Curée Russe, Corée Rusée: Cannes Focale, Jour 5.

Publié le par LJ Ghost







[Photo: "J'ai reçu Bazin en héritage... Et j'ai crié Aline." par LJ Ghost]



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Après une journée de repos bien méritée, me revoici, frais comme un gardon, à arpenter les allées du Palais des Festivals, dans le but de croiser le chemin du Cinéma, qu'il est difficile d'approcher, les films se mettant parfois en travers du chemin. Entrons dans la machine infernale.



LE TSAR de Pavel Lounguine (Russie, 2009)

Piotr Mamonov, alias Ivan Le Terrible, au sommet de sa folie sanglante, vient de perdre une nouvelle bataille contre la Pologne. Devenant complètement paranoïaque, il s'octroie une garde personnelle, "Les Chiens du Tsar", qui font régner la terreur dans tout le pays. Effrayé, le métropolite (un genre de pape russe) s'enfuit ; il est alors remplacé par Oleg Yankovskiy, un ami d'enfance du régent, qui essaie tant bien que mal de contenir les crises du tyran...


Quand on pense au cinéma russe, les noms les plus fameux sonnent aux oreilles et font miroiter monts et merveilles de délices cinématographiques : Eisenstein, Vertov, Tarkovski, Paradjanov, Sokourov... Pavel Lounguine n'est pas de ceux-là. Son TSAR, machin mystique boursouflé, est fort décevant. Sa volonté de dénoncer les abus d'Ivan, tyran fou à lier, rongé par la paranoïa, est certes louable mais a ses limites : ici, ça ne dépasse jamais le cadre de l'anecdote, son Ivan étant bien trop outré pour provoquer une quelconque émotion, l'acteur en fait des tonnes et sue beaucoup, mais malgré tous ses efforts n'incarne jamais vraiment son personnage. Le voir vieux, maigre, seul, renfermé et véhément, vociférer des insultes à la foule de son peuple fait effet, mais pas plus de trois minutes. Le reste du film n'est que scènes de tortures peu ragoûtantes mais on a finalement vu pire (et mieux) ailleurs, et citations bibliques jusqu'à plus soif, ce qui rend le tout assez laborieux.



Lounguine ne s'aide jamais de la mise en scène, dont il n'active efficacement aucun levier : ses seules petites gourmandises de cadrages se résument à de très rares décadrages, la photo est simplette, le montage est mou (le film est découpé en chapitres chronologiques mais rapprochés dans le temps ; jamais d'émotion du côté du découpage, donc).



Au final, LE TSAR est un film lourdingue, pas très intéressant, et la seule chose qui intéresse visiblement Lounguine est la relation qu'avait Ivan avec la religion ; très pieux mais trahissant Dieu à la moindre occasion (à cause de sa paranoïa galopante, il péchait plus que de raison en faisant disparaître ses proches et ses moins proches - ça vous rappelle quelque chose ? Il nous parle bien sûr en filigrane de tous les dictateurs de l'Histoire, de manière bien trop appuyée et aussi subtile qu'un trente-trois tonnes dans le pays des Schtroumpfs), il faisait s'arracher les cheveux à son nouveau métropolite, qui lui, pur comme la neige au soleil, reçoit finalement la grâce de Dieu et fait des miracles ! Cet aspect béni oui-oui sans vraiment d'aspérités nuit un peu au film, qui n'avait certes pas besoin de ça.


Je vais peut-être m'arrêter ici de parler de ce film, dont la proposition artistique est équivalente à celle d'un crumble aux pommes. Voilà. Comme ça c'est dit.





MOTHER de Joon-Ho Bong (Corée du Sud, 2009)

Kim Ye-Ja est la mère de famille la plus possessive du monde. Il faut dire qu'elle est seule à la charge de Won Bin, son fils quasi-trentenaire et un peu "lent" sur les bords, avec qui elle a une relation on ne peut plus proche. Il s'attire toutes sortes de petits ennuis, jusqu'à ce qu'une jeune fille soit retrouvée morte un beau matin. Won Bin est le dernier à l'avoir vu, et il se déclare coupable sans vraiment savoir ce qu'il dit. Kim Ye-Ja, n'écoutant que son instinct maternel, va mener l'enquête, et tout faire pour sortir son fils adoré de prison...


Alors là, les amis, c'est du lourd. Croyez-moi ou non, mais cette espèce de variation du ZODIAC de David Fincher, dont il reprend certaines idées, vaut un coup d'oeil attentif.



Le film se développe de manière inattendue dans l'attendu. Je m'explique. Au final, MOTHER ne parle de rien, et même s'il démarre, il n'arrive finalement jamais nulle part ! Les personnages se heurtent sans arrêt à des murs d'incompréhension et de solitude, barrés qu'ils sont par, d'un côté, le Verbe (incarnés par les difficultés d'expression de Won Bin face aux évènements), et de l'autre la Société et les Autres, opposants tout du long, et finalement tous pourris (il suffit de voir les réactions qu'entraînent les apparitions de la mère). Le film est finalement une boucle, et où qu'on aille, même quand le hasard s'en mêle (les indices de la résolution de l'enquête semblent venir d'un deus ex machina !), on revient toujours au point de départ, et toute velléité de changement s'avère finalement tuée dans l'oeuf ! C'est absolument terrifiant ! Et Joon-Ho Bong, réalisateur de THE HOST, loin de vouloir faciliter ou améliorer la condition de ses personnages, en rajoute avec de rares traits d'humour noir, a recours à l'absurde (voir la première séquence, pathétique, désespérante et amusante en même temps, qui donne exactement le ton du film tout en en donnant certaines clés), et fait passer, de manière de plus en plus appuyée au fur et à mesure que le film se déroule, son thème principal : la culpabilité (le film ne parle finalement que de cela, même en utilisant un scénario en chausse-trappes, presque en collage).



La mise en scène est quelque peu au diapason de cette idée du voyage initiatique (ou à peu près) voué à l'échec, mais c'est également là où le bas blesse un peu. Joon-Ho Bong souffle un peu le chaud et le froid ; son montage est à la fois abrupt, émouvant et mécanique ; ses compositions de cadre sont parfois splendides, d'autres fois complètement anonymes ; sa photo est précise sans être renversante (bien que j'ai beaucoup aimé la lumière que dégage, sur les visages, les téléphones portables : ils sont, eux, source de poésie quelquefois - quand la jeune fille a la tête sur les genoux d'un des garçons (je code), la lumière est vraiment très belle et porteuse de sens). Le film est par contre parfaitement rythmé et les cent vingt et quelques minutes passent comme un charme, tant on est plongés dans la désespérance incarnée par tous ces personnages et tant on vit avec eux leur errance, leurs questionnements, leurs échecs. C'est finalement plutôt beau, et une des réussites de ce Festival. (so far, bien sûr).



LJ Ghost.




Pour lire la chronique cannoise et focalienne suivante de notre espion LJ Ghost, cliquez ici: jour 6.




Publié dans Corpus Filmi

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Norman Bates 20/05/2009 11:46

Sublimissime photo ! Bravo LJ !