MEMOIRES D'UNE GEÏSHA, de Rob Marshall (USA-2006) : Saké-Hollywood Vs SuzieWan Japon

Publié le par Aurélien

AVANT-PROPOS

Chers Focaliens,

Ce n'est pas tous les jours qu'une chose pareille nous arrive, et c'est même la première fois. Aurélien, l'auteur de l'article que vous allez lire, est également blog-meistre de ce site. C'est aussi un lecteur fidèle de Matière Focale. Il nous a contactés en coulisses déjà plusieurs fois, et ô surprise, il nous propose un  article rien que pour nous !  Voilà qui est extrêmement gentil (en plus d'être totalement gratifiant, héhé !).  On revient donc quelques mois en arrière, il n'y a pas si  longtemps que ça, pour parler d'un film totalement splendouillet mais hélas pas que splendouillet, comme vous allez le voir ! Et là où il y a splendouillance, il y a Matière Focale. Merci encore à Aurélien, donc.

Dr Devo.



[Photo : "Japon soit qui mal y pense (Les Grosses Gourmandes") par Dr Devo]



Commençons par un coup de gueule. Comment ne pas se révolter face aux studios hollywoodiens et leur mépris du cinéma asiatique ! Les producteurs nous servent des remakes répugnants, identiques à l’original, tels que THE RING (Gore Verbinski, 2003) ou DARK WATER (Walter Salles, 2005). Là, on atteint certainement le niveau le plus bas niveau de la civilisation américaine. Il faut avouer que le racisme primaire et le manque d’ouverture culturelle du spectateur moyen sont effrayants. Ce dernier refuse de regarder des films sous-titrés (parfois même doublés), et encore moins des œuvres où tous les personnages ont les yeux bridés. C’est scandaleux. On ne peut comprendre comment des Japonais peuvent créditer cette démarche, en participant parfois eux-mêmes à la production de ces copies infamantes (les raisons, bien évidemment, nul ne les ignore…).

A l’inverse, les cinéastes américains, histoire de brouiller les pistes, réalisent des films orientalistes. Phénomène de mode oblige. Cela donne LE DERNIER SAMOURAÏ (Edward Zwick, 2004), une fiction bien gentillette, ou MEMOIRES D’UNE GEISHA, un film lisse et sans saveur. Le public, quant à lui, ne perd pas tous ses repères. L’Occidental apparaît obligatoirement dans les deux films, quitte à être montré à son désavantage. On ne peut représenter le Jaune sans y rajouter un peu de Blanc, ni éviter certaines maladresses interprétatives de la tradition nippone. Mais le dilemme ne vient pas de l’occidentalisation du sujet abordé. Après tout, l’intérêt de ce genre d’exercice est de regarder la culture orientale à travers le prisme occidental. Cela n’épargnait pourtant pas Rob Marshall de réaliser une œuvre un peu plus aboutie.

La photographie de MEMOIRES D’UNE GEISHA est bien peu réjouissante. Elle repose uniquement sur l’opposition de deux séries de couleurs et de lumière. D’abord l’orange et le noir, la flamme et la nuit, qui symbolisent l’univers charnel de la geisha ; ensuite une luminosité très vive et un feu d’artifice chromatique (surtout dans la dernière séquence) qui représentent cette fois la disparition de cet univers. L’idée est pertinente : la geisha resplendit dans les ténèbres, tandis qu’elle se désagrège dans la lumière. Cependant, elle ne permet pas de sauver le film, qui souffre de trop nombreuses carences.

