TIME AND TIDE de Tsui Hark (Hong-Kong-2000): Chine: 1 - Belgique: 0

Publié le par LJ Ghost




 
[Photo: "Toolbox for the Nation" par Dr Devo.]



A Hong Kong, Nicholas Tse vivote en étant barman de nuit. Un soir, il propose à une jeune femme, Cathy Tsui, qui vient de se disputer avec sa petite amie, de boire tous les alcools de son bar, tandis que lui boira tous les alcools de tous les bars de la rue. Ils s'exécutent et, passablement éméchés, couchent ensemble. Neuf mois plus tard, elle est enceinte et très énervée contre Nicholas Tse qui, lui, veut se faire de l'argent pendant un an pour pouvoir partir vivre sur une plage paradisiaque en Amérique du Sud ; pour ce faire, il entre dans une entreprise illégale de protection des personnes. Dans cette ville d'Amérique du Sud, justement, un groupe de terroristes tend un piège à ce qui semble être la police de la ville, et prévoit de venir à Hong Kong ! Pendant ce temps, Wu Bai est boucher et est marié à Candy Lo, enceinte elle aussi, fille d'un grand patron aux activités plutôt louches ; Wu Bai semble lui aussi assez bizarre. Lorsque l'entreprise de Nicholas Tse est embauchée pour protéger le beau-père de Wu Bai de la menace du groupe terroriste sud-américain, les choses se compliquent...

 

 

Pour bien comprendre TIME AND TIDE, il faut un peu revenir dans le contexte de sa création. Tsui Hark revient complètement échaudé, déçu et énervé des USA, où il a réalisé deux films starring Jean-Claude Van Damme (ça n'a pas grand intérêt, mais PIEGE A HONG KONG, de Hark avec Van Damme, a été écrit par le réalisateur de l'immensissime STREET FIGHTER, avec le même Van Damme - pardon, ça me faisait juste sourire) ; le karatéka belge, alors au sommet de sa gloire, se comporte comme une diva et énonce ses desiderata au niveau de la mise en scène, mettant alors Hark dans un coin et ne l'utilisant que comme faire-valoir au service de Sa Majesté. Le réalisateur, furieux, claque la porte de Hollywood et retourne chez lui, où il décide de prendre sa revanche et se met en tête de réaliser le meilleur film d'action de tous les temps (ou à peu près). Ce sera TIME AND TIDE.

 

Après ces quelques rappels historiques, regardons le film. Si Tsui Hark choisit une intrigue aussi alambiquée, ce n'est pas par hasard ; outre le fait qu'elle lui permet de traiter de ses sujets de prédilection (la rédemption, le bien et le mal, la vie et la mort, tout ça), elle lui permet également de complexifier sa mise en scène et ainsi la dérouler pour qu'elle soit en communion avec son sujet. Le film entier est une accumulation de saynètes (cohérentes), montées entre elles avec une précision diabolique dans l'achoppement, la saillie, l'impression de confusion alors que finalement tout est clair, simple, limpide (au début du film, on croirait presque reconnaître le Wong Kar-Wai des débuts, sans les ralentis !). Il jump-cut un peu, utilise des inserts étranges (les nuages ?!), et bascule ses axes et ses angles de prise de vue en caméra portée dès qu'il le peut, c'est-à-dire quasiment tout le temps. La caméra ne se repose pratiquement jamais, et nous sommes complètement entraînés dans le monde imaginé par Hark, comme hypnotisés, et ce, que ce soit dans les scènes d'action ou dans les scènes de transition ! Il ne s'arrête jamais et traite tout avec un pied d'égalité, conscient qu'il ne doit pas y avoir un seul faux pas dans un film, qu'il n'y a pas de scènes à privilégier et d'autres à oublier, et que tout est important. Il en fait une démonstration formidable en créant une tension qui ne se relâchera qu'à la fin. Il est, il faut le dire, bien aidé par son montage donc, et le rythme trépidant de son film est éprouvant de plaisir.

 

Tsui Hark est également un gros gourmand, et sa volonté de faire le film d'action ultime ne ralentit pas ses ardeurs, bien au contraire. C'est quasiment une orgie d'effets de mise en scène ; la caméra vole dans tous les sens, trans-trav en épaule, fait des travellings horizontaux sur à peu près cinq ou six étages d'un immeuble, utilise des filtres, des ralentis, des accélérés, des images arrêtées, des split-screens (qui n'ont d'autre utilité que d'éviter un champ / contre-champ !), joue avec les ombres, les miroirs, utilise des effets spéciaux numériques assez vulgaires, complètement gratuits et grotesques (on passe à l'intérieur de pas mal d'objets, et les cartons qui indiquent dans quelle ville et à quelle période on se trouve explosent ou brûlent littéralement à l'écran !). Sa gestion de l'échelle de plans est paradoxale : autant il joue pas mal avec, passant, dans une même séquence de banal champ / contre-champ, d'un plan épaule à un très gros plan sur un oeil, tout reste tout de même assez serré, assez engoncé, assez asphyxiant finalement. Il n'écarte quasiment jamais son cadre ce qui, dans les scènes d'action, pourrait être vecteur de cette confusion dont je parle depuis le début ; et bien pas du tout, en tout cas pas vraiment ; si, effectivement, ça peut paraître parfois brouillon, on s'aperçoit rapidement que les prises de vue sont chorégraphiées au millimètre (ne serait-ce que pour les déplacement des personnages par rapport à la lumière, qui est très évocatrice et tout à fait belle) et que ce resserrement du cadre est tout à fait volontaire et réfléchi (pour avoir cette impression de confusion, justement - qui est aussi l'état dans lequel se trouve le héros, Nicholas Tse, qui est la personnification du spectateur, bien sûr). C'est bien vu et assez beau, parce que Hark sait également composer, même si sa caméra est toujours mouvante et quasi serpentaire. Autre bien jolie gourmandise, en tout cas quelque chose qui m'a beaucoup plu, c'est la première séquence d'action, d'abord parce qu'elle est très bien découpée et très bien mise en scène, mais aussi pour une petite originalité (rien de renversant cela dit) : là où 97% des réalisateurs auraient mis des ralentis pendant tous les gunfights qui contient la séquence, Tsui Hark en met un seul, et il est complètement inutile : on voit juste que le terroriste est caché sous le bureau ! Il choisit de ne ralentir que ce passage, et laisse le reste à vitesse normale. J'ai trouvé ça assez beau, surtout en ces temps de ralentis à tout va (n'est-ce pas, Zack Snyder ?).

 

Il convient également de mentionner la sublime scène d'action au coeur des immeubles, véritable montagne russe tout à fait émouvante et usante pour les nerfs. Hark a l'art de découper son espace, et que ce soit de la voltige entre des immeubles ou dans une petite salle des machines, tout est finalement très clair et on sait où on est.

 

TIME AND TIDE est donc un film d'action à la fois ludique et intelligent, et mis en scène avec gourmandise. Oui, ça existe.




LJ Ghost.







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Publié dans Corpus Analogia

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Niko06 06/06/2009 15:26

Enorme ce film!! Dans le top 3 de Tsui Hark avec the Blade et the Lovers!