60 Millions d'Amis : de la nécessité de protéger les forts des faibles...

Publié le par Tchoulkatourine

Avant-Propos
Chers Focaliens,
Je vous ai rebattu les oreilles dernièrement avec le Palmarès Tanaka du Festival de Cannes 2006, palmarès que moi et mes connaissances, aux goûts très éclectiques, établissons chaque année, avant que le Festival ne commence et bien sûr sans avoir vu les films. Nous vérifions ensuite pendant l'année qui suit si notre palmarès amateur et théorique est meilleur que l'officiel, le vrai, celui de Wong-Kar-Waï cette année par exemple. Le jeu dure depuis quatre ou cinq ans, et oui, il faut bien le dire, le Palmarès Tanaka est sublime chaque année, une fois les vérifications d’usage faites en salles !
J'invite les participants à commenter leur choix. Le Palmarès Tanaka étant un concours (on peut gagner un DVD d'un beau film, choisi par mes soins), il y a donc compétition, et deux façons de gagner, donc deux prix. Chaque joueur ne vote qu'une fois, et ne rend donc qu'un palmarès. On peut gagner de deux façons. Soit en votant avec le cœur, c'est-à-dire en faisant son palmarès-passion et en espérant ainsi gagner le Prix Tanaka (c'est-à-dire en essayant d'être celui qui se rapproche le plus du Palmarès Tanaka, qui est la somme de tous les votes de tous les participants). Le deuxième prix s'appelle Prix Toscan : il récompense celui qui aura voté de la manière la plus proche du Palmarès Cannois Officiel. Si on vise le Prix Toscan, on ne vote plus par le cœur, mais on vote par calcul et anticipation des vrais jurés de Cannes ! C’est cynique, mais c'est rigolo.
Tchoulkatourine, focalien pertinent et ami, qui laisse souvent ici des commentaires très beaux, a commenté son palmarès longuement, comme quelques autres des participants d'ailleurs. Ces commentaires, je les rassemble en principe dans un mail que j'envoie à tous ceux qui ont joué. [Ce mail est en cours de préparation, les amis !] Mais aujourd'hui, je fais une exception et rend public le vote commenté de Tchoulkatourine. pour deux raisons. D'abord, lire le Monsieur est toujours un plaisir immense. Deuxièmement, son palmarès visait clairement le Prix Toscan et le Prix Tanaka, et à travers son analyse et cette fameuse "théorie du cinéma du NOUS", je trouve qu'il a su saisir complètement la sclérose en plaques tectoniques qui anime les milieux du cinéma, que ce soit du côté des "faisant", du côté des "critiquant", du côté des professionnels de la profession ou du côté des amateurs. Ce texte est donc furieusement indispensable. En mélangeant ce pamphlet gracieux à son palmarès de cœur, il a su prendre des risques et rejoindre les extrêmes qui agitent le petit  monde du Cinéma, sans sacrifier à ses propres jugements. La classe !
Attention : double langage présent. Read my lips. Speak my language. Comprend qui peut. Les Focaliens parlent aux Focaliens. Advienne que pourra.

Dr Devo.




(Photo : extrait de la carte du Room Service de l'hôtel Langham de Boston, par Tchoulkatourine.)


Cher Docteur,

Je rentre de chez le docteur et j'ai mal à la tête...
Il y avait un oiseau faisait des ronds au dessus de ma tête, un oiseau noir. J'ai senti quelque chose au dessus de ma tête comme une pluie de boue un peu acide et chloroformée, et puis plus rien. Mon père m'a retrouvé sans connaissance, a juste eu le temps de voir partir le volatile. Il m'a dit que c'était un Toscan.
Au moment de l'incident, je devais, je pense, écrire mon palmarès pour le prix Tanaka car il y avait aussi cet article à côté de moi.
Mon père, qui connaît bien les Toscan, m'a dit que ce genre d'articles, comme les pies avec l'or, les attiraient, les rendaient fous. Il y avait aussi une page avec mon écriture, mais avec une étrange signature : "Nous".
Je ne peux rien contre le principe de réalité. Je suis un scientifique, tu le sais. Je suis raisonnable, tu le sais aussi. C'est donc bien mon palmarès, la preuve graphologique est indiscutable. Enfin, j'aurai plus le temps de m'interroger sur la signification de ce "nous" pendant mon voyage...
Note d'intention du Palmarès :
Il faut saluer l'extraordinaire cohérence de la sélection concoctée de main de maître, de main d'auteur pourrait-on dire, par Thierry Frémont et l'excellent Gilles Jacob. Bien sûr, on ne peut pas plaire à tout le monde. Bien sûr, il y aura des esprits chagrins pour regretter l'absence d'un tel ou d'un tel. Laissons les râleurs et les pinailleurs pleurer dans leur coin sur l'absence du dernier Lynch (place au jeunes !) . Saluons alors comme il se doit le cinéma que NOUS aimons, aimons NOS auteurs, ces artisans qui ne cessent de polir des grains de réel pour interroger avec ces nouvelles boules de cristal (en haute définition, comme il se doit) le fracas du monde dans sa vérité la plus nue. On se souvient tous de NOTRE Musique de Godard , cette sublime sélection est aussi notre musique (celle de la meule qui écrase des grains de réel, la seule image vraie du fracas du monde) et pourquoi pas, tenez, un hommage à l'héritage de la Nouvelle Vague de Godard par son exigence éthique et sa grande responsabilité.

