ANTICHRIST de Lars Von Trier (Danemark-2009): Cannes Focale, jour 7.

Publié le par LJ Ghost







[Photo: « "Enfin, du concret !", crient en choeur les focaliens." par Lj Ghost, d'après une photo de Patrice Chéreau.]





Pour lire la précédente chronique cannoise et focalienne de LJ Ghost: cliquez ci-près: jour 6.







Enfin, enfin, enfin, après des heures d'attente dans la chaleur cannoise, j'ai pu voir le film polémique de ce Festival. Ce film est un scandale, c'est sûr, mais pas forcément dans le sens où tout le monde l'entend...




Charlotte Gainsbourg et Willem Dafoe baisent. Ca tombe bien, ils sont ensemble, ils ont même un enfant. Malheureusement, celui-ci meurt dans un accident. Inconsolable, le couple décide de partir dans un chalet nommé Eden, perdu dans un no man's land de forêt luxuriante, pour faire face à leurs peurs et ainsi, peut-être, apaiser leur chagrin. Mais la nature semble possédée, et des évènements tout à fait étranges commencent à se produire...



ANTICHRIST se déploie sur un mode assez étrange, bien que complètement en phase avec ce que le réalisateur a fait jusque là. Passé le générique où von Trier, tel qu'on le connaît, cherche un peu à choquer le bourgeois (je vous laisse la surprise de l'insert, plutôt amusant cela dit), il enchaîne très rapidement avec un espèce de "réalisme poétique" (mais rien à voir avec Jean Vigo - encore que...) qui écarte toute idée de fantastique. Au final, le drame qui se joue sous nos yeux a plus à voir avec une réalité sociale qu'avec un vrai film de genre ! Mais n'ayez pas peur, tout est sous contrôle, von Trier sait exactement ce qu'il fait : dans un rythme assez soutenu, il sonde au plus profond de la nature humaine, et va chercher le chagrin là où il est : dans les entrailles. Ca donne au final un film très proche de ses personnages (des émotions de ses personnages plutôt, il ne filme pas des acteurs, il filme des sentiments), et qui traite, notamment, de la façon dont l'Homme (il s'agit surtout de femme, ici) réagit face au deuil. Tous les éléments fantastiques ajoutés (parce qu'il y en a, beaucoup) semblent là comme une justification, comme si von Trier était allé trop loin, trop profondément, avait prophétisé, finalement, qu'il s'en était rendu compte et a eu peur ; il a alors essayé de cacher ce qu'il avait trouvé au tréfond de l'âme humaine, mais c'était trop tard, et la déchirante vérité explose aux yeux et au coeur. C'est vraiment bouleversant, et on ressort de la salle mal à l'aise, tant von Trier, ici, tape juste, comme s'il avait fouillé dans nos émotions les plus intimes et les plus cachées.



L'extrême violence de certaines scènes (et encore, bon, ça va quoi, on a vu bien pire) trouve alors tout son sens, et est tout sauf gratuite : elle est la résultante de ce torrent d'émotion qui submerge les deux personnages, et il ne pouvait pas en être autrement, il ne pouvait pas ne pas les mettre dans son film. La façon dont il filme la nature est aussi intéressante, et l'hommage à STALKER d'Andreï Tarkovski est évident mais subtil, jamais appuyé, et ne se voit pas immédiatement.



