi j'avais cette impression : la chorégraphie des danseuses était à peu près bien réglée et donc moins fadasse et mal boulonnée que le reste, c'est tout. Sinon, même cette saynète, du point de vue de la mise en scène, est très anonyme. Fin de la parenthèse.
Passons donc sur les passages de films dans le film, tous très laids, y compris ceux de la fin. Le reste du film, donc, dis-je pour la troisième fois, est plus "calme" en quelque sorte. Et donc, non de non, je ne comprends pas comment Moretti en est arrivé là.
 
LE CAÏMAN, comme LA CHAMBRE DU FILS d'ailleurs, l'avant-dernier film de l'italien largement récompensé à Cannes [d'après Kassovitz, alors membre du jury, le jury était justement acquis à LA PIANISTE de Haneke, mais quand la CHAMBRE DU FILS a débarqué en fin de festival, tous les jurés qui avaient des enfants ont refusé d'argumenter sur le film et ont exigé le prix suprême pour Moretti !  Kassovitz, malheureusement, est un des seuls jurés sans enfant ! Président du jury, si ma mémoire est bonne : Terry Gilliam !] LE CAÏMAN, dis-je, ressemble point par point au précédent. Ce n'est pas le film le plus nul que j'aie vu, mais ce n'est absolument pas du cinéma, et si on y regarde bien, et de là vient ma surprise, c'est tout bêtement du téléfilm ! Mou, d'ailleurs.
 
À aucun moment le film n'éveille une quelconque source d'intérêt. Le cadrage privilégie les plans serrés ou les plans larges (en description spatiale et début de scène, comme d'hab’ dans 95.99% des films). Les champs/contrechamps n'ont aucune pertinence et suivent bien entendu à la virgule près le dialogue, dans de longs couloirs mornes, bien que Moretti, au fur et à mesure, semble privilégier le plan américain avec tous les acteurs parlant dans le plan, ce qui n'est pas particulièrement pertinent (ou beau) non plus. Côté son, c'est simple, il ne se passe absolument rien, sinon, très régulièrement, ou plutôt devrais-je dire à intervalles réguliers, l'apparition de la musique triste sur des scènes de rues, d'errance et de tristesse du héros, procédé complètement hollywoodien d'arrêt du film pour marquer lourdement l'ellipse et rallier les suffrages à peu de frais (dans ces cas là, si ça marche, le mérite revient bien sûr au chanteur ou au musicien). Sinon, donc, aucun jeu avec le son, aucun jeu avec le timbre, aucun jeu avec le mixage, rien qui ne soit pas autre chose de que l'informatif ou de l'illustratif. Le montage, comme je l'ai dit, ne développe strictement aucune figure, aucun point de vue. C'est du Pagnol à plusieurs prises, époque oblige, mais là encore, c'est notre vieil ami Scénario qui "m'a monter" ! Le cadrage est peut-être l'élément ostensiblement le plus faible. Bouh, que ce n’est pas beau ! Le tout donne une impression de complet anonymat, émaillé ça et là de petites cochonneries panouillées, comme ces nombreuses coupes dans le pan, où au plan suivant, on est dans le même axe avec un deuxième plan plus serré (tu les sens, mes deux prises semi-ratées ?!?).
 
Ce n'est pas beau, c'est même laid par endroits, ça n'a aucune expression. Vous avez déjà vu ça quelque part, non ?  Ben oui, à la télé ! Que la presse et une partie du public adorent Moretti ne me dérange absolument pas (trop), mais qu'on arrête de mentir ; ce type-là ne fait pas de cinéma. Il fait du téléfilm ! [Et encore... Pour PJ, il y a des trucs qui ne seraient sans doute pas passés...] Le vrai scandale est que ce type soit de tous les festivals !
 
Du côté de Scénario, ben ce n’est pas non plus du Ronsard. Chronique sans mystère, douce-amère, LE CAÏMAN se déroule à travers une narration égale qui ne raconte absolument rien. Le personnage de Moretti le dit très bien dans le film. Les gens qui s’intéressent à Berlusconi savent déjà tout ça ! L'analyse n'est même pas très personnelle. Juste attendue, serait-on tenté de dire. Bref, Moretti déploie son petit rouleau de macadam sans faire d'étincelles. Chronique politique très peu pertinente se terminant par un affreux symbolisme de "film dans le film qui devient le film" (le plan dans la voiture, avec l'incendie ! Petit cochon, Nanni !), blues existentiel nourri au soap, mais essayant de se faire passer pour du Woody Allen, chronique de l'Italie moderne (Oh ! La scène avec les lesbiennes ! Naughty, naughty Nanni !), petite vie de couple absolument minable et bien moins écrite que le moindre épisode de FRIENDS, etc. C’est de l'enfonçage de porte ouverte, sans aucune structure, sans aucun mouvement d'humeur, sans aucune idée personnelle. Le film ne doit son étiquette d'auteur que par sa nationalité italienne. Après un bon coup de chiffon sur les carreaux des lunettes, on constate nettement que c'est un petit mélo hollywoodien. Le personnage principal en forme de Papa du petit Juju (ici, ils sont deux), voilà le moteur du film. En fait, le pêché mortel de Moretti, c'est son refus complet de la structure, le refus ne serait-ce que d'un petit poil d'abstraction. Le film est écrit au fil de la plume et se construit en marche, petit à petit, sur le modèle le plus éculé des comédies mélos tristes, dans une linéarité qui tue tout. Voilà qui aurait déjà été bien ennuyeux si Moretti n'avait pas en plus rien à dire, sinon une vague leçon de classe, un vague cours d'instruction civique (niveau "Berlusconi, c'est mal").

