EDGE OF SANITY (Dr JEKYLL ET Mr HYDE) de Gérard Kikoïne (Angleterre-France 1989) : Perkins mais classe!

Publié le par Dr Devo

(photo: "George Pan Cosmatos Memorial" par Dr Devo)

Chers Amis,
 
Nous parlions hier d'un film américain réalisé par un anglais pure souche, et aujourd’hui nous parlerons d'un film anglo-saxon réalisé par un français bien de chez nous. Il y a quelques jours, en passant dans une échoppe d'occasions, je tombe sur la plutôt belle jaquette de EDGE OF SANITY, avec notre ami Anthony Perkins. Je jette un coup d'œil à la quatrième de couverture de ce DVD version Benelux, et ça s'annonce pas mal, cette histoire de Dr Jekyll. Les photos, quoique petites, semblent vraiment jolies. Et le prix est désespérément bas, donc j'achète. Un Anthony Perkins n'est jamais perdu, me dis-je [Tu dis ça parce que tu n’as jamais vu LE DINDON DE LA FARCE ! NdC]. Je m'en retourne chez moi avec le sentiment du devoir accompli. Plus tard, dans la soirée, Le Marquis me téléphone. Nous discutons des DVD que  lui-même a achetés. J'en viens à mes propres découvertes. Avant que je n’aie pu prononcer le titre du film, Marquis part en éclat de rire. Moi qui venait de le taquiner sur ses nouvelles séries Z, il prit avec délice sa revanche en ces termes : "Docteur, vous n'avez pas regardé sur la jaquette le nom du réalisateur ?". C'était vrai, bien entendu. Il m'annonça alors en se marrant, à juste titre, le nom du fautif : Gérard Kikoïne ! Damned ! Je crois que cette fois, nous somme faits, mon cher Milou. Le désespoir s'abattit sur moi.
 
Madame travaillant hier, je décidais de me mettre un DVD, en prenant garde à prendre un film qui ne l'aurait pas intéressée. Bon ben, si c'est comme ça, on va liquider le Gérard Kikoïne, me dis-je sans motivation, comme ça, ça sera fait et je pourrai le revendre. Le Marquis m'avait offert pour mon anniversaire trois DVD à faire saliver le petit cinéphile en culottes courtes que je suis, mais nous attendrons que Madame soit disponible pour les voir ensemble. En attendant, vas-y Gérard, envoie la sauce.
 
Et ce n'est rien de le dire. Kikoïne est un réalisateur que je ne m'attendais pas à voir là ! Si le type est connu, c'est surtout pour avoir réalisé des films pornos dans les années 70-80 ! Il a commencé par L'AMOUR À LA BOUCHE en 1974 (joli titre). A défaut de les avoir vus (pas grave), révélons les plus beaux titres. [Le cinéma porno de ces années-là, c'est comme le hard-rock de ces années-là... Peu d'intérêt sans doute (quoique, j’ai une tendresse pour Motorhead, Alice Cooper et Iron Maiden), mais... Pour les pornos, les titres sont imbattables et bien meilleurs que les titres des films classiques, et pour le hard-rock, les pochettes sont bien meilleures que les pochettes d'albums classiques. Ceux qui en doutent peuvent aller dans n'importe quelle FNAC. Comparez la pochette d'un Vincent Delerm ou autre Cali (spéciale dédicace à Mr Mort) à celle d'un Manowar, vous verrez, il n'y a pas photo !] En 1978, JOUIR !, la suite de TOUT POUR JOUIR ! Superbe cet infinitif ! ENTRECHATTES (fallait y penser), RETOURNE MOI C'EST MEILLEUR (moins bon ce titre), JOURNAL INTIME D'UNE JEUNE FILLE EN CHALEUR (auquel Moretti rendit hommage plus tard! Hé ! hé!), BON CHIC BON GENRE... MAIS SALOPES !, et surtout le plus beau titre, le plus poétique de tous les titres de films pornos du monde BOURGEOISE MAIS PUTE (ce dernier titre, personne parmi les collaborateurs de ce site ne l'a vu, mais nous sommes tous d'accord pour dire que c'est un titre superbe, suivi de près par le mythique LE DORTOIR AUX VICIEUSES, moins syntaxique mais plus classiquement poétique). Dommage que le cinéma porno, malgré ce que la critique très sérieuse nous rabâche, ne soit qu'un ramassis d'incompétents et que tous ces films soient nuls, car question titres, ce sont les meilleurs. Mais un téléfilm "rose" de Joe D'Amato sera toujours meilleur que tout ça. Par contre, ce serait formidable si un cinéaste mainstream réussissait à imposer un tel titre (ou une déclinaison "correcte") pour son film grand public... On peut rêver... Mais, maintenant que Google est rassasié, passons à EDGE OF SANITY (connu en France sous le sobre titre Dr JEKYLL ET Mr HYDE).
 
