JE SUIS UN AVENTURIER, d'Anthony Mann (USA-1954) : Fixez la Vache !

Publié le par Dr Devo


(Photo : "Boys, Boys, Boys" par Dr Devo)


Chers Focaliens,

Le saviez-vous ? James Stewart, excellent interprète au jeu assez moderne, est l'acteur préféré de Zinédine Zidane. Et Anthony Mann est le réalisateur préféré de Raymond Domenech, grand amateur de western. Et l'entraîneur passe souvent à Zidane des films du réalisateur américain avant chaque rencontre importante, pour décontracter l'homme aux pieds d'or. Je sais, c'est Didier Roustand qui me l'a dit !

Bon, on l'aura compris, la France arrête de vivre, met l'actualité sur pause pour pouvoir se gaver de football. Je suis obligé de l'expliquer comme ça, les entrées de ce site amorçant une chute vertigineuse (mais qui semble maintenant stabilisée) depuis vendredi dernier, comme par hasard. Ça et le retour du beau temps, quelle jolie catastrophe focalienne ! Ça vaut bien un paragraphe introductif absolument criant de falsification, paragraphe qui devrait aider Google à avoir sa dose. [Je vous tiendrai au courant des résultats de cette tactique commerciale ! J'ai un plan de rechange sinon...]

Bah, ça va et ça vient, tout cela n'est pas bien grave. Je profite d'une petite rétrospective western dans un beau cinéma local, en attendant. Parmi ces films, un petit Walsh, deux petits Peckinpah et une foultitude d'Anthony Mann, réalisateur adulé, populaire et respecté. C’est vrai, il faut le reconnaître, les cinéphiles adorent le gars Mann. J’en ai vu au moins deux, même si je reste persuadé que j'ai dû en visionner encore plus lorsque j'étais petit. Il s'agit du splendouillet (faut aimer, quand même) LE CID et de WINCHESTER 73 (ah ça oui, excellent souvenir).

Mais depuis que je suis adulte, rien, pas de Anthony Mann, malgré les multi-diffusions à la télé et les diverses rétrospectives. Après une chaude journée, l'occasion est trop belle de se réfugier le soir venu dans une salle de cinéma pour 1) se regarder un western en grande lucarne (hahaha !) et  2) rattraper ses trous cinéphiles ! [Je n'ai jamais vu LA HORDE SAUVAGE... La honte !]

[Non, ce n'est pas la honte, mais c'est dommage...]

James Stewart, oui, c'est un aventurier, et plus encore, c'est un ouvrier du Far West. Homme solitaire, efficace et expérimenté, c'est aussi une tête de mule et un sacré individualiste qui se méfie comme de la peste des "gestes de générosité" à son égard. En homme d'expérience, il sait que rien n'est jamais gratuit, et qu'un service qu'on vous rend, c'est une dette qui vous attend plus loin ! Bref, c'est un indépendant, un freelance forcené.
Seule entorse à la règle : Walter Brennan, son vieux compagnon, un grand-père qui le suit depuis des années, un brave gars. Les deux bourrus s'entendent bien, se connaissent encore mieux et forment une paire professionnelle tout à fait fiable. Ils caressent depuis quelques temps l'idée d'arrêter tout et d'aller acheter une petite ferme dans l'Utah. [Marquis : ils prononcent Utah dans le film exactement comme les indiens japonais de CANNIBAL, THE MUSICAL, c'est vraiment délicieux !] [« Aaaah… Utah !!! » NdC]
Et les deux cow-boys font ce qu'ils savent faire de mieux : garder et convoyer les vaches ! Ils sont en train de ramener un troupeau jusqu'au Canada, dans une région très froide où le prix de cette viande, très rare en montagne (si, si), est carrément élevé. Une fois qu'ils auront vendu le troupeau, ils auront fait une telle plus-value que la ferme de l'Utah ne sera plus seulement un rêve.
Mouais. Avant de franchir la frontière canadienne, Stewart et Brennan passent par la petite ville de Skagway, où, en moins de dix minutes, ils tombent sur John McIntire, négociant local et surtout homme de loi de la petite ville. Et ce dernier est un malin : sa justice est expéditive et trapue. Et elle sert toujours ses propres intérêts financiers. Ainsi, Stewart manque de se faire pendre sous un motif fallacieux, mais McIntire finit par confisquer tout le troupeau à titre d'amende ! Stewart est alors obligé d'accepter la proposition de Ruth Roman, directrice de la grande taverne de la ville (et proche de McIntire). Elle part installer un nouveau saloon dans les montagnes canadiennes, à l'endroit d'une nouvelle concession de chercheurs d'or. Et elle a besoin d'un chef-convoyeur pour emmener son stock là-haut. Sans le sou, Stewart accepte... Les ennuis et l'aventure commencent... Petit à petit, Stewart est confronté à sa théorie individualiste...