Dans toutes les notes que j'ai pu faire à propos des films du Festival, je me plaignais que les réalisateurs n'utilisaient que trop peu la mise en scène comme moyen d'expression principal, laissant cette fonction au scénario, soit par paresse, soit par incapacité. Lars von Trier, avec cet ANTICHRIST, rattrape tous les autres. Ce n'est même pas que c'est un festival, c'est que ça n'arrête jamais, il y a une, deux, trois, quatorze idées de mise en scène par plan. C'est très étonnant et déroutant de premier abord, habitués que l'on est à voir des films mous et fades (au mieux) tout au long de l'année ; ici tout n'est que ruptures, brisures, aspérités, tâtonnements, recherches, découvertes, dans une montagne russe d'effets visuels. Un exemple : Willem Dafoe erre dans la forêt puis rentre dans le chalet, seul, il cherche Charlotte Gainsbourg. Il ne la trouve pas à l'intérieur, va vers la caisse à outil, se tourne vers la caméra (ce n'est pas évident, le plan est assez large), referme la caisse à outil. Coupe au son, et on se retrouve avec Willem Dafoe qui erre dans la forêt, rentre dans le chalet, et trouve Charlotte Gainsbourg allongée sur le canapé ! C'est sublime, époustouflant ! Et ce n'est qu'un exemple ! von Trier utilise tout ce qu'il a sous la main : surimpression, image ralentie à l'extrême, passage du noir et blanc à la couleur... Et ce n'est pas fini ! Plus le film se déroule, plus on a l'impression que finalement, le danois se moque un peu de ce qu'il filme, et se concentre sur deux choses en particulier : le montage et la mise au point, qui sont une source d'émotion sans précédent ; il jump-cut dans tous les sens, renverse les axes au milieu d'une phrase et change en même temps de valeur de plan, donnant ainsi du rythme et une vie propre au champ / contre-champ, multiplie les inserts, utilise une caméra portée et zoome en caméra fixe dans la même séquence, et j'oublie encore un bon millier de petites gourmandises, qui évidemment ne sont pas là pour faire joli, mais servent parfaitement le propos et l'état psychologique de ses personnages ; tout est à l'unisson, en osmose. Il cherche constamment sa mise au point, et les flous sont légion ; là non plus ce n'est pas gratuit, et il pousse le procédé jusqu'à avoir, parfois, une image complètement floue, vaporeuse, ondulée même, qui procure une explosion sensorielle inégalable. Je n'ose même pas parler du son, qu'il mixe de façon à rendre le vent tel que le souffle du Diable ; ou de la musique, où il permute entre musique classique et industrielle. Je n'ai pas tout dit et ça me frustre, mais le pavé est déjà bien assez long, et il faudrait, tout de même, chers lecteurs, vous laisser la surprise de l'émotion épidermique et complètement sensuelle que vous ressentirez quand vous verrez ce film.



Un petit mot sur les acteurs, Charlotte Gainsbourg va avoir le Prix d'Interprétation Féminine, c'est une évidence, mais dans ce cas-là il faut donner le Masculin à Willem Dafoe ; les deux sont d'une dévotion et d'une précision magnifique, ils sont complètement soumis à la mise en scène et jouent sur un nombre de nuances effarant.

ANTICHRIST a, paraît-il, fait scandale au moment de sa projection, où Lars von Trier est sorti de la salle sous les huées du public. Ca se comprend, remarquez, ils ne sont pas habitués à voir du cinéma, du vrai, dans toute sa splendeur. Ils ne sont pas habitués à voir la beauté. Le même jour se déroulait, dans une autre salle, une "Leçon de cinéma" des frères Dardennes. Je vous laisse juges.

Note du festival : une étoile sur cinq, pour la prestation de Charlotte Gainsbourg. Sinon, comme j'ai entendu à la sortie de la séance, entre les "Il est allé trop loin, c'est répugnant", "Il devrait avoir la Palme. Mais ils n'auront jamais les couilles de la lui donner".



LJ Ghost.






Pour lire la chronique focalienne et cannoise suivante de LJ  Ghost, consacrée à INGLORIOUS BASTERDS de Quentin Tarantino: cliquez-ici.


