[Photo: "MonDieuMonDieuMonDieu" par Dr Devo, d'après une affiche du film MAIS QU'AVEZ-VOUS FAIT A SOLANGE de Massimo Dallamano.]




Chers Focaliens,

 

En attendant de recevoir vos réponses au Grand Concours Tanaka (attention, vous n'avez que jusqu'au 13 mai pour jouer), et ne réussissant toujours pas à voir un bon film honnête au cinéma (je vous épargne ma critique de WOLVERINE), je me tourne volontiers vers mon canapé et mes dividis d'autant plus que mon ami le Colonel Moutarde m'a prêté un fort joli échantillon de sa collection de galettes personnelles. Je me jette donc sur la chose sans ménagement.

 

 

Camille Keaton est une  jeune femme très jolie et new-yorkaise qui décide de s'isoler pour l'été dans une maison qu'elle a louée pour l'occasion à Ploucville, petit patelin paumé dans la forêt et entouré de rivières et de lacs. Un endroit très beau qui sera parfait pour écrire son premier roman, pour elle qui a déjà publié plusieurs nouvelles. A peine arrivée, elle se fait livrer quelques victuailles par l'épicerie locale. C'est ainsi qu'elle fait connaissance du commis qui vient lui amener sa commande, un gars simplet, légèrement attardé mais complètement gentil et qui paraît tout de suite sympathique à Camille.

Le lendemain, c'est détente et travail. Camille installe son hamac et se met à écrire ! La belle vie ! Mais la jeune femme n'est pas passée inaperçue. Le commis et trois de ses amis qui, eux, ont toute leur tête et qui sont des espèces de loulous louches, ont quelques idées derrière la tête. Le lendemain, ils viennent perturber la ballade en barque de Camille, l'emmènent dans la forêt et vont lui faire subir les derniers outrages. Un trèèèèèèèès long calvaire va commencer...

 





Alors, le cinéma de genre est une chose et il a acquis au fil du temps, et au profit des années récentes, ses lettres de noblesse peu ou prou, bien qu'on croisât encore, ici et là, régulièrement, des cinéphiles qui refusent de voir ces films. Pour certains, l'idée même qu'un film comme MASSACRE A LA TRONCONNEUSE puisse être un chef-d'œuvre mondial du cinéma art et essai, est aussi farfelue que celle d'une vache à vapeur. Et il faut avoir croisé un cinéphile pointu à la sortie d'un Cash Converter en train de contempler votre film de collège comme si vous étiez un attardé léger, ou encore éclater de rire si vous avez eu le malheur d'acheter un obscur film de zombie italien. [Le vrai zombie tatoué NF vient de chez Romero ou de chez Tourneur !]. Bref, si l'époque est plus conciliante, on tend encore largement à considérer le genre en ligue 2, et donc au monde clos du divertissement sans conséquence, alors qu'un film asiatique où une famille sur trois générations fait de la cuisine pendant une heure et demie, puis chasse un papillon censé être la réincarnation du grand-père décédé, ça c'est sérieux bien sûr. Les choses évoluent lentement, disons...

 




En dessous du genre, il y a aussi un univers dont les cinéphiles pratiquant en église conformée ne soupçonnent même pas l'existence. [Il y a aussi des chapelles dans cet univers, pas plus ragoûtantes et lucides que celles en surface d'ailleurs !]. Aujourd'hui, explorons le sous-genre "rape and revenge" !




Le principe est complètement simple. Une femme se fait violenter, torturer, cracher dessus dans tous les sens. Fin de l'acte 1. Elle prend une douche et part se venger, acte 2. C'est sanglant, il y a de l'érotisme de plus ou moins bon goût, et même des relents de "vigilante". Dans les sécuritaires années 70-80, ça a même marché au grand écran, le plus populaire du genre étant UN JUSTICIER DANS LA VILLE avec cette vieille ganache, bien qu'assez décédée, Charles Bronson. Le bon vieux "Rape 'n' Revenge" aime la figure de la justice faite par la victime elle-même, et ici c'est le cas.