La première scène vous donnera le ton. Début XIXe, à en croire les costumes. Nous sommes dans une grange, par une nuit d'orage. Un petit garçon de 10 ou 11 ans est allongé dans la paille et la partie supérieure de la grange (tiens, un zeugma, ça commence bien !). Tandis que le tonnerre roule et que les éclairs strient la bâtisse (bizarrement d'ailleurs puisque le plan sur le petit garçon montre ostensiblement deux couleurs d'éclairs en même temps, classiquement bleu et bizarrement jaune ; ce jaune ne sera visible que sur ce plan, dans le reste de la grange, ce n'est que bleu...étrange mais pas laid...), le petit garçon regarde une drôle de scène en contrebas. Une jeune femme gironde est allongée dans la paille, dans une attitude qui laisse peu de place au doute : jupe presque retroussée et corsage presque déboutonné. Le petit garçon regarde la femme avec plaisir et crainte. Celle-ci semble le voir, et rit devant la crainte du gamin d'avoir été découvert, puis finalement lui offre avec espièglerie une vue plus plongeante sur son décolleté. Un homme barbu arrive. Il s'allonge sur la femme et le couple fait l'amour tandis que l'orage redouble de force. Le petit garçon n'en perd pas une miette. Mais il tombe du haut de la grange en se prenant les pieds dans un cordage. Le voilà donc pendu par le pied, à hauteur d'homme. Le couple se lève, surpris par le petit espion, et l'homme punit le garçon en le frappant cul nu (c'est plus soft que ça en a l'air sur le papier; la scène est plus gothique et violente que salace). Une série de plans subjectifs du petit garçon nous montre qu'il regarde la femme la tête à l'envers, et que celle-ci, qui avait été plutôt complice, se moque maintenant ouvertement de lui  et rit de plus en plus à chaque fessée. L'homme continue de frapper. Et puis, à brûle pourpoint, le garçon voit (ou croit voir, car cela n'est pas et ne sera jamais justifié) que la femme continue de rigoler, mais que son visage est tailladé et en sang. Vision de cauchemar. Sur le visage du petit garçon, un rictus de douleur et de plaisir mêlé. Brrrr…
Des années plus tard à Londres. Le petit garçon a grandi, il a cinquante ans ou plus, il est joué par Anthony Perkins. C’est le Docteur Jekyll, médecin renommé. Il travaille énormément entre son hôpital et ses propres recherches qu'il mène jusque tard dans la nuit, chez lui. Il est marié à une très jolie femme, un peu plus jeune que lui, mais très douce, très proche, très victorienne (classe et charité). Elle le soutient de tout son cœur. Jekyll finalise un article sur un nouvel anesthésiant qu'il vient de découvrir, la cocaïne. Pas du tout foufou furieux, il prend son temps pour tester son produit sur un petit singe. Ses collègues sont déjà fascinés par ses résultats, mais lui, plus posé, a peur des effets secondaires. Suite à un accident, il inhale énormément de vapeur de cocaïne. Adieu le Jekyll boiteux de cinquante ans, et bonjour Hyde, plus performant physiquement. Mais Hyde a un problème : il traîne dans les quartiers chauds et égorge les  prostituées, à la recherche de sensations qui le mettent sur la piste de l'Emoi originel...
 