La caméra est paresseuse, le cadrage répétitif et la profondeur de champ quasiment oubliée. La direction des actrices est tout juste passable, celle des acteurs inexistante. On a l’impression que Marshall s’ennuie à mourir, et qu’il est incapable de dissimuler cet ennui. Aucun souffle ne traverse cette œuvre qui manque cruellement de volupté et de nuances. Inconvénient bien lourd pour un film sensé dévoiler l’art crépusculaire des geishas.
Au lieu de mettre en images cet art ignoré des Occidentaux, Marshall mise sur la biographie sentimentale, en ajoutant par-ci par-là quelques zestes de sensualité. On voit ainsi le poignet de Zhang Ziyi au moment de verser le thé (référence facile à l’érotisme de Wong Kar-Wai), une danse à l’éventail et une chorégraphie où le réalisateur se lance enfin dans la réalisation (multiplication des angles de vue, dynamisme du montage, mobilité du costume qui trouve enfin son utilité). Artistiquement, c’est bien faible. A aucun moment, le cinéaste n’est capable de donner le moindre relief à la gestualité de la geisha.
On assiste, dans le premier tiers du film, à une séquence hot assez surprenante : la maîtresse de maison passe deux doigts entre les cuisses de Gong Li pour recueillir le sperme de son amant. Il faut en profiter, ce sera la dernière. En réfléchissant bien, on se demande même ce que fait cette scène dans une œuvre si édulcorée.

Mais le pire reste certainement la présence inutile de la voix off, dont le didactisme est tout simplement ahurissant. On a la désagréable impression d’être pris pour un idiot, qui a besoin d’explications pour comprendre le déroulement narratif.
Evoquons enfin le scénario. MEMOIRES D'UNE GEISHA est adapté du roman éponyme d’Arthur Golden. Et nous voici retomber dans le sempiternel faux problème de la fidélité d’une adaptation. Le cinéma n’a pas été inventé pour permettre aux paresseux de ne plus bouquiner ! Un film dont le scénario est tiré d’un ouvrage doit réinventer le matériau littéraire en le retransposant dans un langage cinématographique approprié.
Bien au contraire, Marshall ne parvient jamais à se détacher du livre, ou du moins à éluder ses lourdeurs. Les mécanismes narratifs sont usés et prévisibles. MEMOIRES D’UNE GEISHA, c’est l’histoire de Cendrillon qui s’entraîne dur pour devenir la princesse des geishas (on n’échappe d’ailleurs pas à la séquence d’entraînement à la ROCKY, et en musique s’il vous plait !). Est-ce l’arrivisme qui motive tous ses efforts ? Non, évidemment, cela aurait été trop pertinent. Ce n’est que l’amour pour le "Président" qui pousse notre verseuse de thé à devenir la meilleure. La ménagère est rassurée, elle n’a pas dépensé son ticket de cinéma pour rien.
Ne parlons même pas des dernières séquences. La geisha devient un anachronisme dû aux bouleversements socioculturels causés par l’occupation américaine. Au lieu de condamner le personnage à l’errance où à tout autre destin adéquat, les auteurs ne trouvent rien de mieux que de clôturer l’histoire par un grossier happy-end, avec baiser romantique et crescendo musical en prime. Ridicule.

Au final, la voix off n’oublie pas de préciser : "Nous sommes les femmes du crépuscule". Au cas où le spectateur n’aurait pas regardé le film. Ce qui représentait d’ailleurs la plus sage des décisions.


Aurélien.

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Publié dans Corpus Filmi

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Le Marquis 14/06/2006 17:20

De toute façon, Norman Bates est le mieux placé pour parler de PSYCHOSE !
Sinon, je ne suis pas pour ma part contre le principe du remake (qu'il ne faut pas confondre avec une nouvelle adaptation quand il s'agit d'une adaptation d'une oeuvre littéraire : le ciné-club de France 3 m'a toujours un peu énervé avec son cycle de "remakes" qui concernait presque exclusivement différentes adaptations de romans). En réalité, je trouve qu'un certain nombre d'entre eux sont réussis, trop nombreux en tout cas pour parler d'exceptions, et même si on peut parfois préférer l'original : je pense à THE THING de Carpenter, à LA FELINE de Paul Schrader (bancal mais qui développe sa propre personnalité), aux remakes qu'Hitchcock a livré de ses propres films (la seconde version est le plus souvent meilleure), mais on pourrait allonger la liste. J'admets cependant que l'annonce du remake de films me paraissant particulièrement aboutis et singuliers me laisse en général plutôt sceptique (THE WICKER MAN par exemple), et que je suis par contre assez agacé par la vague de recyclage systématique à la mode actuellement, parce qu'elle est dépourvue de discernement (à quoi bon refaire un film aussi quelconque qu'AMITYVILLE ?) et que le résultat est en général aussi aseptisé que l'original était mémorable (le remake de MASSACRE A LA TRONCONNEUSE n'est pas un navet, mais il ne me laisse pas l'ombre d'un souvenir et m'a semblé bien formaté). Certains titres sont par contre totalement pitoyables (sinistre GODZILLA).
Bref, en ce qui me concerne, j'aborde vraiment les remakes au cas par cas, et toujours en partant du principe qu'il est possible de tenter une relecture personnelle d'une oeuvre marquante (ou pas) : que le film soit raté ou réussi n'enlève rien de toute façon à l'oeuvre adaptée - et effectivement, le versant commercial permet à l'occasion, en seconde main, de déterrer des classiques un peu oubliés - on en viendrait à souhaiter un remake de LONG WEEK-END, du CERCLE INFERNAL, etc.