 



Les premiers plans du film (Camille Keaton prenant sa voiture pour aller à la campagne) semblent indiquer qu'on va être dans les canons du bazar : tournage à l'arrache dans la rue, peu de plans, cadrages vite faits ou neutres, dialogues bêtement informatifs, et bien sûr pas de musique. Ca dure comme ça pendant une bonne dizaine de minutes. Meir Zarchi, le réalisateur, va petit à petit orienter le film vers une pente plus originale puisqu'il va essayer de garder une ambiance brute de décoffrage typique des bons films underground de l'époque, tout en poussant le métrage dans une pente plus directement expressive. Cette nuance bizarre, du brut au stylisé, loin d'être totalement une idée de scénario va s'étendre quasiment sur toute la longueur du film ! Premier point étonnant.

 




Les personnages, eux, et je pense particulièrement à nos bouseux psychopathes, vont garder leur caractère sauvage et marqué, certes, mais on note là aussi une relative sobriété. Zarchi ne charge pas tout de suite la barque (hahahaha, si j'ose dire, car il y a des scènes de barque dans ce film). Loin d'une expression grand-guingnolesque, toujours tentante pour faire éclater le malaise, il pose des bases fermes pour ses personnages (pas question de les rendre shakespeariens non plus), mais sans en rajouter des tonnes. C'est bien joué. L'action injustifiable n'en sera que plus forte, et des petits développements bienvenus (la scène du drugstore, ou celle avec la femme et les enfants) auront d'autant plus d'impact qu'ils seront paradoxaux autant que banals. Bien joué.

 




De fait, on rentre dans l'action et le nœud du film sans faire de chichis, et avec une force assez étonnante à deux points de vue. Si la situation devient vite insupportable, on est scotché par l'ambiance non pas neutre mais relativement calme que Zarchi impose à une mise en scène qui au fur et à mesure déploie une esthétique simple mais particulière qui fait tout le sel de ce DAY OF THE WOMAN. Ca découpe bien, voire très bien (le viol sur le rocher, la scène collective dans la maison). On est plus du tout dans le documentarisme factice des premiers plans et de l'arrivée au village. La photographie de Nouri Haviv (qui a signé plusieurs films avec l'improbable Doris Wishman qui a réalisé, je vous le rappelle un des plus beaux films du monde) est soignée et sait même se faire élégante. La direction artistique, assez simplette, fonctionne : deux ou trois objets rouges, et un sublime maquillage. Peu à peu, le cadre s'organise et le film, plutôt de facture honorable, décolle vraiment. Zarchi fait son film en mettant en scène le corps bafoué de l'héroïne, mais d'une manière dérangeante et inattendue. Le calvaire est long, mais sec (séquences nombreuses mais assez courtes individuellement), et ne tombe jamais dans le craspec ou la surenchère agréable. L'érotisme est peu présent, le calvaire du corps est nettement visible mais ni glorifié ni documentaire. La perspective est de montrer des maquillages, des postures physiques choisies et stylisées qui effraient plus par l'évocation d'un corps tordu que par la violence brute. Je sens que tout cela n'est pas très clair mais comment le dire autrement ? Les violences sont très chorégraphiées sans en avoir l'air et si la situation est répétitive, leur mise en scène mue. Dès le deuxième viol, très beau, on sent bien que Pépère place sa caméra à des endroits précis, surveille ses coupes et tient en laisse le rythme, jamais frénétique. On a donc un film à la fois assez brut, mais esthétiquement marqué. Et quel paradoxe quand on considère le sujet ! Zarchi joue avec les éléments (la terre, puis le bois, puis la pierre) et découpe beaucoup, joue avec les attitudes (les cheveux de Keaton lors du viol sur le rocher).