Voilà. THE FAR COUNTRY, titre original de ce JE SUIS UN AVENTURIER, a été écrit par Brendan Chase, déjà scénariste de L'HOMME DE LA PLAINE et de WINCHESTER 73, et donc collaborateur apprécié de Mann. Voilà qui est assez inintéressant, alors passons à la suite...

Moi, je suis comme Zidane, j’aime beaucoup le gars Stewart, et cette façon âpre de jouer, finalement assez moderne. Avec sa gueule de cocker battu mais dur à cuire, c'est tout une ambiance qui s'installe. Deuxième plaisir immédiat, voir un western sur grand écran. Voilà un bail que cela ne m'était pas arrivé. Ici, plutôt belle copie (à part quelques plans restaurés par ordinateur d'une laideur épouvantable), et mazette, me dis-je, quel étalonnage à l'époque ! On peut ne pas aimer le pétaradant Technicolor et son arc-en-ciel de couleurs aux mille saveurs, mais force est de constater, l'étalonnage à l'époque était d'une richesse fabuleuse (et permettait des maquillages assez étonnants d'ailleurs).

JE SUIS UN AVENTURIER, c'est une histoire d'action et d'aventure dans un monde extrêmement rural. Cette fois, on l'aura compris, le film s'intéresse surtout aux avant-postes de la conquête du Territoire, à savoir une région montagneuse qui commence à voir arriver les chercheurs d'or. Bien.
Le film raconte deux choses assez glauques. D'une part, il montre une société où l’on peut perdre tout du jour au lendemain, y compris la vie. Non pas parce que ce portrait de l'Amérique est particulièrement violent et baroque, mais parce tout simplement le film montre le pays quelques minutes, pour ainsi dire, avant que l'économie et les pouvoirs ne s'installent définitivement.
Le film insiste beaucoup sur le fait que, dans cette expédition permanente qu'est la vie du western, même s'il y a une loi, il suffit d'un bon colt et de réflexes encore meilleurs pour la contourner momentanément, au vu et au su de tous. Plus encore, le film montre de manière totalement noire et désespérée qu'aux USA, la terre des Opportunités, le pays de la libre entreprise, du mérite au travail, les chances ne sont pas du tout égales. Celui qui arrive à tirer son épingle du jeu, c'est celui qui a le plus de fonds à investir !
Ainsi, si cette période semble être un nouveau départ où tout le monde commence sur la même ligne, les choses en réalité sont plus complexes. Une fois que les postes de représentants de la loi sont conquis, avec un gros capital, on arrive à tout ! Et dans toutes ces scènes de saloon et dans ces scènes de chercheurs d'or, ce que montre Mann, ce n'est rien de plus que l'étouffement de la concurrence par investissement massif, puis disparition des entreprises historiques au profit de monopoles. Disons le haut et fort : ce film de 1954 montre très clairement qu'il n'y pas d'égalité sur le Marché Libre (sur un marché libéral et républicain). JE SUIS UN AVENTURIER montre qu'on ne peut rien faire contre la concentration industrielle. Car c'est de cela qu'il s'agit, la concentration industrielle. Plutôt que de faire un machin à la Steinbeck, Mann préfère, pour montrer cela, se placer à l'autre bout de la chaîne moderne : les garçons vachers ! C'est-à-dire le secteur du commerce à sa plus petite échelle, et non pas un secteur industriel justement. L'Amérique pionnière n'est pas un nouveau départ. Bonne Pioche.

