ANTHONY ZIMMER de Jérôme Salle (France-2005): Jours de France

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Madonne et Désir" par Dr Devo)

Chères Françaises, Chers français,
 
C'est sûr, ce n’est pas toujours Dimanche. Après avoir laissé le site dans les mains expertes du Marquis, suivi par notre nouveau collaborateur Tournevis (voir son article sur GARDEN STATE), bref, après m'être un peu reposé et avoir écrit sur J'ADORE HUCKABEES de David O. Russel, je commençais à croire que c'était cool le cinéma, que c'était comme d'être une souris dans l'usine de fromages ! Si quelque chose va bien, alors tout va bien, en quelque sorte.
 
Un petit frisson m'a quand même parcouru hier, au moment de choisir le film à voir. J'avais le choix, à cette heure-là, entre ANTHONY ZIMMER donc, film français, et OTAGE, le dernier Bruce Willis dont la bande-annonce était lamentable, même pour un film de ce genre. Etant de bonne humeur, mais pas assez pour 100 minutes de prise d'otage déjà racontée en trois minutes dans la bande-annonce (faire une bande annonce représentative de la narration de la totalité du film, c'est un tue-l'amour), je décidais, royal comme à mon habitude, de faire grâce de ma visite à la France.
 
Malgré tout, c'est une geste assez courageux, dans la mesure où le film annonce du film de Jérôme Salle n'était pas du tout alléchant non plus, et sentait bon le polar du samedi soir. Après deux films annonces justement désastreux (LEMMING, le nouveau Dominik Moll, et le premier film de Maurice Barthélemy avec Alain Chabat, qui a l'air d'être d'une sacrée putasserie), le film démarre enfin, ouf.
 
Anthony Zimmer est un délinquant en col blanc. Très riche, il est devenu le King du blanchissement d'argent, grâce à des moyens paradoxalement complètement légaux. Samy Frey, grand manitou de la police nationale, patron froid et cravaté des opérations spéciales, cherche depuis longtemps à coincer le Zimmer. Chose pas aisée du tout, dans la mesure où, il y a quelques années, le gars s'est fait refaire le visage, et que personne ne sait désormais à quoi il ressemble. Yvan Attal, lui, est un petit gars normal, un peu dépressif. Dans le TGV qui le mène à Nice, il se fait dragouiller à mort par une femme sublime, beaucoup plus belle que lui n’est joli garçon, et surtout visiblement blindée de fric (Sophie Marceau). Elle lui fait un rentre-dedans incroyable et plus qu'inespéré, et à la fin de la journée le gentil plouc se retrouve dans le lit de la star. Mais nous, spectateurs, on sait qu’Yvan Attal a été choisi au hasard et non pas pour son physique séduisant, et que la Marceau est une femme louche qui séduit cet homme parce qu'on le lui a demandé. Tueuse ? Délinquante en col blanc ? Maîtresse ? On ne sait pas, mais le lendemain matin, Attal est réveillé par des tueurs russes qui se lancent à ses trousses et qui, sans nul doute, le prennent pour Anthony Zimmer. Un engrenage infernal s'enclenche, et Attal est prisonnier d'une histoire qui n'est pas la sienne.
 