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Publié dans Corpus Filmi

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sigismund 19/07/2009 16:27

Bonjour.Je m'aperçois qu'en fait j'ai oublié de dire bonjour.Pour ma part je trouve que 'Antichrist' porte indubitablement la marque de son auteur. J'ai quasi-vu tous les films de LVT ( à part 'Manderley' et 'El Direktor' ), dans le désordre et il y a longtemps...je n'entends pas par là faire valoir un doctorat en LVT qui justifierait absolument et définitivement mon argumentation. Non, je dis juste ça parce que j'ai moi retrouvé au visionnage un cinéaste que j'apprécie, toujours autant dans une démarche de conscientisation , perceptible dès son premier film- 'The element of crime'.Sur les dvd de 'The kingdom' on trouve en bonus un documentaire intitulé 'Transformer', que j'avais déjà pu voir sur Arte après la diffusion intégrale de 'the K.' et il y a dans celui-ci une anecdote que j'aime beaucoup, celle venant de son producteur, définissant LVT comme 'qq1 qui ne ment jamais' - source d'emerveillement constant pour le dit producteur lui qui avoue mentir des billions de fois par jour. Alors bien sûr, on ne va pas revenir sur le mythe LVT, son agoraphobie, sa mysoginie eventuelle d'homme marié...etc. Mais il me semble effectivement que c'est véritablement un amoureux de la Vérité. Quelqu'un qui ne veut en tout cas plus avaler de couleuvres en ce qui concerne l'humain, et qui n'aurait à vrai dire jamais aimé ça...Comme qui dirait , faut pas vouloir trop le la lui faire, ça l'agace, je pense à des films comme 'Breaking the waves' en ce qui concerne les sentiments, à 'Dancer in the dark' sur la fameuse relation mythique de l'homme qui est un danger pour l'homme, non sans l'avoir exploité entre-temps. C'est ce sentiment -là que je retrouve dans la scène d'ouverture, très publicitaire effectivement, et LVT nous en dit ce qu'il en pense : 'une bite dans une chatte' et aussi ' ne pas evacuer cette notion'. Il y a les produits qu'on nous vend, et les valeurs que l'on nous vend avec, comme ça. Il me semble que c'est une bonne façon de demander si tout le monde parle bien de la même chose. Cette esthètique du pré-fabriqué, censée être un retour à ' l'essence des choses', il la ré-emploie car c'est son propos véritable, son sujet.Et il nous montre ce que lui voit derrière cette polissure, il y voit tout autre chose, qui pour être explicitées nécessitent de tous autres matériaux ( la boîte à outils citée par Norman Bates ) et aussi un tout autre terreau : retour à la case Nature, aux origines, aux fondamentaux, la fameuse notion à ne pas oublier, est-ce que tout ceci est aussi beau qu'on veut bien nous le faire croire, est-ce que tout ceci ne serait comme qui dirait pas dénué d'enjeux ?LVT en rajoute un de taille : la disparition des fruits de cette merveilleuse union, remise en cause dès lors. Ici commence le flot des interprétations.On peut considérer ou non le sous-texte de l'opposition Nature et Culture, mais comme il ne fait pas vraiment l'unanimité, tout juste pour justifier une incursion dans le surnaturel, voyons ce que nous avons :j'ai trouvé la relation entre Elle et Lui bizarrement restituée, je ne l'ai pas considérée comme étant une conséquence du drame, mais comme une reconstitution de ce que pouvait être également leur relation avant, Elle étant la patiente de Lui, avec qui il baise alors qu'il devrait pas, tout en continuant de l'ausculter. Il se sert d'Elle pour valider sa théorie, Elle s'en rend compte, cela se repercute sur l'Enfant. Est-ce une mauvaise mère pour autant ? On a plutôt affaire à un individu qui se retrouve seul, avec deux proches devenus des enemmis en face d'elle...la relation axée sur l'acceptation du deuil possède quand-même certains atours de violence domestique, c'est quand-même Lui qui dit 'on joue à quoi' aujourd'hui...Puis quand Elle apparaît 'guérie', c'est au tour de Lui d'être malade...en fait il dissimulait sa douleur : ' regarde je suis guérie, je marche dans le ruissau' '- a ouais, ben moi j'ai perdu mon gosse ', on est dans toutes les phases de l'incompréhension, à qui se renvoie la balle, et ça on n'en parle juste nulle part ( celui qui a dit ' Si ! Dans ' Dallas' ...euh est prié de s'en aller  ) et surtout LVT garde la part d'irrationnel, de sauvagerie intrinsèque à la situation, il n'est pas question d'éthique, ce sont deux individus poussés dans leurs derniers retranchements.Il n'y en a pas un qui vaut spécialement mieux que l'autre, chacun ayant les qualités de ses défauts, on est dans l'incompréhension. LVT envoie voler en éclats tout le folklore des films d'horreur et du tralala des survivals avec la scène de la meule fichée dans la jambe. J'ai trouvé ça tordu, mais si je devais me l'expliquer, ce serait qqchose comme ' Porte un poids comme ça dans ta chair et on parlera ensuite de compréhension'. Elément plus ou moins inattaquable, un peu biologique sur les bords. Fin du débat.Mais en ce qui nous occupe, le débat n'est pas terminé, la vérité resurgit, les défauts des qualités dont je parlais plus haut, pourquoi le fait qu' Elle aie vu son bébé tomber serait une hallucination ? C'est juste une mauvaise interprétation de sa relation avec Lui alors, et bébé n'est pas mort ? Enfin si il a ses chaussures à l'envers...bon bref. L'élément de culpabilité ici est tout sauf absttrait, sans motivation, si elle avait esquissé un geste pour le sauver, même inutile, cela aurait fait une différence, mais elle ne 'pouvait pas', elle a 'choisi ' autre chose, ou bien elle s'est laissée-aller, et on peut considérer ceci comme un choix votre Honneur.Ici je vois du LVT dans son opinion sur l'Humain : ' coitus interruptus : le véritable mal du siècle ' mais pour clotûrer le débat sur la mysoginie, la même histoire , racontée depuis une levrette, avec Lui plus à même de regarder par la fenêtre au moment fatal, comme qq1 disait plus haut, ça marche aussi, cette même personne a d'ailleurs egalement proposée une version avec pour héros des ornytorhinques, que je ne peux malheureusement cautionner pour des raisons évidentes de compréhension. Elle décide de se punir, elle se punie là ou elle a pêché et propose enfin ce que Lui attend : un amour raisonné. Lui, est, contrairement à son habitude, dans le ressenti pur, il la tue. On en a fait des manchettes de faits divers avec tout ça.Je souhaiterais maintenant que celui qui a avancé le terme de ' boursoufflé' à propos du réal s'avance d'un pas. 

