LA CIBLE VIVANTE de Anthony Mann (USA-1945): elle va briser ton portefeuille en deux!

Publié le par Dr Devo

(photo: "Spleen-Screen" par Dr Devo)

Chers Confrères,
 
Au final, il n'y a qu'une seule règle sur ce site, une seule qui se dégage en pratique (a posteriori), à savoir : les jours se suivent et ne se ressemblent pas. N'est-ce pas ? Hier, nous évoquions le surprenant cas de Gérard Kikoïne, le fameux réalisateur de films pornos français qui réussissait EDGE OF SANITY, un très beau film fantastique entre classicisme et folies un peu iconoclastes, et aujourd'hui que fait-on ? Ben, on va se taper (si j'ose) un réalisateur des plus classiques, on va jouer aux Cahiers du Machin, on va parler de Anthony Mann. Peut-être que demain, nous parlerons de Sabine Paturel ou de Jason Schwarztman, qui sait ? Elle est pas belle la liberté ? Allez, chers enfants, allez et courez en toute liberté dans les champs du Seigneur, comme disait le nanar des années 90.
 
Bon, vérifications. C'est bien ce que je craignais. On peut le dire sans détour : je n'ai vu qu'un film de Anthony Mann, à savoir LE CID, avec le splendouillet Charlton Heston. J'étais petit, et j'avais aimé ça, mais les souvenirs qui me restent, relus à l'aune de ma sagesse et des ans passés, me mettent sur la défensive, et me font penser que j'avais aimé ça parce que c'était le premier vieux film en technicolor que je voyais en salle. Et il y avait quand même, il me semble, et vous me corrigerez si ce n'est pas le cas, un plan final avec baiser sur soleil couchant. Quand même. Bah, c'est pas grave, passons.
 
THE GREAT FLAMARION, tel est le titre mi-grandiloquent et mi-ridicule de cette CIBLE VIVANTE francisée, assez mal d'ailleurs. Le Grand Flammarion, même en frankreich dans el texto, ça a quand même plus de gueule. Tiens, pendant qu'on y est, dans le courant de la semaine, on reparlera de la politique des distributeurs en matière de marketing et de titres, lorsqu'on parlera d’Isabelle Huppert (sans rancune, Lorraine !) et de Jason Schwarztman (we're all Devo!) et de Jude Law (surveillez les jours à venir, les filles !). Eric von Stroheim, dont je me garderais bien de juger la carrière de réalisateur car je n'en ai vu aucun, je crois du moins, je vérifierai un de ces quatre... [Nota Bene : cette semaine revient dans presque chaque article l'expression un de ses quatre... Etrange, non ?]  Von Stroheim... un peu le Jean Reno de son temps, non ? Grand (en fait pas du tout : 1.70m), imposant, le crâne rasé, le flegme imperturbable, un petit côté Dark Vador sans le masque, histoire de faire plaisir à Google. Bref, un type sympathique tant qu’on n’a pas vu le machin anti-guerre de Renoir, matrice de LA COULEUR POURPRE d'ailleurs. [NB : quel autre site de cinéma est capable de citer deux fois en trois jours le film LA COULEUR POURPRE, succès de jadis, oubliettes d'aujourd'hui ?]
 
