LE ROI DES MORTS de Jörg Buttgereit (Allemagne-1990): Noir Sur Noir

Publié le par Dr Devo




[Photo: "BirthDeathExperience" par Dr Devo, d'après une photo du groupe Skinny Puppy]






Chers Focaliens,

 

Tout d'abord un mot pour vous rappeler qu'il ne reste que peu de temps pour jouer au beau Palmarès Tanaka. Ce mercredi 13 Mai, à 23H59, il sera trop tard. Le jeu est simple, et pour connaître les modalités de participation, cliquez là.

 

 

On continue l'exploration des dividis prêtés par le Colonel Moutarde, avec un chandelier, dans la cuisine. Et pour l'occasion, allons nous ballader en Germanie avec notre ami Jörg Buttgereit à qui l'on devait déjà le superbe NEKROMANTIK, film inattendu et dérangeant, et le non moins troublant SCHRAMM, le film dur pour nous les Hommes (je vous laisse découvrir pourquoi).

 



Faire une critique du ROI DES MORTS ne va pas être chose aisée. Buttgereit sera volontiers considéré comme un cinéaste tout à fait extravagant pour la majorité des yeux européens, mais il n'empêche, si, comme dans NEKROMANTIK il explorait nos cœurs sensibles d'hommes meurtris à l'aide d'une histoire de nécrophilie, ce qui est quand même pas mal, il n'en reste pas moins que, d'une certaine manière, et c'est encore plus vrai ici avec LE ROI DES MORTS, qu'il y a dans ses films une sorte loufoque et improbable d'épure, aussi incongru que cela puisse paraître, et de fait, l'alchimie critique, sans doute difficile ou impossible, consisterait à ne pas décrire le film, afin de laisser le Focalien libre de sa surprise, sans pour autant rester dans le vague... Ca ne va pas être facile !

 




Si les deux films sus-cités de l'Allemand fou avaient une trame vaguement narrative, ici Buttgereit utilise une autre tactique ou plutôt prolonge sa logique et la pousse dans des recoins inattendus. LE ROI DES MORTS (DER TODESKING en V.O) consiste en une série de sept chapitres découpés selon les jours de la semaine. A chaque jour, sa mort, en quelque sorte, puisque le film tourne autour de l'idée de suicide, d'abord, et de la mort violente, par voie de conséquence. Voilà, je n'en dirai pas plus et débrouillez-vous avec ça, mes amis. Pour ceux qui iront "pécho", comme disent les plus jeunes lecteurs de ce site, le dividi allemand pour une bouchée de pain sur internet (et avec sous-titre français, dans une belle édition en plus), car, comme de bien entendu la chose n'est pas éditée en France, ce résumé que je viens de faire et qui n'en est pas un est une véritable bénédiction du ciel, et vous me remercierez au centuple en m'envoyant des jeunes brebis ou des jeunes vierges à sacrifier... Pour les autres, désolé, mais il n'y a pas moyen de faire autrement, sinon de dévoiler les subtils équilibres de ce film.

 

 



Bon, farfouillons le moteur. Encore une fois, c'est d'une beauté à couper le souffle et ce malgré la relative pauvreté de moyens. Jörg tourne au format 1.37, yummy yummy, et en 16mm, toujours dans le même "staïle", comme diraient les fans de R'n'B, que ses autres films. On est donc en décors plus que naturels, en général pas spectaculaires pour un deutschmark, ni même horriblement glauques, mais juste quotidiens et bas de gamme. L'éclairage est plutôt brut de décoffrage au premier abord. Les acteurs sont sans doute non-professionnels et ressemblent à vos voisins de palier. D'ailleurs, tous ces décors ressemblent à votre appartement de smicard...

 




Oui. Mais. Ça n'a d'abord l'air de rien, ça fait pauvre jusqu'à ce que quelques plans s'enchaînent et que le montage, pourtant simple, fasse son effet. On s'aperçoit alors que le cadrage n'est pas dégueulasse du tout, et surtout, Jörg finit toujours (et rapidement) par envoyer la sauce avec une idée sublime, comme le plan à 360° lors du "lundi", tout bête, très artificiel, mais d'une efficacité redoutable. Le temps qu'on se fasse ce genre de remarque, on constate alors que le sujet n'est pas si simplet que ça, et qu'on est bien loin d'un bête catalogue suicidaire à la Philippe Delerm. L'abstraction monte, et avec elle, le trouble. On ne sait absolument pas ce que ce type est en train de nous raconter. Il y aura bien un fil rouge, les fameuses lettres, qui semblent pousser la chose vers le film choral mais rien n'est moins faux, car bien vite, Buttgereit abandonne la chose ! Même les idées évidentes, et même a priori grossières telle que l'histoire du "mardi", semblent ne pas tout à fait coller à un quelconque chemin naturaliste ou idéologique. (Dans le "mardi", l'espèce d'indigence du film dans le film n'est ni une parodie, ni une chose laide curieusement, mais comme une espèce de rêve ou de pulsion grotesque de la vie elle-même et donc de DER TODESKING, le film, lui-même ! Même cela est magnifique.) Même constat par exemple quand les premiers inserts sur le cadavre en putréfaction se multiplient, comme des flashes mentaux (d'ailleurs, il peut-être là, le fil rouge). On se dit qu'on tient une unité sémantique valide, une déclaration. Et puis, bam, non, les interludes "putréfactoires" (Joli ça ! Je garde !) deviennent plus longs, contredisent la première idée du flash ou de l'insert, pour devenir des scènes à part entière. (Ces plans sont d'ailleurs sans doute les plus magnifiquement cadrés.)