Et bien, les amis, une fois passé le choc d'avoir acheté un Gérard Kikoïne et une fois passé l'effort de mettre le DVD dans le lecteur, on s'attend bien sûr à une série Z, et on est surpris par la qualité très convenable du début du film. Le film ne semble en effet ne pas être si bâclé que ça. Le cadre se tient, les décors, sans être d'un luxe incroyable, sont très soignés, et la lumière est plus que convenable et même travaillée avec entrain. La tonalité moins ouvertement aguicheuse que mon résumé ne le laisse supposer est résolument gothique, ou plutôt rappelle, à ma grande surprise, une ambiance très proche des films de la Hammer, période récente (qui contient quelques perles comme le fabuleux Dr JEKYLL ET SISTER HYDE de Roy Ward Baker). On n'est pas, certes, dans la sublime flamboyance de ce dernier film, mais dans un classicisme avoué qui, peu à peu, va se fissurer. On retrouve l'idée de mixer ensemble le personnage de Jekyll / Hyde avec Jack l'Eventreur [Comme dans le film de Roy Ward Baker, du reste… NdC]. Ça marche ici assez bien, les psychoses du personnage étant joliment soutenues par le souvenir de la scène introductive de la grange. Après cette scène haute en couleur, c'est une certaine forme de sobriété qui frappe. Le jeu des acteurs est assez retenu autour de Perkins qui, lui, compose un jeu plus ouvert, un peu plus loufoque mais curieusement assez nuancé, qui rappelle, par exemple, le jeu d'un Klaus Kinski dans ses rôles les plus rigoureux et les plus "sobres" (si cet adjectif veut dire quelque chose appliqué à Kinski, citons WOYCZEK ou le grand FOU À TUER de David Schmoeller). Le maquillage de Hyde est assez surprenant et bien soutenu par des cadrages larges et rigoureux laissant deviner la transformation. Hyde est plus jeune, mais pas beaucoup plus, terriblement mince et même émacié, les yeux rougis par la drogue et le visage poudré et presque fantomatique. Un Hyde malade, donc, et déjà en fin de parcours, malgré sa force physique impressionnante. Intéressant.
Le film alterne séquences de jour très sobres, et séquences de nuit plus gothiques. La direction artistique vient troubler le jeu. Peut-être par manque de moyens (ce qui, en fait, ne se voit que très peu et qui, de toute façon, pousse le film vers l'astuce), les décors intérieurs sont très stylisés : couleurs rouges et bleues envahissantes, et géographie de studio, avec de grands murs vides et des plans de salles extravagants qui nous mettent rapidement la puce à l'oreille : les décors que traverse Hyde sont victoriens d'inspiration, mais parasités par les années 80, et d'une manière subtile en plus. Et on s'aperçoit qu'il en est de même pour les costumes, très soignés, légèrement déviés de leur fonction initiale par cet apport contemporain. Plus qu'une relecture délirante à base de bouffées eighties, le film acquiert dans ses moments "Hyde" un décalage étonnant qui arrive à ne pas tomber dans le piège du kitsch, chose d'autant plus méritoire que le traitement et le ton de l'histoire sont assez iconoclastes, et qu’à mesure que le film avance, la folie devient de plus en plus grande. On est donc pris entre deux feux : la sobriété "hammerienne" vs. la folie légèrement teintée eighties (les prostituées par exemple ont des robes très courtes, toutes en froufrous victoriens, mais presque roses !). Toutes ces audaces, donc, ne sombrent paradoxalement jamais dans un délire chic basé sur l'anachronisme, mais sont seulement là pour faire légèrement dévier, et légèrement seulement, l'aspect victorien du film, afin que nous entrions dans un complexe bâtard et dérangeant.
Mélange de classicisme et d'audace iconoclaste donc. On pense quelquefois à un hommage respectueux mais sincère à Ken Russell, bien que Kikoïne soit plus modeste que le génie anglais. On est bien évidemment en dessous des films du maître, et à défaut de comparer les deux, ce qui serait injuste, on peut souligner l'analogie. Ce n'est quand même pas rien.
 