sigismund 19/07/2009 14:46

...pour une fois je serais plutôt d'accord avec l'interprétation de Norman Bates; le véritable bourreau du film c'est le personnage de Willem Dafoe, ce qui semble l'intéresser c'est la souffrance et la gradation de la souffrance, on le voit dans le lit de couple prendre des notes par devers Charlotte. Le film lamine les personnages jusqu'à les faire regresser véritablement en archétypes, masculins et féminins, Eros et Thanatos ( comme dans la scène dite de 'jeu de rôle' ) et c'est donc par le même biais une opposition entre Nature et Culture.Ce qui est proprement sublime dans le film, à mon avis, c'est comment Von Trier montre que Dafoe a quasiment les mêmes rapports que Gainsbourg avec la Nature ( fin de l'acte II ) mais qu'il refuse d'en tenir compte , sauf, comme l'être humain en général, quand il ne peut plus faire autrement, c'est ce que lui dit le renard de façon inversée : essaie de tout contrôler , de tout réguler, continue...le chaos lui 'est', et il est 'vraiment'.... paraphrasant une phrase de Kierkegaard :' le réel c'est ce qui résiste'. Et à la fin du film, je vous renvoie à la version de Norman Bates entre-temps, Dafoe est pour moi, littéralement condamné à mort : les trois mendiants ré-apparaissent, et quand ils sont là qq1 doit y passer...il est condamné à mort et il le réalise, parce que en tuant, il a coupé son lien avec l'humanité, toute la nature lui apparaîtra maintenant comme floutée, il est condamné à l'extinction.

sigismund 19/07/2009 14:07

...qui est-ce qui se dévoue pour expliquer à Mifune ce que c'est qu'une femme ?