 




Il ressort deux choses de ce modus opérandaille. La nature, très paisible, pas du tout diabolisée, est à la fois le réceptacle de la beauté (de l'héroïne) et aussi une entité dérangeante, car elle est neutre, pas spécialement agressive. Encore plus, elle est immuable, ce qui est ici déchirant et insupportable tant la situation de l'héroïne est scandaleuse et tient de l'ultime accident (la chose qui n'arrive pas arrive). Du coup, rien ne semble avoir de conséquence. Le temps semble presque s'annuler (formation de boucles...) ou devient absurde comme le montrent quelques rebondissements qui n'ont rien à faire là (en principe) et augmente finalement le stress (le coup de téléphone). En devenant précise et choisie, la réalisation se rapproche un peu plus du personnage féminin. D'abord décrite de manière simple, elle évoque la beauté brute. Cette femme est très belle. Mais Zarchi n'y introduit aucun érotisme, bizarrement, ce qui est un des choix les plus inattendus et les plus efficaces. Face à la violence, sans qu'on s'en rende compte, le corps entier de Keaton va disparaître, et dans la deuxième partie de son calvaire, l'héroïne semble proprement déchirée dans le sens où Zarchi, avec une empathie très étrange, nous la décrit finalement comme une espèce de courbe, un trait...

 

La partie "revenge" va lui redonner un corps. Mais, celui-ci va faire le chemin inverse : propre et recomposé, plus simple, mais plus mis en scène. Les meurtres qui vont suivre, eux, mettent l'accent sur une stylisation encore plus grande, une théâtralisation presque. Ils renversent aussi la vapeur des actions physiques. Les viols étaient courts et brutaux. Les meurtres seront sophistiqués et demanderont énormément de travail. Car c'est cette visualisation du labeur, la somme d'efforts à faire pour achever quelqu'un qui est impressionnante. Il nous éloigne du genre, et aussi de l'héroïne. La première partie cherchait une espèce d'empathie avec la femme, la deuxième nous place dans la position du témoin. On la regarde alors avec une certaine distance, alors même que nous sommes vraiment les seuls à connaître les tenants et les aboutissants de tous ces évènements. Les rapports du film "Rape and Revenge" sont bouleversés et même trahis car ils visent d'abord la brutalité puis l'attachement ou le sentiment de "justice". Ici, rien de cela, et encore mieux, c'est l'inverse. La beauté du corps nous avait touchés, mais ce n'était pas érotique pour un sou. La vengeance ne nous donne aucune satisfaction. Nous n'avons été ni voyeurs malsains, ni garants de la morale, ni porteurs d'un message. Ce que l'on voit aussi dans le film, c'est un personnage s'éloigner. La trahison au sous-genre est de taille, scandaleuse. On a perdu cette fille en chemin. Le fait que le film se finisse brutalement sur un gros plan est d'autant plus violent et paradoxal.

 




Zarchi a réussi un pari étrange. Faire une œuvre peut-être pas dépouillée mais réduite, et avoir un sentiment dérangeant et inconfortable : celui d'une indicible tristesse. Ce dispositif est très réussi et est magnifiquement relevé par quelques morceaux de bravoure qui font que DAY OF THE WOMAN, objet de distance pourtant, n'est jamais désincarné (le retour à la maison, par exemple bougrement bien monté, la scène de la baignoire complètement hallucinante). Le récit est alors mythique (cf. les deux utilisations de la musique dans le film dont le son, en général, est très beau) et semble être une espèce de témoignage bizarre sur la violence pure du Monde. Dans le même temps, le talent de Camille Keaton, et la précision des choix de mise en scène de Zarchi la concernant, nous évitent une vision froide et distante et nous plongent au final dans le désarroi le plus complet. Et le plus abstrait également. Très beau film.

 



A noter que ce film a fait l'objet d'un remake dont j'avais déjà parlé
ici...





Dr Devo.





 

Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /Mai /2009 15:51

Publié dans : Corpus Analogia
Retour à l'accueil

Ô Superfocale

BUREAU DES QUESTIONS

clique sur l'image

et pose!

 

Recherche

United + Stats


Fl banniere small





 
 





 

Il y a  16  personne(s) sur ce blog
 
visiteurs depuis le
26Août 2005



eXTReMe Tracker



Notez Matière Focale sur
Blogarama - The Blogs Directory

 


statistique

Matiere Focale TV



W3C

  • Flux RSS des articles

Recommander

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés