S. DARKO de Chris Fisher (USA-2009): On The Road Again !

Publié le par Norman Bates






[Photo : "From Behind" par Dr Devo, d'après une photo de la comédienne Marilyn Chambers.]




1995, sur la route entre la Virgine et Los Angeles. Samantha Darko tente d'oublier sa vie merdique dans un road trip en décapotable avec sa meilleure copine. Elle fuit la Virginie où, suite à la mort accidentelle de son frère Donnie, écrasé par un réacteur d'avion, sa famille s'est disloquée. A la poursuite de ses rêves de petite fille, elle veut devenir danseuse professionnelle à Las Vegas. Les deux adolescentes tombent en panne dans une petite ville du Nouveau Mexique. Elles profitent de la panne pour faire la connaissance des protagonistes du film : Frank est un jeune homme que la guerre en Irak a rendu fou, Randy est un beau gosse qui a perdu son frère, le pasteur John semble bien gentil mais il a fait de la prison pour de mystérieuses raisons, Jeremy est un geek passionné de météorites et Elizabeth Berkley a joué dans Showgirls de Verhoeven, mais semble maintenant croire fermement que Jésus avait un corps d'athlète musclé et bronzé. Dans ce village paisible, la pompe à eau de la voiture semble devoir ne jamais être réparée. La semaine s'annonce interminable pour les deux filles, mais c'est sans compter sur Frank qui se met à déclamer un mystérieux compte à rebours avant la fin du monde et une météorite qui manque de le tuer. Et je vous ai pas dit ? Samantha est somnambule...

 



Sur le papier, la suite d'un des plus grands films de ces dix dernières années (DONNIE DARKO de Richard Kelly, donc) peut paraître casse-gueule à tout point de vue : équipe de série TV, budget minuscule, sortie Direct-to-DVD, acteurs sur le déclin, exploitation d'une licence juteuse, bref tous les éléments sont réunis pour craindre le pire. Pourtant dans des conditions similaires sont nés de grands films (je pense notamment aux suites de PSYCHOSE, par exemple, sur lesquelles on avait déjà écrit ici), donc le cinéphile averti prendra bien soin d'écarter tout a priori, et c'est l'esprit clair et dégagé qu'il va se consacrer pleinement à ce S. DARKO.

 



Et Dieu sait s'il faut avoir l'esprit complètement dégagé pour se plonger dans l'histoire de Samantha Darko. Le scénario et la narration sont des plus complexes, reprenant dans les grandes lignes le film original, tout en construisant de nouvelles voies cosmiques tissées dans les étoiles. A la surface, tous les éléments qui ont fait l'originalité de DONNIE DARKO sont repris : la philosophie des voyages dans le temps, les tentacules du Destin, les personnages morts croisés dans des accès de somnambulisme, et même l'actrice principale qui reprend son rôle de Samantha huit ans après. Pourtant le théâtre des opérations a changé. Fini la Virginie bien comme il faut, bienvenue dans une bourgade redneck au milieu du désert. Une sorte de Twin Peaks version Texane, en quelque sorte.

 