Aurélien 14/06/2006 15:35

Ton point de vue est intéressant Norman Bates. On pourrait en effet voir le film sous cet angle.

norman bates 14/06/2006 15:16

Pour psycho, l'interet de refaire le film plan par plan en rajoutant uniquement de la couleur prouve justement que le film original est unique, et que même en le refaisant à l'identique on obtient un film différent. En fait ce film souligne l'importance de la couleur et des acteurs au cinéma, c'est en quelque sorte une lecon de cinéma.

Aurélien 14/06/2006 13:49

Entièrement d'accord concernant Le dernier Samourai. Je m'intéresse de près à la civilisation japonaise, et il est tout à fait impossible de façonner un guerrier en si peu de temps. Même si le personnage de Cruise est militaire de formation. Sans parler de l'aspect spirituel (très exigeant), l'art du sabre requiert le développement de certains muscles et d'une précision physiologique qui demandent au moins une dizaine d'années pour parvenir à un niveau correct. Prenez un jour un sabre dans vos mains, et vous comprendrez par vous mêmes ! Par contre, concernant Psycho, je suis plus réservé. Il me semble (mais je peux me tromper, je l'ai vu il y a longtemps) qu'il s'agit d'un film qui a été calqué plan par plan sur celui de Hitchcock. Quelque chose m'échappe certainement, mais quel est donc l'intérêt ? Peut-être le côté : "Je fais un remake mais moi, je révolutionne le remake en reproduisant l'identique (ou presque)". Je ne comprends pas la subtilité. Et puis, en dehors de cela, pourquoi refaire Psychose. Pourquoi la culture occidentale a-t-elle besoin de reproduire ses grandes oeuvres ? Pour les améliorer, pour les réactualiser ? D'accord ! Ca c'est toujours fait dans les autres arts ! Dali, avec sa reminescence de l'Angelus de Millet a réinterprété la peinture de Millet. Mais quel tableau génial ! Il ne faut pas se laisser piéger. Les cinéastes remakers n'ont bien souvent rien à dire (je laisse de côté les quelques exceptions qui prouveront forcément le contraire). Ils refont le film pour que les studios engrangent du fric sur le dos des morts... et des vivants comme pour The Ring ou Dark Water...

norman bates 14/06/2006 09:41

Le dernier samourai : ce film est un scandale immense ! Tom Cruise, l'américain-guerrier-alcoolo moyen tombe amoureux d'une japonaise et pour la sauver va apprendre à être un samourai, en tenez vous bien, 3 semaines ! Alors que la culture du samourai est ancestrale, et il faut un entrainement rigoureux de toute une vie pour y aspirer. De plus c'est également un engagement spirituel trés important. Que tom cruise joue ce personnage est plus ridicule, c'est du racisme envers cette culture, et par la même ce peuple.
Pour ce qui est des remake, je citerai le psycho de Gus Van Sant comme contre exemple au fait qu'il ne sont jamais bon. C'est un des plus intéressant remake qu'il m'ait été donné de voir. De plus les remakes permettent une resortie des films "remakés" en DVD, le plus souvent en version remasterisée (Massacre a la tronconeuse) : il faut voir les bons cotés...