[Photo: « "Enfin, du concret !", crient en choeur les focaliens." par Lj Ghost, d'après une photo de Patrice Chéreau.]





Pour lire la précédente chronique cannoise et focalienne de LJ Ghost: cliquez ci-près: jour 6.







Enfin, enfin, enfin, après des heures d'attente dans la chaleur cannoise, j'ai pu voir le film polémique de ce Festival. Ce film est un scandale, c'est sûr, mais pas forcément dans le sens où tout le monde l'entend...




Charlotte Gainsbourg et Willem Dafoe baisent. Ca tombe bien, ils sont ensemble, ils ont même un enfant. Malheureusement, celui-ci meurt dans un accident. Inconsolable, le couple décide de partir dans un chalet nommé Eden, perdu dans un no man's land de forêt luxuriante, pour faire face à leurs peurs et ainsi, peut-être, apaiser leur chagrin. Mais la nature semble possédée, et des évènements tout à fait étranges commencent à se produire...



ANTICHRIST se déploie sur un mode assez étrange, bien que complètement en phase avec ce que le réalisateur a fait jusque là. Passé le générique où von Trier, tel qu'on le connaît, cherche un peu à choquer le bourgeois (je vous laisse la surprise de l'insert, plutôt amusant cela dit), il enchaîne très rapidement avec un espèce de "réalisme poétique" (mais rien à voir avec Jean Vigo - encore que...) qui écarte toute idée de fantastique. Au final, le drame qui se joue sous nos yeux a plus à voir avec une réalité sociale qu'avec un vrai film de genre ! Mais n'ayez pas peur, tout est sous contrôle, von Trier sait exactement ce qu'il fait : dans un rythme assez soutenu, il sonde au plus profond de la nature humaine, et va chercher le chagrin là où il est : dans les entrailles. Ca donne au final un film très proche de ses personnages (des émotions de ses personnages plutôt, il ne filme pas des acteurs, il filme des sentiments), et qui traite, notamment, de la façon dont l'Homme (il s'agit surtout de femme, ici) réagit face au deuil. Tous les éléments fantastiques ajoutés (parce qu'il y en a, beaucoup) semblent là comme une justification, comme si von Trier était allé trop loin, trop profondément, avait prophétisé, finalement, qu'il s'en était rendu compte et a eu peur ; il a alors essayé de cacher ce qu'il avait trouvé au tréfond de l'âme humaine, mais c'était trop tard, et la déchirante vérité explose aux yeux et au coeur. C'est vraiment bouleversant, et on ressort de la salle mal à l'aise, tant von Trier, ici, tape juste, comme s'il avait fouillé dans nos émotions les plus intimes et les plus cachées.



L'extrême violence de certaines scènes (et encore, bon, ça va quoi, on a vu bien pire) trouve alors tout son sens, et est tout sauf gratuite : elle est la résultante de ce torrent d'émotion qui submerge les deux personnages, et il ne pouvait pas en être autrement, il ne pouvait pas ne pas les mettre dans son film. La façon dont il filme la nature est aussi intéressante, et l'hommage à STALKER d'Andreï Tarkovski est évident mais subtil, jamais appuyé, et ne se voit pas immédiatement.



Dans toutes les notes que j'ai pu faire à propos des films du Festival, je me plaignais que les réalisateurs n'utilisaient que trop peu la mise en scène comme moyen d'expression principal, laissant cette fonction au scénario, soit par paresse, soit par incapacité. Lars von Trier, avec cet ANTICHRIST, rattrape tous les autres. Ce n'est même pas que c'est un festival, c'est que ça n'arrête jamais, il y a une, deux, trois, quatorze idées de mise en scène par plan. C'est très étonnant et déroutant de premier abord, habitués que l'on est à voir des films mous et fades (au mieux) tout au long de l'année ; ici tout n'est que ruptures, brisures, aspérités, tâtonnements, recherches, découvertes, dans une montagne russe d'effets visuels. Un exemple : Willem Dafoe erre dans la forêt puis rentre dans le chalet, seul, il cherche Charlotte Gainsbourg. Il ne la trouve pas à l'intérieur, va vers la caisse à outil, se tourne vers la caméra (ce n'est pas évident, le plan est assez large), referme la caisse à outil. Coupe au son, et on se retrouve avec Willem Dafoe qui erre dans la forêt, rentre dans le chalet, et trouve Charlotte Gainsbourg allongée sur le canapé ! C'est sublime, époustouflant ! Et ce n'est qu'un exemple ! von Trier utilise tout ce qu'il a sous la main : surimpression, image ralentie à l'extrême, passage du noir et blanc à la couleur... Et ce n'est pas fini ! Plus le film se déroule, plus on a l'impression que finalement, le danois se moque un peu de ce qu'il filme, et se concentre sur deux choses en particulier : le montage et la mise au point, qui sont une source d'émotion sans précédent ; il jump-cut dans tous les sens, renverse les axes au milieu d'une phrase et change en même temps de valeur de plan, donnant ainsi du rythme et une vie propre au champ / contre-champ, multiplie les inserts, utilise une caméra portée et zoome en caméra fixe dans la même séquence, et j'oublie encore un bon millier de petites gourmandises, qui évidemment ne sont pas là pour faire joli, mais servent parfaitement le propos et l'état psychologique de ses personnages ; tout est à l'unisson, en osmose. Il cherche constamment sa mise au point, et les flous sont légion ; là non plus ce n'est pas gratuit, et il pousse le procédé jusqu'à avoir, parfois, une image complètement floue, vaporeuse, ondulée même, qui procure une explosion sensorielle inégalable. Je n'ose même pas parler du son, qu'il mixe de façon à rendre le vent tel que le souffle du Diable ; ou de la musique, où il permute entre musique classique et industrielle. Je n'ai pas tout dit et ça me frustre, mais le pavé est déjà bien assez long, et il faudrait, tout de même, chers lecteurs, vous laisser la surprise de l'émotion épidermique et complètement sensuelle que vous ressentirez quand vous verrez ce film.



Un petit mot sur les acteurs, Charlotte Gainsbourg va avoir le Prix d'Interprétation Féminine, c'est une évidence, mais dans ce cas-là il faut donner le Masculin à Willem Dafoe ; les deux sont d'une dévotion et d'une précision magnifique, ils sont complètement soumis à la mise en scène et jouent sur un nombre de nuances effarant.

ANTICHRIST a, paraît-il, fait scandale au moment de sa projection, où Lars von Trier est sorti de la salle sous les huées du public. Ca se comprend, remarquez, ils ne sont pas habitués à voir du cinéma, du vrai, dans toute sa splendeur. Ils ne sont pas habitués à voir la beauté. Le même jour se déroulait, dans une autre salle, une "Leçon de cinéma" des frères Dardennes. Je vous laisse juges.

Note du festival : une étoile sur cinq, pour la prestation de Charlotte Gainsbourg. Sinon, comme j'ai entendu à la sortie de la séance, entre les "Il est allé trop loin, c'est répugnant", "Il devrait avoir la Palme. Mais ils n'auront jamais les couilles de la lui donner".



LJ Ghost.






Pour lire la chronique focalienne et cannoise suivante de LJ  Ghost, consacrée à INGLORIOUS BASTERDS de Quentin Tarantino: cliquez-ici.


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Mercredi 20 mai 2009 3 20 /05 /Mai /2009 16:16

Publié dans : Corpus Filmi
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