On ne rie jamais, bien entendu. On ne saurait trop conseiller à Moretti de voir quelques petits metteurs en scène américains, en ce qui concerne la comédie : Harold Ramis par exemple, ou Frank Oz. Pour le contenu, la mise en scène et l'expression, il est vraiment temps qu'il balance son Rossellini (version "M6 l'après-midi encore !") à la poubelle et aille jeter un œil sur Joe Dante.
 
Conclusion : la comédie, c'est d'abord de la mise en scène et ensuite des dialogues. Pas l'inverse. Une film politique, c'est d'abord un point de vue (pas une leçon d'école), et donc encore de la mise en scène ! Et enfin, croyez-en mon expérience, les films à thèse, en général, sont tous épouvantables !
 
Moretti fait de la télé. Il serait peut-être temps de l'admettre, non ?
 
Calmement Vôtre,
 
Dr Devo.

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Publié dans Corpus Filmi

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CLB 06/06/2006 22:16

je viens ici sur les conseils avisés d'un ami mateur de matière focale (dont je vendrai l'identité uniquement à couvert et pour une grosse somme). et je jubile à la lecture de cet article, au point d'en battre des mains (oui, je suis excessive). j'acquiesce sur les remarques quant à la laideur générale de la photographie de ce film, même si j'admets qu'on puisse réfuter l'esthétisme. mais, voyez-vous, je suis une fille, j'aime que même l'abject cajole mon goût précieux (pardon).

en réponse à Némo. je ne crois pas que Moretti tâtonne dans une recherche de l'expression du politique. qu'on aille voir tant du côté du cinéma, du théâtre ou de la littérature (attention gros mots et discours théorique) : depuis pas mal de temps/actuellement les productions artistiques jouent de l'hybridité, l'hétérogénéité. nous nous trouvons donc devant des créations qui croisent, référencent, utilisent des objets issus de domaines fort différents et qui ont pour principe général de mêler ce qui est issu de la fiction et ce qui est issu du référentiel (ou réel pour faire plus simple, même si ce n'est pas tout à fait ça).
en ce sens, Moretti ne fait que reprendre une technique/topique qui court dans tout l'art du 20° siècle (post-Auschwitz pour les intellos goûtant le théorique). on peut par exemple Lire W ou le souvenir d'enfance de Perec, lire/voir Rwanda 94 du Groupov ou bien ce bon vieux Godard et ses Histoire(s) du cinéma et l'on notera à quel point des sujets épineux, historiques, politiques proposent eux aussi un traitement hybride. et celui-ci relève moins du tâtonnement. que d'une position quant au langage (écrit, filmique et ceteri et cetera, tralala), au témoignage, au rapport à une réalité donnée.
dans ce genre de procédés, ce qui est intéressant, c’est le mouvement entre les objets de différentes natures, le dialogue qui s’installe. chez Moretti, je n’ai pas vu ou senti du dialogue. j’ai plus eu la sensation de clichés accumulés les uns après les autres.

en plus, j’ai eu envie de fumer après 20 minutes de film.

par ailleurs, mon sang d’huile d’olive et mon cœur de pâte fraîche ont aussi été désolés par le traitement bien gentillet et fastoche du Berluscroco. mais je préfère ne pas m’étendre sur le sujet. je risquerais de devenir beaucoup trop politique (et encore plus chiante). je suis finalement, encore plus à gauche que Moretti.

C.
Elevée à la polenta, mais aussi aux pois chiches.

(attention, peut être un doublon de ce commentaire parce que merdouille en route. si c'est le cas, merci de virer plutôt le premier. je parle un peu plus clairement dans le second)









Dr Orlof 06/06/2006 19:34

Je voulais ajouter après la dernière citation :
N'est-ce pas ce que professe brillament ce site depuis ces débuts?