Elvis Lard 17/06/2009 00:04

Messieurs, Dames, bonjour.Loin d'être un Vontrierophile, j'ai néanmoins été fort touché par ce dernier film.Ca faisait tout de même bien longtemps qu'on avait pas vu des images (et un son) avec une telle texture, de telles saveurs, si effrayantes soient-elles.J'aimerais bien revenir sur la question de la mysogynie, car il me semble malgrè tout qu'elle est une des questions importantes du film (on peut d'ailleurs voir au générique : "research on mysogynie"). Je suis assez d'accord avec les points de vue de Dr Devo et de Mr LJ+Ghost en particulier lorsque celui-ci avance l'idée que Charlotte G. (je me rends compte à l'instant qu'ils ne portent pas de nom dans le film) "subjectivise" le drame de la mort en se prenant non seulement la source du mal mais le mal lui-même. Elle se trouve dans une tension entre le sentiment de culpabilité et l'absurdité de la situation, elle se voit alors contrainte de "résoudre le problème" par la psychose. Mais que faut-il penser alors de l'épisode des chaussures à l'envers et de la déformation des pieds remarquée lors de l'autopsie ? Ca rend les choses très ambigues... Quoi qu'il en soit, il est impossible de dire clairement que la femme est ici la source du Mal. Et pourquoi se focaliser sur cette idée et ne pas remarquer l'impuissance, l'insensibilité et ainsi la brutalité de l'homme ? Aspects qui me semblent plus frappant encore. Si critique il y a dans Antichrist, c'est bien celle de la raison scientiste patriarcale : Defoe interprète un type incapable de sentir quoi que ce soit (même après la mort de son enfant) car il ne peut pas penser autrement qu'à travers des catégories qu'il considèrent comme absolues, ce qu'il appelle le "rationnel". Sa folle raison le pousse à ne s'intéresser à sa femme que lorsqu'elle est un cas d'étude! A l'opposé, le personnage de Charlotte G. est investi de la part irrationnelle, elle en fait d'ailleurs son sujet d'étude. Ca n'est pas seulement la "nature" qu'elle incarne mais aussi toute une construction symbolique pré-moderne qui la re-présente comme le mal aux yeux du pouvoir rationnel masculin. (A propos de cette question je renvoie à ce texte très interessant de Johanes Vogele qui analyse la scission masculin/féminin dans la modernité capitaliste). Antichrist semble inverser les codes du fantastique ou du film d'horreur traditionnel : La dualité n'est pas ici rationnel/irrationnel mais bien plutôt raison moderne/construction symbolique (on se trouve alors au coeur du problème de la "culture").Le film de LvT est une oeuvre à multiples interpretations comme toutes les grandes oeuvres, elle ne pourra jamais être réduite à être simplement une "reflexion sur..." comme tant de métrages qui inondent les écrans, sans parler des artistes content pour rien (ou comptant pour rien...).

LJ+Ghost 15/06/2009 01:36

Bonjour à tous ! Quel débat passionnant ! C'est un vrai régal de lire toutes ces idées, et le fait qu'elles soient contradictoires les rend encore meilleures.Je voudrais juste ajouter rapidement mon grain de sel.Lors du retour sur l'accident de l'enfant, à la fin du film, on voit un insert qui montre que Gainsbourg a vu l'enfant tomber. Mais l'a-t-elle vraiment vu ? Je me dis plutôt qu'elle se sent tellement coupable de cette mort, qu'elle est tellement malheureuse, effondrée ; cette situation est tellement invivable parce qu'absurde, gratuite, douloureuse, qu'elle cherche alors une explication, une raison à cet accident. Puisque tout le film plonge lentement vers la subjectivité la plus totale (nous sommes dans les corps et les âmes des personnages, c'est évident), j'ai l'impression que Gainsbourg s'est inventée avoir son enfant tomber sans rien faire. Pour trouver un coupable, une explication à ce coup du destin. Et elle s'auto-choisit parce qu'elle n'a personne d'autre sous la main, et qu'elle se sent tellement coupable de n'avoir pas été là qu'elle pense qu'elle était là. C'est vraiment comme ça que je l'ai vécu, sur le coup. Je ne pourrais pas être plus brillant qu'USQ, ou Devo, en expliquant pourquoi je ne pense pas que le film soit misogyne ; ils l'ont formidablement bien fait et j'épouse leur point de vue. Je pense que peu importe le sexe, ça aurait pu être deux hommes, deux femmes ou deux ornythorinques, ça aurait été la même chose. C'est un film sur le deuil, et la culpabilité qu'elle engendre ; on est tellement malheureux qu'on pourrait perdre le contrôle et faire n'importe quoi. D'ailleurs, pourquoi le film serait "réaliste" en montrant ce qu'il s'est vraiment passé ? Peut-être que les personnages sont restés pendant des jours enfermés dans Eden à pleurer leur enfant, dans un sentiment mêlé de tristesse et d'insupportable douleur, et que le film est en fait la personnification de leur état mental ; sans que rien ne se passe vraiment.Ce sont des idées comme ça, mais pourquoi pas, finalement ?