Oui, il y a quelque chose de neuf (du sang neuf et pas du Mauvais Sang à la Carax), dans cette sélection, un souffle nouveau bénéficiant de la technologie HD révélée par la norme HDMI. Une Vraie Nouvelle Vague comme le témoigne le très attendu VOLVER de Pedro Almodovar. Soulignons, félicitons au passage, l'esprit franc tireur, le grand courage curratorial et la clairvoyance patrimoniale de la cinémathèque Française dirigée par Jules Berry, de la cinémathèque de Toulouse, sans oublier l'Institut Lumière (de notre ami Bertrand Tavernier) d'organiser toutes trois une rétrospective sur le plus européen (je m'avancerai presque à dire : de chez nous) des réalisateurs catalans.
Le cinéma que nous aimons est fait d'urgences. Le monde va mal. Sans boussole, en pleine confusion, en perte de repères, après la chute de toutes les idéologies, l'abandon du religieux, il est grand temps que des auteurs se lèvent et donnent un sens au monde pour les générations futures, et surtout à nos enfants (les miens et les vôtres). Il est temps donc qu'avec des pierres de réel (polies) ils réaniment le monde (n'est-ce pas le sens profond du cinéma ?), que, pour tout dire, ces maîtres redonnent du sens aux signes.
C'est aussi avec plaisir que nous saluons le retour en force du cinéma français à Cannes. À l'instar de Bertrand Tavernier (qui aurait pu avoir sa place dans cette sélection), on notera la réussite de la politique volontariste d'aide et de soutien à la création, tout comme le travail formidable du tissu associatif (on pense à nos amis de l'Exception). Malgré la sinistrose et le refus de certains de voir le monde tel qu'il est et de le suivre dans son mouvement (le referendum l'a bien montré, en dépit de l'appel désespéré et citoyen des 250), de nouveaux auteurs comme Bouchareb ou Belvaux réinvestissent les salles pour interroger notre mémoire (et ses zones d'ombres). Puisse être tenu encore longtemps ce pari de l'intelligence et de la culture face aux produits sans saveur et standardisés venus d'outre atlantique (on pense bien sûr à Richard Kelly, qui fait appel aux ficelles les plus basses dans SOUTHLAND STORIES en faisant figurer un ex-catcheur star de la TV poubelle dans sa distribution...).
Palmarès de "Nous"
Palme d'Or : VOLVER.
Dans cette fable humaniste, Almodovar interroge le sens de Vivre Ensemble, le notion de l'Autre pour notre plus grand plaisir. Un film coloré, tantôt dramatique, tantôt drôle : avec verve, l'auteur, un peu comme Brigitte Rouan, renoue avec les fils perdus du néo-réalisme italien , on pense aux films de De Sica : il était temps ! Attention, chef d'œuvre !
Grand Prix : MARIE-ANTOINETTE.
La jeune réalisatrice est souvent trop hâtivement comparée à Wes Anderson ou à Gondry. À leur différence pourtant, son cinéma est tout sauf tape à l'œil, voyant, clinquant : il lorgne vers l'Europe (l'hommage à LA DOLCE VITA dans LOST IN TRANSLATION en est la preuve), il lorgne vers le Nous, l'universel. Dans ce magnifique soufflé aux fraises d'une grande maturité, Coppola peint et interroge en profondeur le terrible destin de cette femme aux joues roses (la magnifique Kirsten Dunst) emportée dans une histoire qui n'est pas la sienne et qu'elle ne voulait pas. À la différence du déclinant et peu nuancé L’ANGLAISE ET LE DUC de Rohmer, Coppola, signe là un chef d'œuvre !
Prix Spécial du Jury. IlKELMER.
La Turquie est au cœur de la collision de deux plaques tectoniques : celle de Notre civilisation et celle de l'Islam. Et Ceylan a le grand mérite d'être là. Tel Haroun Tazzief, Bertrand Bonello et les époux Kraft sur leurs volcans, le réalisateur sonde la lave du réel avec une photographie et une maîtrise du temps impeccable. Un film brûlant.