Deuxièmement, et le film est sur ce point plus marquant encore, Mann et son scénariste Chase insistent beaucoup sur le caractère individualiste (presque anarchiste) de Stewart, qui est un brave gars, un paysan, mais qui est aussi farouchement attaché à ne rien devoir à personne, tout en restant juste. Et là, le film est aussi très intéressant, car on s'aperçoit que le Stewart est à mi-chemin entre les deux catégories sociales du film : l'ouvrier et l'entrepreneur. Dans les fait, c'est un plouc (de l'anglais plough, et donc paysan). Mais sa mentalité très morale d'individualiste (qu'on ne saurait critiquer car elle est fort vertueuse) le place complètement dans le camp des entrepreneurs. Finalement, Stewart est un mercenaire qui vend ses missions de convoyage au coup par coup. Et plus encore, sa philosophie propre est complètement celle des entrepreneurs/hommes de loi qui font régner l'iniquité sur le pays ! Si les abus et les concentrations de pouvoir sont possibles, c'est parce qu'il y a notamment des mecs compétents à la Stewart (des gens qui devraient se retrouver, par leur droiture et leur savoir-faire, à des postes-clés du pays) qui sont farouchement accrochés à leur liberté de mouvements... liberté inscrite au fronton de cette période pionnière. Tu le sens, le paradoxe ?
Évidemment, dans ces conditions, la machine ne peut que se gripper et favoriser les pires abus d'autorité sous l'égide du plus fort qui est toujours le plus riche. Et ici, c'est particulièrement flagrant, car il n'y a que deux camps en présence : les entrepreneurs disposant déjà d'un gros capital de départ et d'activités commerciales qu'ils cherchent à étendre, et de l'autre côté, les ploucs sans le sou qui devraient logiquement faire leur pécule dans cette exploration des espaces sauvages non sédentarisés. Stewart fait partie de la deuxième catégorie, mais sa mentalité est aussi celle des méchants abuseurs. Il a donc le cul entre deux chaises, et d'une certaine manière, il aurait de l'argent, il serait aussi un exploiteur, avec un peu de chance...

Une conquête du pays forcément viciée, un nouveau départ factice, des meurtres crapuleux à la pelle... C'est un portrait bien sombre, et une dialectique assez intéressante puisque intégrée à un genre populaire, celui du Western ! Il y a dans ce film un propos, il y a des nuances et une réflexion pas bête du tout, et on pourrait même dire, inattendue, malgré une galerie de personnages forcément très typés. Le film ne va pas jusqu'à montrer que le petit-bourgeoisisme des entrepreneurs et celui des ploucs est le même. Faut quand même pas exagérer, on est en 1954. Mais il n'empêche. Si le contrat western est rempli, voilà qui est quand même bien sombre. Là aussi, bon point.

Malheureusement, une bonne grosse réflexion ne fait pas forcément un bon film, loin de là. Comme on l'a répété toute la semaine dans nos derniers articles, le cinéma est quand même un moyen d'expression spécifique possédant son propre langage et ses propres outils. Et même, au delà de ça, et c'est encore plus important, c'est un Art. [Soyons fous !]

L'ouverture du capot est plus douloureuse.
Bon, la mise en scène n'est pas d'une indigence complète. Ce serait mentir que de dire cela. La photographie est fonctionnelle et privilégie, ai-je trouvé, les plans de nuit, et quelques uns au lever du jour, favorisant les contre-jours sur fond de ciel de montagne (sans doute les plans les plus réussis).
Mais, il faut bien avouer que, malgré une étude de fond assez rigolote et ambitieuse (on vient de le voir), c'est ici le scénario qui est roi. Le son est tout à fait classique, et n'apporte quasiment rien. On entend paroles et musique, comme dirait Eli Chouraqui, mais c'est tout. Les quelques scènes d'action sont plutôt bien agencées, il faut le reconnaître, à une ou deux maladresses près, mais qui ne sont pas rédhibitoires (le plan sur le cheval sans cavalier, par exemple, très laid et mal monté). Une scène d'avalanche qui déclencha dans la salle quelques ricanements (ça doit leur paraître kitsch, je suppose) est pourtant très bien amenée et assez impressionnante avec des moyens modestes.

Par contre, ce qui plombe le film, et pas qu'un peu, c'est l'incroyable manque de rythme! Et là, ça ne pardonne pas, mais alors pas du tout. Le film n'a beau durer que 97 minutes, on a l'impression très nette que le tout fait 40 minutes de plus. C'est mou. Le cadre n'a aucune fantaisie, n'utilise quasiment jamais la profondeur de champ. Les dialogues sont découpés de manière anonyme et fonctionnelle, alors qu'ils occupent 80% de l'espace-temps ! On peut même dire que le cadre, en dehors d'un petit plan par-ci par-là et en dehors de certaines scènes d'action, est complètement anonyme et sans fantaisie. Lâchons le mot : sans style. C’est propre, mais ça n'exprime pas grand chose. Le montage est même, en général, complètement plan-plan. Alors bien sûr, la photo n'est pas ignoble. Mais au final, on se retrouve avec un film correctement réalisé mais très mou, où l'intérêt passe d'abord par le scénario (qui aborde les thèmes que j'ai désignés plus haut, mais en loucedé, ce qui devrait avoir du charme). Le scénario, le scénario, le scénario, c'est lui le maître ! Mann filme son plan de travail. Et c'est bien dommage. Car les personnages sont extrêmement typés, ce qui, au vu des ambitions du sujet, aurait dû être un atout indéniable. Mais seuls dans la mare anonyme de la mise en scène, ils prennent, ainsi que le scénario d'ailleurs, une lourdeur symbolique pachydermique, qui, je pense, va jusqu'à contredire la stratégie initiale, qui consistait à faire passer en contrebande une réflexion intéressante et pessimiste sous le western ! JE SUIS UN AVENTURIER devient donc lourdement démonstratif, alors qu’objectivement, son ossature avait tout pour soutenir un beau film nuancé.

