THE CALL OF CTHULHU, de Andrew Leman (USA-2005) : Hollywood dans sa cuisine...

Publié le par Dr Devo

(Photo : "The Words Get Stuck in my Axe" par Dr Devo, d'après l'affiche du film PARTY MONSTER de Fenton Bailey et Randy Barbato)

 

Chers Focaliens,
Ah, ça commence un peu à bouger dans les salles. TIDELAND de Terry Gilliam est sorti, et pour en avoir vu une séquence, il semblerait que le film, s'il tient la longueur, s'annonce comme quelque chose d'assez exceptionnel. En tout cas, visuellement, c'est très beau, et on attend avec impatience un créneau horaire permettant de vérifier la chose dans son entier ! La semaine prochaine, un autre film attire mon attention. Attention, titre débilosse de première classe : TOURNAGE DANS UN JARDIN ANGLAIS. Difficile de faire mieux ! Meurtres dans un jardin (de distributeurs) français, ça sonnait bien aussi, d'autant plus que le film de Winterbottom doit avoir à peu près autant à voir avec Greenaway qu'un Michael Bay avec Bertrand Tavernier (quoique...). En tout cas, il s'agirait de l'histoire du tournage d'une adaptation de TRISTRAM SHANDY, le fabuleux bouquin de Laurence Sterne, écrit au XVIIe, et qui est sans doute, avec ceux (ou certains) de Céline, Joyce et Robbe-Grillet, ce qui s'est fait de plus iconoclaste, drôle, moderne et visionnaire dans l'histoire de la littérature (enfin, celle que je connais, c'est-à-dire pas grand chose, en fait). Un livre qui a quatre siècles d'avance. Il y a matière à faire un beau film, d'autant plus que c'est Steve Coogan (récemment très bon dans MARIE-ANTOINETTE, et très bon acteur en général) qui joue ici son propre rôle. Quant à Winterbottom, plus qu'inégal, c'est un type qui me semble, bizarrement, très capable. Son 24 HOUR PARTY PEOPLE (déjà mené par Coogan, là aussi excellent) était tout à fait réjouissant. On verra.
Allez, en attendant, on ré-ouvre la Boîte Invisible (Pellicula Invisablae), la fameuse rubrique où l'on parle des films qu’on nous vole, qu’on nous spolie, c'est-à-dire les films qu'aucun distributeur français n'a jugé bon de nous présenter sur nos écrans, grands ou petits !
C'est Bernard RAPP qui me conseilla la chose. Et comme ce n'est pas tous les jours que l'on voit du moyen-métrage, ce fut une belle occasion de ne pas dire non à l'invitation. Ce qui fait également que c'est la seconde fois en quelques jours que nous parlons moyen-métrage, chose rare, après notre article sur THE RALLY 444, film invisible lui aussi, fabuleuse œuvre de Jean-Christophe Sanchez dont la rumeur dit que des beaux films comme ça, sans équivalent français ou international, il en a des dizaines déjà prêts à diffuser dans ses placards ! C'est Laurence Stern qu'on assassine. Mais ceci dit, ne désespérons pas, la situation n'est pas si désespérée, car après tout, Jean Réno, je vous rassure, va très bien. Et le nouvel épisode de ASTÉRIX AU CINEMA va bientôt être tourné pour un budget deux fois supérieur au précédent ! [Vous pariez combien que ça sera d'une laideur visuelle épouvantable ?]
Andrew Leman, réalisateur de CALL OF CTHULHU, a un point commun avec Sanchez : les deux font des films quasiment tout seuls, dans leur cuisine (Leman a dû être financé quand même, mais nous parlons ici de deux films à budgets microbesques, comparés ne serait-ce qu'au plus bon marché des plus modestes des films art et essai français). Et dans les deux cas, cette absence de cash ne se voit pas une seule seconde à l'écran, et même bien au contraire : ces deux films sont visuellement d'un luxe inouï. Ça sonne cliché ? Et pourtant, c'est vrai, et ma phrase, pour être honnête, aurait même dû être encore plus dithyrambique.
USA, années 20. Un jeune homme en institution psychiatrique demande à son mandataire de brûler une série de dossiers et de manuscrits. Il raconte alors comment il se les est procurés.
Ces papiers divers appartenaient à son oncle, grand archéologue. Il s'agit de plusieurs dossiers très mystérieux, dont chacun évoque des enquêtes menées par l'oncle au fil des ans. Au fil des rencontres hasardeuses, le tonton a en effet croisé des gens qui ont vécu des événements étranges et plus ou moins surnaturels. Ces témoignages disparates, l'oncle les a rassemblés en différents dossiers. Il y voit un point commun, bien que ces "affaires" soit assez hétérogènes (ça va de rêves bizarres qui rendent fou à des cultes maléfiques bien plus exotiques...), Tonton y voit une espèce de ligne directrice générale : une force obscure issue des fins des temps et du fond des âges, semblent être à l'œuvre dans ces micro-événements dispersés. Des coupures de journaux témoignant de faits également mystérieux sont aussi rassemblés, et nourrissent cette même thèse. Un plan mystérieux est en train de se dérouler. Tout mène vers cette mystérieuse entité, Cthulhu, dont on serait bien embêté de donner une définition quelconque. Le film raconte les histoires contenues dans les différents dossiers, mais aussi l'histoire qui nous apprend comment ces témoignages sont arrivés dans les mains de l'oncle ! Les abysses et la folie n'ont jamais été aussi proches, mes amis...