Von Stroheim, donc, est bien le grand Flammarion (sublime, le titre en français !), autrement dit un artiste de music-hall. Car nous sommes au Mexique... Le nombre de films américains se passant au Mexique que j'ai vus cette année est ahurissant ! Et ils sont assez bons en général ! Va comprendre, Guy. On joue comme on aime, définitivement. On est au Mexique, donc, en 1936. Très joli plan d'ouverture, classique certes mais joli, et même surprenant pour l'époque. Nous sommes à l'entrée d'une salle de music-hall, et la caméra en plan subjectif et séquence nous fait entrer dans la salle. On donne son ticket à l'ouvreur, on s'installe, puis la caméra continue d'avancer jusqu'à la scène, lentement, le numéro change, et un autre commence et pof, première coupure. Plan-séquence, un peu naïf peut-être (Entrez dans la salle et entrez dans le film), mais agréable et surtout très long. Quatre bonnes minutes à vue de nez. What's coming next ? Comme on dit dans la seule émission de cinéma expérimental du PAF (cherche Lycos, cherche...). Le numéro suivant, c'est un comique-gymnaste avec des chaussures de clown, assez marrant d'ailleurs. Il fait son numéro, et coup de feu. Affolement dans le public et en coulisse. On a tué une jeune artiste belle comme le soleil (on ne la verra que plus tard d'ailleurs ce qui est assez élégant). La police fait boucler le backstage, et un homme massif va se cacher en titubant dans les cintres. La police interroge son monde, fait emmener le mari de la victime au poste, mais aucune piste ne se profile. Tony Le Clown (avec ses grandes chaussures) s’apprête à partir, une fois que la police a quitté les lieux bredouille. Il ferme le théâtre quand tout à coup, il entend un grand boom. Un homme vient de tomber des cintres. C’est notre tueur, c'est Von Stroheim, et je te reconnais toi, dit Tony Le Clown, tu es le grand Flammarion. Oui, et j'agonise. Je vais appeler les secours. Non, je veux mourir. Pourquoi tu dis ça ? Parce que c'est moi le meurtrier. Je l'ai tuée, cette jolie femme, et je vais te raconter pourquoi.
Flash-back et film. Flammarion quelques temps avant. Un type qui a un numéro exceptionnel. Il est tireur d'élite. Avec des pistolets, il peut déshabiller une femme en tirant sur la bretelle de sa robe sans la blesser ! Et son numéro consiste en une saynète de théâtre. Une femme et son amant surpris par lui, le mari, qui tire des coups de revolver partout en direction des deux tourtereaux. Ho, je fais péter un verre que tu tiens à la main, pan, je défais ton chignon et tirant dans ta broche, pan je fais tomber le pantalon de Monsieur en tirant dans sa ceinture. Et le tout en balles réelles et sans trucage. Impassible, Flammarion n'arrête quasiment pas de tirer, peut-être cinquante fois en trois minutes. C'est très impressionnant et le public en raffole. Mais pour avoir un tel numéro, il faut compter sur ses deux assistants qui jouent la femme et l'amant sur scène. Flammarion est sur scène comme dans la vie : un gars austère, réglé comme du papier à musique, pète-sec, pas aimable, mais précis, rigoureux, qui s'entraîne des heures au tir dans la journée, concentré, sûr de lui, pas aimable mais concentré et efficace. Von  Stroheim, quoi ! Et ses deux assistants, anciens ratés du music-hall, doivent être aussi rigoureux sur scène car le numéro est chorégraphié au millimètre. Une seul erreur et c'est l'accident. Et ces deux assistants sont mari et femme dans la vie. Et le mari boit. Ça fait déjà plusieurs fois que Flammarion frôle l'accident et ça, il ne peut pas se le permettre. La femme, Connie (celle qui a été tuée en début de film), vient voir son patron et lui jure que tout ça ne recommencera plus. Si son mari boit c'est qu'il s'est aperçu qu'elle était amoureuse de lui, le Grand Flammarion.
Les ennuis commencent pour Von Stroheim. Connie lui fait croire à l'amour, et il finit par céder. Mais elle joue sur plusieurs tableaux. On s'aperçoit très vite qu'elle n'est pas celle qu'on croit, mais une grande manipulatrice qui promet monts et merveilles à Stroheim, fait marcher son mari dans toutes les directions possibles, et s'envoie en loucedé un autre artiste de la troupe ! Elle a même une autre liaison plus loin dans le film ! Bref, elle manipule tout le monde, sûrement par appât du gain. Et le pauvre Von Stroheim, enfin déridé par l'amour, n'en peut plus de cette liaison qu'il doit garder secrète. Ah ! dit Connie, je ne peux pas quitter mon mari, mais il boit tellement qu'il pourrait avoir un jour un accident sur scène.... Non ?
 
Hou, la menteuse, elle n'est pas amoureuse du tout. Ce qui commence par un discours mi-fable mi-thriller sur les milieux du théâtre et du music-hall, est au final assez surprenant. Mann multiplie en introduction de son film les métaphores "à la scène / dans la vie". Il cite même cette vieille rengaine, toujours en cours aujourd'hui : "Nous les artistes, notre vie c'est la scène, et la scène c'est notre vie", un des plus gros clichetons du cinéma depuis ses débuts, et seul discours de tous les films, ou presque, sur le théâtre, ce qui me fait dire : fuyez les films sur le théâtre comme la peste et comme les films sur la maladie, car en général c'est très nul ! Passons. Une fois le flash-back introduit, le petit père Mann va faire un peu exploser tout ça et va nous prendre à contre-pieds. La belle image d'Epinal se mue en un horrible tableau qui, sans le désespoir amoureux sincère de Von Stroheim, serait quasiment "hard-boiled". Connie, jouée par Mary Beth Hugues, ne recule devant rien, et se sert de ses charmes pour travailler, pour manipuler les hommes, et pour amasser un maximum de dollars ou de stock-options (véridique !). Ses atermoiements mélodramatiques masquent les pires lavages de cerveaux, sans que tromper trois mecs en même temps ne lui pose problème. Un talent mineur sur scène, mais diabolique une fois que le rideau est tombé. Mes amis, il faut bien dire les choses comme elles sont : c'est une garce abominable ! Je suppose qu’en 1945, voilà qui devait être déjà bien sombre, mais 60 ans après, la brune fatale fait encore très peur! Sous ses allures classiques, donc, le film est encore d'une grande noirceur.
 