On suit la chose, toujours à la limite de l'ennui (un peu exacerbé par quelques redondances ou des maladresses de dialogues dont le fameux "surveille le troupeau, je vais jeter un œil" qui revient quand même quatre ou cinq fois !), et on se dit qu'on est bien chanceux d'avoir James Stewart, sans quoi le résultat serait déjà moins sympathique. Mann pèche donc par discrétion et surtout par suivi aveugle du travail de Chase, abandonne tout velléités esthétiques dans le sens où il n'ose pas tordre un peu le cou à son scénario, ou encore dynamiter un peu son récit et ses personnages afin de détruire la belle mécanique et laisser le film respirer. Il est assez étonnant au final de se retrouver, avec un sujet si ambitieux (enfin, un peu quand même), devant un film aussi académique et pépère. Très tranquille, Mann se ballade dans son film avec une démarche "à la cool", mais dont toute la nervosité a disparu. Du coup, l'ironie et le désespoir du propos ne passent plus que par le personnage de Stewart. Et ce n’est pas un personnage qui fait le montage ou le cadre, malheureusement. JE SUIS UN AVENTURIER, malgré un beau postulat de départ, ne respire pas et devient un film bizarrement premier degré, où aucun point de vue, si ce n'est théorique (le scénario), n'émerge. C'est un peu le comble !

Le film peut se regarder un dimanche soir où la France joue un match, et s'il n'y a rien d’autre à faire. À la rigueur. Pour l'originalité, on repassera. Plouf. Dommage.

Tactiquement Vôtre,

Dr Devo.

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Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

marie 12/06/2006 22:08

Merci, c'est gentil de chercher.
C'est un film en noir et blanc, qui doit dater des années 40 ou du début des années 50. C'est une ambiance à la 'soupçons' (d'ailleurs c'est peut-être 'soupçons, qui sait), une épouse je pense dominée psychologiquement par un homme animé de mauvaises intentions. Il me semble que la fin du film se passe ainsi : l'homme et la femme montent dans la voiture, une décapotable, qui se trouve à côté de leur maison, qui elle-même se trouve au bord d'une falaise, d'un précipice. C'est la femme qui conduit. Mais en démarrant, elle enclenche la marche arrière et précipite la voiture dans le vide. t je me souviens qu'on suit la voiture, qu'on la voit se disloquer jusqu'à ce qu'elle s'immobilise, tout à fait déformée. C'est un meurtre par suicide, en somme.
je suis désespérée de retrouver ce film. Un temps j'ai cru qu'il s'agissait d' 'un si beau visage', mais non...
Merci en tous cas.

Fontaine 12/06/2006 11:37

Je rectifie cette grossière erreur: dans l'Homme de l'Ouest, ce n'est pas Stewart mais Gary Cooper (âgé).

Fontaine 12/06/2006 11:33

En général, les westerns de Mann en général, et Je suis un aventurier en particulier, font partis des intouchables cinéphiliques...
Pour ma part, j'ai un peu le même point de vue que vous sur ce film. C'est pourquoi, je vous conseille plutôt les derniers films de Mann, qualifiés de sur-western, tel que l'Homme de l'Ouest (toujours avec Stewart mais plus vieux); la mise en scène est beaucoup plus pertinente (à part le début qui m'avait un peu inquiété, mais le final est remarquable...)

IQI 12/06/2006 11:13

C'est pas "Le facteur sonne toujours deux fois" première mouture (1947)?

Vu cette scène, je pense que c'est la même, c'est de nuit si je me souviens bien, c'est du noir et blanc. C'est un accident prémédité.

Quant à mon encyclopédicité, à coté du marquis, j'ai des doutes.

Bernard RAPP 12/06/2006 01:48

Le clip de "comme un ouragan" tourné sur les routes de corniche monégasques ?