Prix de la mise en scène : Nicole Garcia, SELON CHARLIE.
À la manière de Claude Sautet, Garcia parle des hommes pris dans la solitude de leur quarante ans, de leur questions sur le sens de leur vie sentimentale et de leur travail dans le tertiaire (hommage en nuance à Despleschin ?). Garcia réussit à donner un sens par sa mise en scène, servie par de formidables acteurs (il faut souligner leur importance : sans acteurs, pas de mise en scène) , à ces hommes tel Cassavetes dans LOVE STREAMS, perdus devant l'océan et leurs questions.
Prix du Scénario : Guillermo Arriaga (BABEL.)
Le Philip Kaufman mexicain signe après 21 GRAMMES un scénario à tiroir, moderne, porté par un sens philosophique (ce qui a permis à l'époque de souligner le rôle crucial et éclairant de Nos nouveaux critiques-philosophes), à deux cent à l'heure (on aurait envie de dire rock). C'est tout l'avantage du cinéma parlant et de la puissance du scénario dont BABEL est le plus bel exemple : il nous parle car cette tension/moteur dépeint notre trouble devant la difficulté à exister et à représenter le monde.
Meilleur acteur : Samuel Boidin (FLANDRES). Ce jeune acteur sauvage et impulsif, malheureusement inconnu au bataillon, sauve le film de Dumont du désastre (annoncé). On se demande ce qu'un tel matériau aurait donné dans les mains de Doillon !
Meilleur actrice : Nathalie Press (RED ROAD) .
L'actrice fétiche d'Andrea Arnold, déjà remarquée dans WASP est criante de vérité.
Prix de la commission technique : LE CAÏMAN
Nous l'aimons, ce film. Ce film c'est nous. C'est tout notre secret, il mérite le prix le plus Rare.
Pour tout dire, mieux vaut une bonne note d'intention qu'un long film :
Producteur en faillite professionnelle et sentimentale, Bruno Bonomo, ayant beaucoup lutté contre la "dictature" du cinéma d'auteur avec ses films de série Z, n'arrive pas à financer une nouvelle superproduction fauchée, "Le Retour de Christophe Colomb".
Empêtré dans ses dettes, ses faiblesses, son mariage en fin de course, ses enfants sans repères, Bruno perd pied. Son chemin va croiser celui d'une jeune réalisatrice qui lui apporte un scénario, "Le Caïman". Il s'aperçoit bientôt qu'il s'agit d'une biographie de Berlusconi.
Il doit monter l'affaire, trouver l'acteur principal tout en essayant de recoller les morceaux de son couple. Commence alors à naître en lui un nouvel élan vital : celui de l'affirmation de sa dignité. Comme par enchantement, ce faiseur de navets va se battre avec pour seules armes les convictions d'une cinéaste débutante et ses ultimes biens matériels.
(c) -2006- Nanni Morreti, tous droits reservés
NOUS

PS : Toutes nos excuses à Ken Loach, qu'il revienne l'année prochaine, cela nous fait toujours plaisir de l'avoir à NOS côtés (il est toujours mieux ici qu'entre de mauvaises mains, ailleurs) peut-être nous aurons quelque chose pour lui cette fois-ci...
Tchoulkatourine.

Publié dans Ethicus Universalis

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Le Marquis 12/06/2006 17:26

Tiens, c'est amusant, j'ai vu LE PORNOGRAPHE ce week-end - pas trop mal mis en scène et par moments assez drôle dans un registre pince sans rire, même si je m'y suis parfois ennuyé un peu.

Le repassant 12/06/2006 16:17

J'aime bien celle là :

Tel Haroun Tazzief, Bertrand Bonello et les époux Kraft sur leurs volcans

Chercher l'intrus, Bertrand Bonello n'est pas mort.....

C'est très mauvais comme blague, mais comme "Le pornographe" m'avait pas fait rire du tout, je ne me gêne pas. Je me souviens d'une projection avec débat avec lui à la fin, où personne n'osait dire réellement ce qu'il pensait du film.