De l'audace, du respect et des lettres, donc, pour Kikoïne. Et pas seulement. Beaucoup d'idées de cinéma aussi. Le montage est assez sérieux et expressif, avec des moments superbes, où les deux tonalités s'interpénètrent avec panache, et où le film fait de grandes saillies, vraiment superbes. Le son est très intéressant en début de film : grand jaillissement de cuivres, mixé avec des effets de volumes et de saturations. C'est très beau. Dans une scène-Jekyll, Perkins panique : un gros plan vient faire exploser le montage, avec là aussi une poussée de cuivres très forte qui s'achève...à la fin de l'insert ! La classe. Il faut bien dire cependant qu’un des leitmotivs du film consiste en des cadrages penchés sur le côté, dans des scènes réalistes. Je n’aime pas trop ça en général, et ça ressemble souvent à un tic. Ici, malgré tout, le procédé n'est pas complètement systématique (c'est pas VIDOCQ non plus), et plutôt cohérent, car souvent allié à de jolies idées de montages dans les plans subjectifs. Ça marche, d'autant plus que cette idée est reprise discrètement mais de manière effroyable dans le décor, où les tableaux sur les murs des couloirs qui mènent au labo privé de Jekyll sont quelquefois penchés et quelquefois droits, jamais au même endroit ! Brrrr ! Et il y a plein d'autres vraies idées de cinéma. Des mouvements de caméra, parfois légèrement maladroits ou mécaniques mais très inquiétants. Une utilisation sublime de l'axe qui montre pendant tout le film le labo de Jekyll. L'axe du contrechamp de ces plans omniprésents n'apparaît qu'une fois, sublimement placé, et là encore, ça fait très peur. L'idée dans la dernière partie de mettre des graffitis bleus (Pas rouges ! Bleus ! C'est terrifiant !) est vraiment belle. Et il y a plein de gourmandises de bon aloi : des plans qui virent au rouge (ça j’aime toujours), de superbes travellings, des inserts magnifiques. C'est un petit régal, qui, de temps en temps, franchit un peu les limites, mais ces égarements sont toujours assez brefs, et l'ensemble est d'une telle qualité, que oui, avouons-le, ce EDGE OF SANITY est une vraie surprise, et oui, disons le haut et fort : j'aime beaucoup ce film de Gérard Kikoïne, qui loin de se payer le luxe de faire un film "normal" (non pornographique), a fait un métrage avec beaucoup de vraies idées de cinéma dedans, et plutôt originales de surcroît. [Le dernier plan notamment est aussi simple que sublime.]
 
Il faudra vérifier un de ces quatre les autres films "normaux" (non pornographiques) de Gérard Kikoïne, dont DRAGONNARD qu'il a réalisé en 1987, et sa suite en 1989, dans lequel on retrouve un couple d'acteurs étonnants : Oliver Reed (mon acteur préféré, quasiment) et Eartha Kitt !
 
Surprisement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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pantruche 29/09/2009 05:41


Le titre exact est « Bourgeoise ET pute ». Réalisé par Kikoïne, justement.
Sinon, cette interview est assez instructive, quoique kiko eût mérité d’être un peu « recadré », justement...
http://www.peppersteak.fr/interviewkikoine.php
Allez, je valide ! (comprenne qui pourra)...


Clint Eastwood 27/04/2005 14:08

Navré, mais j'ai des engagements avec Leon Chassignard.

Gaston Flosse 27/04/2005 11:57

Moi aussi.

Au fait Clint, on pourrait peut-être déjeuner ensemble la semaine prochaine, non? Parce que y a deux ou trois choses dont il faudrait qu'on discute.

Clint Eastwood 26/04/2005 22:10

Désolé, je suis indisponible.

Le Marquis 26/04/2005 22:09

Il existe bien un BOURGEOISES MAIS PERVERSES réalisé en 1986 par Gérard Gregory. Le titre est moins cinglant. Une seule solution : quelqu'un doit réaliser un film s'intitulant BOURGEOISES MAIS PUTES.