 




Puis, enfin, en totale générosité, dans un geste ouvertement fassbinderien, le "mercredi"  (le pont), Jörg lâche la bombe H. La séquence est sublime et terrible et intervient comme un arrêt du film et de la fiction, comme un point de collage et de chaos dont le film ne se relèvera pas. A l'intérieur même de ce passage, le dernier plan, complètement antinaturel, d'une splendeur vertigineuse et qui ne peut provoquer que la sidération totale, envoie encore le film non pas sur une autre voie mais dans une autre accélération, celle des trois derniers jours. Les récits deviennent alors des fragments poétiques injustifiables, comme ce travelling et ce dévoilement de genre fantastique (lorsque que la femme au chocolat provoque l'apparition d'un contrechamp que la perspective lui interdit formellement). Tout devient alors absolument beau. "Mercredi" a lâché les chiens en quelque sorte. Maintenant la poésie totale est possible et même nécessaire. 
De la première mort du film, simple constat antipathétique et formel, à la dernière, qui mélange le fantastique du film (ses fameux dérapages) et l'incroyable banalité de ces souffrances que nous reconnaissons tous, nous sommes balayés. Parce que la dernière mort est la plus simple, et en quelque sorte elle était contenue dans la première. Comme la femme au chocolat provoque le contrechamp, la dernière mort est le contrechamp intérieur de la première. C'est la même chose dans une autre nuance : la souffrance atroce d'un présent insupportable et total.

 



Les dernières prouesses du film cloueront le bec à toute résistance. Il y avait déjà eu la magnifique idée du décadrage (la scène du banc public, "Mardi" je crois), peut-être l'image la plus terrifiante que j'ai vue au cinéma, et une des plus tristes aussi, complètement écrite pourtant dans sa conclusion, dont Jörg soulignera le scandale par un effet, artistiquement touchant d'ailleurs, amplifiant l'artificialité des moyens. Puis, dans la partie sur la femme cameraman, l'idée sublime de la voix-off (Buttgereit lui-même comme par hasard) qui va détourner magnifiquement LE VOYEUR de Michael Powell, et tout ça pour quoi ? Pour, dans les derniers plans de la séquence, imposer encore un contrechamp où l'on ne voit rien et d'une bestialité sans fond, car affective, métaphysique et intellectuelle : on ne peut plus voir le visage, et son absence (enfin on le devine à peine !) nous transperce le cœur. Enfin, l'effet de montage hallucinant de la dernière mort. Juste un point de montage. Plus puissant que n'importe quel discours ou que n'importe quel effet gore. La souffrance brute, intolérable et absurde. Une image manquante, encore, qui est le trou noir de l'Humanité. In fine, le Roi des Morts arrivera et placera poétiquement, ouf, enfin, le spectre de nos enfances et de nos jeunesses, le scandale sans fin  de la naissance et de la mort, qui me rappelle mes propres photos focaliennes que les plus vieux lecteurs se remémoreront : celles où sur des photos de classe, je place des bandeaux noirs.
C'est dans ce chaos superbement construit, dans cette œuvre à la fois libre, expérimentale, et conceptuelle que Buttgereit construit son film le plus délicat et le plus généreux. Car, ne serait-ce que pour avoir conçu et placé là son mercredi (le pont), il faut simplement une attention et un respect de son spectateur absolument sans faille. LE ROI DES MORTS est un film d'une totale cohérence, abstraite et précisément quotidienne (paradoxe), et dont la force du chaos n'a d'égal que sa précision formelle.

 

 

 

Et hop, d'un geste léger, je mets le film, direc', comme disait Gérard de S., dans ma liste de la dévéthèque idéale.

 



Et j'allais oublier, la musique est magnifique...

 

 

 

La Sidération, sinon la Mort !

 

 

 

 

Dr Devo.







 

Publié dans Corpus Analogia

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Dr Devo 12/05/2009 17:21

Bah ça alors, ce Lorent a un site consacré aux tailles-crayons, et a en lien des sites sur les collections de gommes et de wakouwas! Impressionnant...Merci en tout cas!Dr Devo.PS: je ne sais plus du tout comment j'ai vu SCHRAMM. Je me demande s'il n'y a pas une version sous-titrée français ou anglais qui trainent sur le web pirate...

LE FOU DU TAILLE CRAYON 12/05/2009 17:07

ton article est super comme ton blog où j aime revenir regulièrement Bon mardiLorent et ses 2900 TAILLE-CRAYON

Caixão 12/05/2009 14:08

mmh, Dans mes souvenirs Nekromatik était bien plus cool (si l'on peut dire) et puissant que celui là, très classe mais qui m'avait semblé un brin longuet, avoue-je (ça se dit ça?) avec honte..votre chouette texte cher Docteur me pousse à revisionner tout ça...(sinon Schramm c'est dispo avec des stf quelque part? le dvd vendu chez sin'art n'en propose pas contrairement aux autres du sieur, scandale!)

Epikt 12/05/2009 13:33

" +1 " comme disent les jeunes, ce film est sublimissime.Mon préféré de Buttgereit, lui-même un de mes réalisateurs préférés. Disons qu'il fait partie de ces cinéastes dont les autres devraient regarder les films, histoire qu'ils voient ce qu'on peut faire avec quelques milliers d'euros et qu'ils aient honte de ce qu'ils font avec des millions.

sigismund 12/05/2009 13:11

vous m'auriet comme qui dirait convaincu...je m'en vais faires des recherches.