UN CHAT UN CHAT de Sophie Fillières (France-2009): Autour du braséro

Publié le par Dr Devo




[Photo: "Des Fois, Je Suis Surpris" par Dr Devo, d'après une pochette de DVD du groupe Dark Age.]

Chers Focaliens,

 

Il fallait prendre son courage à deux mains pour aller cette semaine au cinéma. Mais nous le fîmes quand même, et faire un choix dans la track-list des cinémas art et essai ou du Pathugmont de la ville ne fut pas une mince affaire, et ce d'autant plus que des contraintes de temps nous obligèrent à réduire la liste des possibles...

 



C'est comme ça qu'on se retrouve devant le nouveau film de Sophie Fillières, UN CHAT UN CHAT, qui raconte les aventures de Chiara Mastroianni, une écrivaine déjà auteuse de deux livres mais qui est un peu coincée dans le moment, puisque l'inspiration lui manque et que le syndrome de la page blanche l'habite. Les choses prennent un étrange tournure lorsqu'Agathe Bonitzer, une jeune femme en Hypokhâgne, se met à la suivre, à l'épier, puis à interférer dans sa vie. Fan de Mastroianni, elle veut l'obliger à écrire son prochain livre sur elle (Agathe Bonitzer, suivez un peu !). Mais la romancière ne l'entend pas de cette oreille...

 

 



Même si on a hésité entre ce film et FAST AND FURIOUS 4 (rires), on peut dire que le film de Sophie Fillières annonce assez clairement la couleur. On est dans un film "à la française", de type art et essai classique, que les mauvaises langues qualifieront bien sûr de "Cinéma FEMIS". [Tiens, deux Focaliens tentent la FEMIS cette année ! Ca va donner !]. Economie de décors, plutôt réalistes, un peu de Paris, beaucoup d'appartements, et surtout des acteurs. La réalisatrice donne le "la" d'entrée de jeu. Si cette comédie semble plutôt terre-à-terre dans son modousse opérandaille, les dialogues et le scénario la placent dans une perspective plus surréaliste, plus loufoque où les jeux de mots et sur les mots sont incessants et teintent énormément un quotidien qui n'a l'air de rien mais qui s'impose assez vite comme totalement décalé, assez loin d'un réalisme qu'on pouvait craindre. Et c'est sûrement là le sujet de la chose : le chaos de la vie banale, son absurdité fondamentale, son opacité sémantique, et bien sûr, moteur de l'ensemble, l'insaisissable langage, impossible à appréhender clairement, plus vecteur de confusion que de compréhension. La situation de départ, la relation entre l'écrivaine et la groupie envahissante, sert de deuxième lame, et à travers elle se déploie une série de thèmes ou de figures assez identifiables : le double, le faux-semblant, l'inversion possible des personnages, le désarroi social, familial ou amoureux...

 

 

 

Pour mettre en place tout ça, Fillières utilise, chose de plus en plus rare, le format 1.66 que j'adore. Malheureusement, très vite, le compte n'y est pas du tout. Comme vous vous en êtes rendu compte, depuis un an et demie, voire deux ans, j'ai vu pas mal de films art et essai français, plus ou moins confidentiels, et je dois dire, en tant que critique cinéma au magazine QUE CHOISIR (c'est une blague, bien sûr), que les mesures effectuées en laboratoire montrent clairement que le film, sans qu'il ne bouleverse quoi que ce soit, possède deux ou trois micro-machins un peu au-dessus de la moyenne. D'abord une photo qui, sans rien apporter de bouleversant, est plutôt soignée au moins sur les deux ou trois premières bobines, car pour le reste, ça m'a paru plus fadasse (faute au tirage de la copie?). Non pas que la photo soit sublime ou même belle comme un camion Balbo, mais quand même, on est relativement au-dessus de la moyenne grisouille de la production françaaaaiiiiiiise. Côté cadre, je note que la réalisatrice ne fait pas que des gros plans. Bien entendu, françosité du françoisisme oblige, il y a, entendons-nous bien, un bon semi-remorque de gros plans, mais ceci dit, soyons honnêtes et laissons notre "ultrisme" focalien et de bon goût de côté, Fillières aère plus que ses collègues.

 

 

Voilà...

