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Pour lire la précédent chronique cannoise et focalienne de LJ Ghost consacrée à INGLORIOUS BASTERDS de Quentin Tarantino: cliquez ici.
Nathaniel Brown et sa soeur Paz De La Huerta, deux orphelins qui se sont promis d'être ensemble pour toujours, vivent à Tokyo. Elle est stripteaseuse, il vit de
menus deals de drogue ; il meurt à l'occasion d'une descente de police. Tandis qu'il agonise, sa conscience vogue et revit son passé, le présent et le futur.
Ce film ne ressemble à rien. Ce film n'est même pas un film. Il ne se rapproche d'aucune sorte du cinéma (ou alors l'est complètement et entièrement). C'est un voyage hypnotique et transcendantal en forme de mille-feuille. Mais c'est aussi une pastèque, une chaise, ou un ranch. SOUDAIN LE VIDE est tout à la fois, et même plus, et même rien du tout. Gaspar Noé, ici, dans un geste infiniment personnel, parle finalement à l'univers tout entier, dans un maelstrom de sensations qui touchent à un point sensible de l'être. Cette histoire de frère mort qui surveille sa soeur au-delà de la mort et du temps, idée naïve et plutôt casse-gueule au départ, s'avère finalement secondaire ; Noé se fout de son scénario, ou plutôt l'utilise à une autre fin : la sensualité. Tout son dispositif technique, le déroulement même de son scénario (quasiment du linéaire d'ailleurs ! On fait parfois des sauts temporels, mais nous sommes fort loin du récit à l'envers d'IRREVERSIBLE) ne cherchent qu'à évoquer quelque chose d'enfoui chez le spectateur. Et ce n'est pas une nouveauté, mais Noé est complètement jusqu'au-boutiste ; tout son film se déroule en point de vue subjectif, c'est à dire que nous sommes soit les yeux de Nathaniel Brown, soit sa conscience, soit nous sommes derrière lui. Ce parti-pris de mise en scène peut sembler ridicule mais est ici complètement payant : en voyant exactement la même chose que le personnage principal (c'est à dire en étant non seulement ses yeux mais en épousant également son point de vue totalement subjectif des choses), nous vivons sa vie intérieure de manière aussi réaliste que nous vivons la notre dans notre vie de tous les jours, et ce malgré la proposition complètement fantastique et mystique de l'oeuvre. Ce (oserais-je ?) modus operandi s'avère au final d'une richesse démesurée, parce que Noé ne s'arrête pas à cette idée de petit malin, mais l'enveloppe dans un écrin hallucinatoire qui finit de nous éblouir et de nous hypnotiser.
Encore une fois, c'est un film de ressenti, d'émotion ; pas de sens caché, pas d'explications à tiroirs, et même s'il justifie son "trip" au début du film en lui donnant une explication religieuse, non seulement on devine la fin au bout de quinze minutes, mais en plus ça n'a strictement aucun intérêt. L'intérêt, c'est le voyage (et il n'est même pas initiatique, c'est un voyage, posé là, sans raison, sans but, il ne sert finalement à rien, c'est peut-être ce qui est le plus beau). Notre oeil vole au-dessus des immeubles, au-dessus des avions, passe à travers les murs et les corps, virevolte et hallucine, voit des formes géométriques étranges, prend de la drogue, meurt, vit, voyage dans le temps, se souvient et regrette, baise, espionne, compatit, et regarde le monde avec précision et subjectivité. Le sentiment d'immersion est total, et la réussite de cette entreprise passe par les effets spéciaux et le montage. Ce dernier est complètement en adéquation avec le principe de mise en scène, et c'est très visible dès le départ (je n'en dis pas trop, mais je suis resté bouche bée une bonne minute devant la poésie et l'efficacité de cette idée de montage, qui vous sautera aux yeux dès le début) ; ensuite, une fois que Nathaniel Brown meurt, le montage se fait de manière plus heurtée, mais pas seulement : il privilégie énormément la répétition, dans un geste un peu à la Greenaway (j'exagère complètement, mais c'est pour vous donner une idée) avec, pendant une assez longue période, les mêmes coupes, les mêmes enchaînements, les mêmes mouvements. C'est assez beau, parce qu'encore une fois, le principe d'hypnose fonctionne, c'est comme un immense cercle qui se répète, qui se répète, qui se répète, tout en continuant de donner des informations, dans un mouvement de vague étrangement relaxant (malgré la dureté et la noirceur de ce qui est raconté ! On n'est jamais vraiment choqué, parce que tout se passe en douce, nous sommes presqu'endormis, mais pas vraiment ; presque morts, même !). Les effets spéciaux sont d'une importance capitale, et ici, toujours au service de la mise en scène et du modus operandi du film de Noé ; ce sont des hallucinations dues à la drogue, des voyages dans la lumière qui permettent de faire des bonds dans le temps et l'espace ; ils interviennent à chaque fois qu'un espèce de point de non-retour est atteint, disons plutôt à un moment où Nathaniel Brown apprend quelque chose de nouveau. Encore une fois, ici c'est la volonté d'hypnose qui prime, et avec ces formes, ces éclats de lumière, Noé parvient complètement à son but (attention tout de même aux épileptiques, parce que le metteur en scène n'y va pas de main morte !).
Gaspar Noé a parfaitement su s'entourer pour que tout dans son film puisse concourir à ce principe d'immersion ; visez un peu le casting : Benoît Debie à la lumière, Marc Caro aux décors, Thomas Bangalter aux effets sonores. La communion de ces quatre personnalités est évidente ; on dirait que Debie a fait louer la ville entière de Tokyo, tellement toutes ces lumières, tous ces néons sont source d'une sensualité extrême. C'est peu dire que la photographie change toutes les cinq secondes, et c'est assez beau pour les scènes en extérieur : comme ce sont particulièrement des enseignes de magasins, elles s'allument puis s'éteignent, pas toutes en même temps, mais on les reconnaît facilement ; le voilà, là aussi, l'immense cercle qui se répète ! Les décors de Caro sont hallucinants, en particulier celui de l'appartement de l'ami de Nathaniel Brown, avec son Tokyo miniature et complètement fantasmé, reconstitué ! Un dernier mot de technique : le son va vous faire pleurer toutes les larmes de votre corps. Le mixage est absolument parfait (notamment quand nous sommes dans la tête de Brown), et les sonorités industrielles qui parsèment le film entier sont un vecteur d'émotion assez hallucinant.
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