Dr Orlof 06/06/2006 19:31

Tu connais ma position sur ce film : je ne vais donc pas y revenir (je persiste à penser qu'il est, de très loin, le meilleur que j'aie vu depuis le début de l'année). Je voulais juste revenir sur cette histoire de "Journal intime" et "Henry" (j'aime beaucoup les deux films, ce n'est pas un problème). Je crains qu'une confusion soit faite entre Moretti cinéaste (et ce qu'il pense) et le personnage qu'il a peaufiné depuis ses débuts. A part Woody Allen, je ne vois pas d'autre cinéaste ayant réussi à construire un alter-ego (ah si! il y avait le génialissime Monteiro) d'une telle force burlesque à l'écran. Je pense donc qu'il ne faille pas prendre au pied de la lettre ses attaques contre certains films ou son caractère atrabilaire qu'il exhibe dans chacun de ses films. Moretti doit detester le film de McNaughton (c'est ce que Ciment raconte effectivement, mais c'est son droit) : mais là n'est pas l'important. C'est la manière dont il met en scène sa colère qui est drôle et qui inclut toujours les contradictions de l'homme. Jamais Moretti ne cherche à assener des vérités et je rejoins Némo pour dire que "le caïman" est un film d'une rare intelligence lorsqu'il aborde la question de la représentation de la politique à l'écran (en deux mots, ce n'est pas Karl Zéro le bien nommé!.
Il y a d'ailleurs une preuve dans "le caïman" qui dément cette idée que Moretti cherche à dénigrer un style de cinéma au profit de l'autre, c'est lorsque un journaliste évoque "la dictature du cinéma d'auteur". A cela le producteur de séries Z répond qu'il n'y a pas de conflit entre les deux, qu'il s'agit simplement " de deux manières différentes de faire le même métier".

Nemo 06/06/2006 16:04

Très à la mode, depuis La Chambre du fils, de casser du sucre sur le dos de Moretti (les plus doués à ce petit jeu sont souvent ceux qui l'adulaient auparavant ; pas votre cas visiblement, donc je passe). Qu'on n'aime pas, très bien, mais il faudrait alors argumenter mieux que cela. Moretti est peut-etre malhonnete (pas vu Henry et j'ai pas aimé Sailor et Lula, mais ne digressons pas), mais vous vous débrouillez bien aussi : "Le scénar machin, le son truc, ah oui le casting, j'oubliais", blablabla, vous éludez très sereinement l'axe central du film. Soit la question : comment faire un film politique aujourd'hui ? Ce qui, en Italie, veut nécessairement dire : comment représenter Berlusconi dans un film ? L'affaire est ardue : donner en spectacle le maitre du spectacle, montrer en images la vérité de celui qui n'est qu'images. Et Moretti n'affirme pas (un "film à thèse" !... à se demander si vous l'avez vu...), il cherche, il tatonne. Ca donne un film passionnant, mais évidemment pas du pret-à-consommer... Plusieurs pistes, plusieurs acteurs pour représenter Berlu, chacun correspondant à une solution, jamais pleinement satisfaisante (les documents, par exemple, c'est la solution "Michael Moore" ; les visions du film à venir, c'est la solution "Francesco Rosi" ou parfois "Elio Petri"). Il nous désigne aussi, l'état (désastreux) du cinéma italien aujourd'hui, à travers Bonomo, l'anti-Berlusconi, pas du tout au sens politique, mais aussi médiocre que l'autre se veut "battant" (comme on disait dans les années 80, celles de l'ascension de B.). Alors oui, représenter véridiquement l'Italie actuelle (où je vis, par ailleurs), abimée comme elle l'est par Monsieur B. et ses sbires, c'est peut-etre en passer par une forme de laideur ; l'histoire de l'Italie de ces trente dernières années, c'est une série Z pourrie se prenant pour un Film "à grand spectacle" (Cf. votre très bon texte sur "Alexandre"), un téléfilm. Un film vrai n'est pas nécessairement "Beau" (au sens où vous semblez l'entendre). Le Caiman est le film le plus vrai (et donc le plus Beau, dans mon lexique à moi) que j'aie vu depuis bien longtemps.
On a le droit de ne pas etre d'accord, bien évidemment. Mais on n'a pas le droit d'etre paresseux, comme le sont de nombreux critiques, comme vous l'etes dans ce texte. Jugez ce film pour ce qu'il est, s'il vous plait.

Désolé pour le ton un peu énervé, je déteste ça dans les commentaires, d'ailleurs je n'en poste jamais, c'est la première fois. Mais j'aime ce film, et je n'aime pas le voir maltraité (eh si, "c'est du cinéma", et du grand). Sinon bravo pour ce site et pour d'autres interventions où je suis bien plus en phase avec vous (Alexandre, Million Dollar Baby...).
A bientot peut-etre (pas le temps de passer tous les jours, mais je jette un oeil de temps en temps).

Chris 06/06/2006 09:41

100% d'accord avec cet article !!!! Rien à rajouter, tout a été dit ! Si ça c'est du cinéma, alors le cinéma est mort !