Malgré tout, Mann a bien dosé son film. Le film n'est pas seulement une bluette acide, derrière laquelle se cache un très sombre thriller. Il y a plus que ça. Jamais on ne perd de vue que le film est aussi un mélo, fabuleusement fleur bleue et sincère, que l'on suit avec suspense à travers le personnage de Von Stroheim, peu à peu fissuré par l'amour. Le contraste entre sa rigidité en début de film et son sentimentalisme ensuite (à la limite du ridicule, ce qui est gonflé) marche très bien. Rôle contrasté donc, mais aussi assez sobre. Voilà qui laisse du champ à Mary Beth Hugues qui, elle, y va un peu plus à fond dans un jeu hollywoodien un peu exagéré mais très maîtrisé. Son personnage est haut en couleur, et un peu plus extravagant que nature, ce qui marche très bien avec les autres personnages, plus sobres, et aussi avec nous : elle nous boulotte les nerfs, la petite bitch !  Au final, on est donc en présence de mélo, de thriller noir-noir, mais aussi de comédie grinçante. Et on ne sait pas sur quel pied danser. On est conquis par la détresse amoureuse de Flammarion, dégoûté puis fasciné par Connie, et finalement intrigué par le cynisme total de l'histoire, voire par l'aspect social, extrêmement moderne et toujours contemporain sans doute, aspect social en filigrane, d'ailleurs. Bien vu.
La mise en scène est correcte. Deux ou trois raccords me semblent assez laids, mais c'est du détail. Le montage n’est pas mal, et finit par distiller quelques frissons car Mann sait retarder ses contrechamps. La photographie est très sympathique, avec un scène superbe : quand Von Stroheim s'exerce à tirer dans sa chambre d'hôtel. C'est extrêmement bien joué, la scène étant interrompue par la "déclaration d'amour" de Connie, ça fonctionne très bien scénaristiquement, et le montage sobre et cette fabuleuse lumière en fond une grande scène, lyrique mais assez bluffante avec trois fois rien. Le son d'ailleurs dans cette scène est vraiment très bien. Accrochez-vous à votre fauteuil, ça fait peur !  On note aussi un très beau plan : le premier plan de locomotive. Très beau. Il suivit de près en fin de séquence par une superbe rétro-projection, où Flammarion regarde les rails en queue de train. Ça, c'est vraiment sublime et ça brise complètement la mythologie théâtre / vie dont on parlait tout à l'heure. Rien que pour ce plan, voyez le film.
De bons acteurs, un scénario malin, une mise en scène soutenue avec quelques plans assez flamboyants, un discours qui joue sur plusieurs tonalités ambiguës et contradictoires, un bon suspense, et un sujet qui n'a rien perdu de sa force malgré le temps qui passe... Qu'est-ce que vous voulez de plus ? Ben rien. Ce n'est sans doute pas le film du siècle (on préférera largement le fabuleux DETOUR de Edgar G. Ulmer), mais c'est quand même très bon et on ne boude pas son plaisir. Comme dirait une amie du Marquis : "C'est bon ! Mangez-en !"
 
Jubileusement Vôtre,
 
Dr Devo
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Djemaa 20/04/2010 23:08



Merci pour ces lignes que je lis avec plaisir. Pascal.



Le Marquis 30/04/2005 15:16

Arly Jover : connais pas. Il faut dire que BLADE ne m'a pas spécialement fait forte impression (à part le petit rôle d'Udo Kier), j'ai un peu oublié.

leon 30/04/2005 01:05


Leon a laissé un commentaire ici.
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Dr Devo 28/04/2005 07:19

Fab,
La béart joue au culbuto avec Charles berling.
Oui j'ai vu l'empire des loups, et oui jai vu XXX2.
Même pas peur. Je publierais bientot mon avis, mais l'emprire des loups est presque un telefilm et xxx est quasiment une céation de parti politique...
Dr Devo

Fab 28/04/2005 01:11

Hello Devo !
de retour de la galerie de la devolution du jardin des plantes j'ai plein lecture à rattrapper sur Focal Matter... youpi
lors de mes périgrinations je me suis aperçu à quel point les malheureux habitants des grandes villes étaient soumis à la pression publicitaire et tout particulièrement cinématographique. Impossible de mettre un pied dans le métro sans croiser Bruce Willis ou Richard Gere. C'est très mal fréquenté. Mais il y a pire encore, Emanuelle Beard les jambes en l'air besognée en semblant par avec je sais plus le mec qui tenait une blanchisserie avec la mère de la fille de Johnny Halliday... hum

iras-tu voir xXx 2 ?
ce serait vraiment courageux de ta part je te signale que l'extrème n'a plus de limites. ça vaut le coup d'oeil non ?

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Fab