On aura deviné à cent lieues à la ronde que ce CALL OF CTHULHU est une adaptation de l'univers des écrits de Lovecraft. Alors, ça ne dure peut-être que 45 minutes, mais ce n'est pas une perte de temps !
Leman a choisi un chouette dispositif. Pas quelque chose d'inédit mais quelque chose de malin et, beaucoup plus important, d'inspiré, c'est-à-dire un dispositif où il puisse faire son film de façon magnifique malgré ses moyens modestes, et d'une, et surtout qui lui permette de s’exprimer pleinement en tant qu'artiste à travers un univers qui le passionne esthétiquement. Il s'agit en effet dans ce film de "recréer", en quelque sorte, un film qui semble issu des années 20/30 ! THE CALL OF CTHULHU est donc un film sonore (beaucoup de musiques) mais muet, avec intertitres et maquillages d'époque.
J'en vois déjà qui grimacent dans le fond de la salle. Ils ont tort. Certes, les chagrins pourront se dire que oui, oui, oui, Maddin fait déjà la même chose, et que tout ça ressemble à du copiage opportuniste, à une resucée stérile. Et bien non, non, et non. Et je vais m'expliquer. Guy Maddin n'est tout d'abord, et ce que je vais dire va faire hurler tout le monde mais tant pis, pas du tout dans une perspective reproductiviste. Il ne cherche pas à faire un film au look années 30 ! Il utilise, par contre, des us et coutumes similaires à ces films, des codes, visuellement s'entend, mais pour mieux les atomiser, pour les détruire et recomposer un ensemble qui n'appartient qu'à lui. Il faut être un peu aveugle pour considérer que ses films sont des resucées, des artefacts. Bien au contraire, les films de Maddin, même comparés à leur source d'inspiration, ne ressemblent à rien, c'est-à-dire ne ressemblent qu'à lui ! La manière dont il s'accapare le montage est complètement antinomique avec celle des films des années 30, et que dire, sinon, des étranges boucles de son, et même du traitement du son en général, que Maddin utilise de manière complètement antinaturelle, c'est-à-dire de manière baroque et surtout chaotique, préférant toujours la saillies à l'effet de "coulé".
Leman, lui, au contraire, serait plutôt du côté de l'artefact clairement désigné comme tel. La démarche est donc opposée à celle de Maddin. [Une dernière remarque sur le sujet : pourquoi reprocher à Leman ou à Maddin leurs procédés respectifs ? C'est vraiment stupide, à l'heure où 98,56% des films utilisent tous les mêmes procédés de mise en scène, et encore plus, les mêmes procédés scénaristiques et narratifs. Sans parler des sujets des films et des personnages qui sont tous uniformes au possible. Ainsi donc, la quasi totalité des films sont semblables et forgés dans la même zone grise, et notre ami Maddin (ou Leman) serait en faute parce qu'il fait autre chose, en s'inspirant de sources différentes ? Soyons sérieux ! Si on se pose la question de savoir qui fait un film qui lui ressemble, ou de savoir qui utilise la mise en scène de manière originale, la situation est limpide. Surtout à l'heure où plus de neuf fois sur dix, on se dit, pendant les projections, au bout de trois minutes de film : "Tiens, ce film, je l'ai déjà vu !"] Leman, donc, place son film dans une perspective imitationniste, mais dieu merci, il a suffisamment de tours dans son sac pour dépasser largement son cadre et accoucher d'un film vraiment étonnant.
Le dispositif est simple. Des codes empruntés au muet (fermeture à l'iris, utilisation des intertitres, maquillages, etc.), avec une nette prédilection pour l'expressionnisme russe ou allemand, mais pas seulement. Une photo magnifique avec de très forts contrastes, et un petit jeu de luminescence tout à fait adéquat. Les comédiens, plutôt convaincants, font office de premières brèches dans ce bloc "inspiré", même s'ils suivent une nette nuance de jeu emprunté à l'époque originale, avec donc là aussi un expressionnisme marqué. Mais cet aspect est faussé. D'abord parce que les comédiens, loin de certains génies du muet, ont toujours conscience, c'est très visible, de leurs limitations, et aussi tout bêtement parce que les faciès ont changé. Il se développe donc une espèce d'entre-deux tout à fait attrayant.
Là où le film est complètement bluffant, c'est dans sa narration. Je vais vous expliquer comment ça marche, mais avant cela, il faut préciser que le déroulé scénaristique ne se sent jamais, et pour cause : les décrochages narratifs, et même la narration tout court, sont toujours issus ou provoqués par des idées constantes de mise en scène. Pas une seule fois on ne prend le film à défaut sur ce point. Ce qui intéresse Leman au premier plan, c'est la mise en scène.