 

 

 

Sinon, tout le reste relève de la cataschtroumpf complète. Et encore Dieu sait qu'il y a ici dans le rôle principal notre amie Chiara Mastroianni, précise comme d'hab' ! UN CHAT UN CHAT est en quelque sorte typique et même si on n'est pas dans le fond du panier, il représente un cinéma tout à fait contemporain, totalement bâti sur les intentions et les idées-papiers. Globalement, premier écueil d'importance, le film n'a quasiment aucun rythme, non pas qu'il soit lent, mais dans le sens où les scènes s'enchaînent sur un rythme d'une grande monotonie qui jamais ne reflète le dixième de billionième des intentions surréalistes que la réalisatrice essaie d'insuffler à ses dialogues, qui pêchent de la même manière : le manque de saillies, d'achoppements et pourquoi pas  de contradictions.  On est bien loin du gourmandisme d'un Ruiz par exemple, mais alors trèèèèès loin. Ici, jeux de mots, jeux sur les mots, tentatives des personnages de se réapproprier le langage porteur de sens (beau sujet) ne constituent qu'un collier de perles égales, dures à s'approprier pour les acteurs, semble-t-il, qui jamais n'osent véritablement franchir un cap plus poétique, moins anecdotique. Peu de paradoxes achoppent par conséquent, et le film coule sans vraiment de conséquences ni ruptures, bien loin des ambivalences recherchées. Ces dialogues, travaillés pourtant, ne sont - il faut le dire - pas soutenus par la mise en scène, calmissime, très classique, qui jamais ne témoigne de la folie du projet de départ, et qui au final contredit complètement le propos. Le montage, parent pauvre pour le coup, semble, c'est bien le comble, complètement narratif et linéaire. Non pas qu'on souhaite ici la complexité et le récit multi-couche d'un FIRE WALK WITH ME de Lynch, bien sûr. Mais là encore, on se souvient de Ruiz. Ici, c'est du narratif, option qui alourdit bien le rythme, désincarne complètement le propos qui de toute façon ne prend jamais chair dans le corps et le cœur du film, c'est-à-dire sa mise en scène. UN CHAT UN CHAT est donc une espèce de lecture de projet, de chose suspendue dans un espace entre l'intention et l'action, et dont au final, malgré les prérogatives de la réalisatrice, pourtant assez marquées, il ne reste qu'un objet lisse, maladroit (j'y viens) et ne dévoilant pas une personnalité énorme (je parle du film ici, pas de la réalisatrice). On est très loin, malgré quelques effets (pluie impromptue, ou la belle poignée de mains hors-cadre de Mastroianni), d'une rencontre percutante. Le fadasse l'emporte, et le film sombre vite dans quelque chose d'anecdotique, sans conséquence, sans sentiment de nécessité.

 



La projection devient même lessivante car la troisième lame qui coupe le poil de l'envie, c'est vraiment les acteurs qui, hormis Mastroianni, sont vraiment difficiles, peu  sûrs, ânonnants, imprécis. Je les ai sincèrement trouvés épouvantables, notamment Agathe Bonitzer, ou encore Malik Zidi dont je ne conçois même pas qu'il se retrouve dans le casting de ce film. C'est du jeu de cours (Florent ou autre), peu aidé il faut le dire, par un choix de prises parfois surprenant, notamment dans la scène de la "colle".

 

C'est ce jeu d'acteurs qui déséquilibre le plus le film et qui a tendance à le faire tanguer du côté du ridicule. Si le film se plante pour des raisons de mise en scène trop faible, soit. Mais que le casting soit si uniforme, si laborieux à imposer la moindre nuance (sans parler de nuances multiples), voilà qui est plus surprenant. Le film étant pauvre ou discret dans sa facture d'autre part, la seule planche de salut, c'étaient eux, les acteurs, et on est là aussi trèèès loin du compte. Quasiment rien ne passe, et la vision du film se révèle tout bonnement laborieuse pendant une bonne heure, et terrible dans les ¾ d'heure suivants. La vraie énigme du film, c'est de savoir comment on peut financer ce film plutôt qu'un autre, et qu'est-ce qui a fait que tant d'options soient défaillantes sans que personne ne s'affole. Et que la presse, globalement positive, trouve la chose ludique et décalée laisse carrément pantois. On préférerait que le cinéma français se coltine d'autres problèmes, comme par exemple la recherche dans le rythme et l'exploration des textures, ou encore qu'il se demande comment imposer une forme plastique à des idées qui, trop souvent et ici on est presque dans la caricature, se bornent à des intentions prononcées, des dialogues explicites sans que jamais la forme, le tempo, la direction artistique ou les autres leviers de mise en scène (le son par exemple !) n'essaient de former un réseau signifiant.

 

 

 

 

Dr Devo.

(Critique en Grève)






Publié dans Corpus Filmi

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