Les premiers plans sont plutôt étranges et agréables, un peu la même ambiance que le début du film de Kelly. Enfin pendant les premières secondes, car très vite la musique et la mise en scène vont s'avérer terriblement éprouvants. On tombe hélas dans les travers de la série B exploitant le filon de films ayant fonctionné au box-office. Acteurs improbables, réalisation sans vraiment d'inspiration, cadrages de téléfilm, effets spéciaux numériques au rabais, bande-son ignoble, effets clippesques à gogo et surtout une incompréhension totale de l'oeuvre originale. Pourtant, si la forme est indéniablement faisandée, elle est suffisamment éclipsée par le scénario pour paraître supportable. En fait, je pense que n'importe quelle torture serait atténuée par les souffrances dantesques occasionnées par l'histoire et la narration du film. S'il y a bien quelque chose que l'on peut admirer dans ce S. DARKO, c'est bien la grande originalité de l'histoire qui perd constamment le spectateur. Il est absolument impossible de deviner ce qu'il va se passer dans les trente prochaines secondes. C'est pourquoi on redoute constamment de tomber encore plus bas dans les méandres de l'esprit d'un scénariste hors de contrôle. Suivre l'histoire est une épreuve dantesque tellement le scénario se permet absolument tout et n'importe quoi, comme faire mourir et ressusciter des personnages à tout moment et sans raison. Se greffe sur la trame principale déjà peu claire, l'histoire de l'Irakien qui brûle des églises parce que Samantha le lui ordonne, dans ses crises de somnambulisme, des enfants morts enfermés dans une mine par une groupie du Christ, un geek collectionneur de météorites (mon Dieu, c'est un acteur de TWILIGHT en plus, rien ne me sera épargné) qui fait de l'eczéma quand il parle à une fille, une pluie d'astéroïdes, non prévue par Hubert Reeves, qui explosent au sol comme des pétards de foire (sic) et l'histoire de ce fameux prêtre dont on ne saura jamais le fin mot, sans doute un oubli du scénariste à la fin du film. Il y a pléthore d'éléments incompréhensibles comme ce cube de l'espace qui fait sauter des éoliennes (sic) dans des tunnels métaphysiques. Ce foisonnement narratif aurait pu donner quelque chose d'intéressant, surtout en utilisant a bon escient les éléments fantastiques du premier film. Non, au final, c'est la consternation qui a raison de chaque idée potentiellement intéressante.

 




Au milieu de ce maelström incompréhensible, ce brave Chris Fisher panote comme il peut, fait des champs / contrechamps à n'en plus finir, ne sait jamais où se mettre pour ne pas perdre le fil de l'action, et essaie de faire passer des sentiments via des acteurs qui  ne comprennent pas les dialogues qu'ils doivent débiter, le tout saupoudré de musique de foire. L'acteur qui joue le beau gosse est une caricature accablante, sa présence à l'écran rend toute tentative dramatique impossible (le plan chez le garagiste où il est couché sur la voiture... Mon Dieu, je ne croyais pas revoir ça un jour).

 




Le film aurait pu être une curiosité intéressante et un peu absurde si la mise en scène et les acteurs tenaient un minimum la route (c'est un road movie quand même), car le scénario complètement fou aurait pu être la matrice d'un créateur vraiment doué, d'ailleurs certaines scènes du film auraient pu être sauvées avec un petit peu d'effort. Notamment la partie sous les météorites avec le personnage du geek qui était l'occasion de faire un truc formidable, qui se concrétise dans les faits par de ridicules effets spéciaux et un montage bien trop court. Le film est une apologie du Néant, une construction complexe n'aboutissant sur rien d'autre qu'une posture scénaristique similaire à la DONNIE DARKO, vidée de toute beauté, de la formidable énergie du chef d'œuvre qu'était le film de Kelly. La mise en scène, si tant est qu'on puisse utiliser l'expression, ne fait que montrer des éléments du scénario ou imiter des plans du film original. Ils arrivent la plupart du temps comme un cheveu sur la soupe, le montage n'a aucune originalité et la photo ressemble à celle de Desperate Housewives. Les effets troidés censés illustrer ce qu'un personnage du film appellera Deus Ex Machina dans un accès d'onirisme aussi bouleversant qu'incompréhensible, sont d'une laideur sans nom.

 




Au final, quelle frustration de voir tant de potentiel gâché par tant de mauvais goût et de travail baclé. Au lieu de copier le travail d'un authentique créateur, il eût mieux valu reprendre à zéro et faire dans la différence. Mieux vaut investir dans SOUTHLAND TALES (qui est paraît-il magnifique) que dans ce dramatique navet.





Norman Bates.






Publié dans Corpus Analogia

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sigismund 07/05/2009 17:46

...j'aurais tellement souhaité qu'il en soit autrement.....