Ceci dit, la narration est vraiment superbe. Le récit se concentre sur les témoignages collectés par l'Oncle. Première médiation, ces témoignages nous parviennent par forme écrite, et donc l'omniscience de chaque histoire est bien mise à mal et fait le beau jeu du subjectif. On n'est jamais "à la troisième personne". [Comble du comble, Leman, malicieusement, se permet de tricher, comme dans la séquence de la Société d'Archéologie avec ce très beau mouvement de fuite du majordome.] Les récits de l'oncle sont introduits par le témoignage du neveu-héros. C’est lui qui introduit l'histoire, soit en parlant au présent, soit en relatant les anecdotes liées à la découverte des manuscrits et à ses propres sentiments lors de la lecture de ceux-ci. C'est déjà bien riche. Leman enfonce encore le clou en toute beauté en ménageant une trappe supplémentaire à son enchâssement ambitieux : chaque récit de l'Oncle contient des parties de témoignages de  troisième main ou des histoires internes. L’enchâssement semble alors sans fin, et les éléments se lisent aussi bien de manière horizontale (déroulé du film) que verticale, ce qui, on le verra plus bas, sert magnifiquement le propos du film sur le fond. Leman se permet même le luxe d’une relecture à la RASHOMON de certains événements, sans que l'aspect kaléidoscopique global du film ne soit diminué, ce qui est précisément un de ses points forts. La chose étant toujours soumise à la mise en scène, c'est déjà délicieux.
Tramage exquis donc que THE CALL OF CTHULHU. Belle ambition narrative même. Côté mise en scène, en plus des prérogatives de départ, ça suit, et pas qu'un peu. Le montage est vif, précis, et finit par détruire lui aussi un peu le modèle muet. Bien qu'elle soit basée sur des éléments classiques (assez loin de l'avant-gardisme de Maddin, donc), la mise en scène sait se montrer aussi bien lyrique que stricte. Miracle des miracles, Halleluyah au plus haut des cieux, THE CALL... est magnifique sur deux points où justement, même dans les films sympathiques contemporains, ce n'est jamais bon : l'échelle de plans et le cadre, parfaitement en symbiose, grands provocateurs de saillies superbes, mêlés d'une troisième cerise sur le gâteau cinématographique, à savoir une maîtrise réelle des axes ! De ce point de vue, c'est de toute beauté ! Bravo ! Et assez rare pour être souligné. On croit rêver : ces trois points sont quand même les fondements du cinéma, avec le montage (c'est même déjà du montage), et on s'étonne de voir un film qui utilise simplement ces trois leviers ! Pauvre époque !
En tout cas, c’est sur ces derniers points que le film acquière une réelle autonomie, certes, et surtout qu'il étonne par son côté sombre, très premier degré (légèrement fissuré ça et là), et aussi par sa malice globale, sa remise en jeu permanente.
Sur le plan de la direction artistique, là aussi, c'est du malin, et c'est du beau. Les maquillages sont très bons, les accessoires et costumes ne font jamais pitié (très rigolote séquence inouïte qui résume bien le ton du film). Les décors souvent simples sont très chouettes, et laissent souvent leur place à des effets spéciaux d'un luxe exemplaire, privilégiant les superpositions, les jeux (très beaux) avec les perspectives (fabuleux plan d'ensemble sur la cérémonie "vaudouisante" avec la statue magnifiée et les hommes petits comme des fourmis), jeu sur le trompe-l'œil, profondeur de champs, collages, animation excellente de la créature, etc. Ça n'arrête pas. Et loin de se complaire dans ses effets, le film reste toujours rigoureux sur le montage et ne perd jamais de vu ni son rythme global, ni sa narration tordue. Un vrai plaisir. Le film regorge de plans très beaux. Notamment, sans doute, parce qu'en plus de tout cela, la photographie arrive toujours à s’intégrer à la mise en scène et, fait rare aussi, surtout aux USA, elle n'est jamais un prétexte pour donner un "look" au film, pour le "designer". Elle se réinvente souvent bien au contraire. Notons aussi une utilisation, qu'on pourrait également qualifier de "trompe l'œil", de la musique, dont les débordements modernistes sont magnifiques, notamment dans la séquence "vaudou", où elle définit parfaitement le statut hybride du film. Et puis, signalons aussi que le film ne sur-joue pas du tout de son aspect "ancien et sale", et que le petit travail sur les rayures (sonores ou visuelles), par exemple, est d'une élégante discrétion et vient même ça et là se placer dans des plans judicieux, ce qui est assez drôle. Loin donc des films de série A qui, en général, se tuent à essayer de reproduire l'effet "vieux film" de manière absurde, exagérée et laide. Ici, c'est de la suggestion uniquement, du fin, et du documenté.
En plus de cela, et grâce à cela, le film approche de très près Lovecraft, dans une belle fidélité syncrétique. On reste dans le cadre du conte horrifique, où le basculement vers l'horreur passe toujours d’abord par un regard, ou par un récit humain. Le film a parfaitement compris également le rapport de l'auteur avec l'Indicible, notion qu'il brise respectueusement et dont j'avais déjà parlé à propos de DREAMS IN THE WITCH HOUSE de Stuart Gordon. On frisonne avec joie, donc, et on se délecte de l'essence de ces récits ; il s'agit en effet de collecter des histoires et des indices hétérogènes dont l'horreur surgit progressivement lorsqu'on s'aperçoit, avec les protagonistes, que tout cela est un plan dont on ne pourra jamais définir la structure globale, et dont les référents restent cachés dans la brume ou dans les ténèbres. Nous ne voyons qu'un bout de l'édifice, et s'en est déjà trop ! C’est dans le rassemblement du chaos en unité logique de sens que surgit l'effroi, le divin (ici maléfique) et la destruction programmée de l'humanité. En plus d'être un film beau et rythmé, n'est-ce pas dans ce très beau texte final du film (directement emprunté à Lovecraft ?) que THE CALL OF CTHULHU nous propose une définition adulte et belle du cinéma ?
Le film l'est bougrement en tout cas : chaotique et adulte...
Jouissivement Vôtre,
Dr Devo.
PS : Je note que, décidément, l'approche de John Carpenter pour son CIGARETTE BURNS était aussi complètement lovecraftienne.
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Publié dans Pellicula Invisablae

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nonobstant2000 29/01/2011 14:14



article retrouvé et franchement je ne pourrais dire mieux.


Le film est juste magnifique, d'une maîtrise rare et on ose à peine imaginer ce qu'un type pareil ferait avec un autre budget, le film à quelques clins d'oeils mainstream ultra-pertinents que
malheureusement les grandes pontes ne verront même jamais, Leman aurait été tout à fait capable de faire WATCHMEN par exemple, mais on le verrait adapter les PERRAMUS ou MORT CINDER de Breccia (
autre grand adaptateur de Lovercraft soit dit en passant ) les doigts dans le nez, ce picturalisme est éminament présent dans son film autant que les références expressionnistes.


Une sublime leçon.