On disait hier à propos de J’ADORE HUCKABEES (Mon dieu, quel titre catastrophique ! Dépêchez-vous d’aller le voir parce que ça ne va pas déplacer les foules), que tout était dans tout et réciproquement, et que tout se valait, et réciproquement. Et donc rien ne se vaut. Et c’est un peu le problème ici. La première scène importante, la scène matrice en quelque sorte, c’est celle de la rencontre en TGV. Et là, on se prend Yvan Attal en pleine poire. Acteur du ventre mou, chose qu’il prouvera avec courage dans de nombreuses scènes sans T-shirt, Attal est peut-être la chose la moins sexy du cinéma français, et sa popularité, réelle sans doute (sic), est un phénomène que je ne m’explique pas. Romain Duris, par exemple, est également un acteur complètement inconcevable, aussi séduisant que Corky, le gentil héros trisomique bien connu des fans de séries américaines (mes excuses au Marquis, dont je sais l’admiration sans borne pour Corky). Néanmoins, je m’incline car 99% des females du pays lui vouent un culte de sex-symbol beau gosse. Or, le Attal, populaire il est sans doute (bientôt STARS WARS les gars, et mange Google), mais personne pour vanter ses qualités de beau gosse. Mystère, donc. Et question acting (c’est très chic), ben, ce n’est pas l’extase non plus, loin de là. C’est l’acteur gris par excellence, qu’on peut se prendre à détester mais plus pour des raisons sociales que pour la piètre qualité de son jeu, qu’on peut qualifier justement de hors-jeu, à la mode légèrement Cours Florent (tout le mal que cette école nous a fait… Pour paraphraser le poète belge évoqué hier). Pas bon certes, mais même pas avec panache ou avec l'arrogance si française des acteurs de chez nous (sic again). Yvan Attal, c’est Monsieur X. Déjà, je comprends assez mal son union avec Charlotte Gainsbourg (sublimissime dans CEMENT GARDEN de Andrew Birkin, vu il y a peu avec Le Marquis, un film sensationnel d’ailleurs), bien plus charismatique que lui. Mais de là à nous faire croire que la belle Marceau lui saute dessus… [« Je vais avoir besoin de vous pour déboutonner mon gilet 90D » annonce-t-elle sans rire, toute poitrine dehors ! Un grand moment !] Bon, bien sûr, on sait déjà qu’il y a baleine sous gravillon, que la Marceau n’est pas celle que vous croyez, etc. Mais le film repose entièrement, et peut-être maladroitement comme nous le verrons, sur ce fin paradoxe : Marceau la Vamp choisit, oui, elle choisit, de se jeter sur Attal comme la misère sur le pauvre Monde. Et lui, malgré les dangers qui pèsent sur lui, l’homme de la rue comme vous et moi, tombe amoureux jusqu’à prendre le risque de se faire descendre dans les rues de Nice ! Il y a donc paradoxe double : Miss Monde mettant le grappin sur Jean-Jacques Dupont, et Dupont normalement effrayé par l’horrible machination, et on le comprend,  va risquer sa peau dans une idylle fleur bleue, à la limite du roman Harlequin, série spéciale espionnage. Le film est donc d’emblée fragile. Surtout que le réalisateur nous menace de retournement et d’identité changeante, etc. Pourquoi pas sur le papier, mais encore faut-il y croire, c'est-à-dire, encore faut-il que le spectateur puisse investir un certain suspense dans cette affaire. Et dès la scène introductive, ça coince drôlement. Parce que le film joue sur nos attentes, sur ce syndrome selon lequel « rien n’est ce qu’il paraît », syndrome annoncé par le générique, en plus. Et nous, comme deux ronds de flanc, on se retrouve dans une scène presque hystérique de grossièreté (pas de vulgarité, mais tout en grosseur, « grossiste » pour ainsi dire), pourquoi pas, mais surtout devant Yvan Attal, gris, mou, en retrait, pour ne pas dire à côté. Tout s’effondre bien sûr. L’hystérie promise n’est pas là (promise ou désirée plutôt, en ce qui me concerne), ni même un souffle romanesque que le Attal, sans prendre un risque, tue dans l’œuf. Alors, ensuite, on pourra dire que tout cela est carrément justifié par les retournements du dernier acte, et ainsi de suite… Il n’empêche, ce film reste un polar qui se veut réaliste autant que romanesque,  et le scénario déjà sur la brèche, ajouté au jeu de Attal, voilà une équation impossible à résoudre. Ce n’est pas vraiment qu’on n’y croit pas (les histoires de complot « seul contre tous » dans le genre LA MORT DANS LA PEAU, ça marche toujours un peu), c’est juste que ça devient vulgaire, plutôt que grossier. Et tout tombe à l’eau.
 
Les répliques sont quelquefois, et surtout dans cette scène de TGV, à la limite de la série Z, ou très proches du film UNE NUIT À FLORENCE, film culte que le Marquis, moi et notre amie Krys (salutations !) avions adoré, et comme par hasard extrait de la série Harlequin (oui, oui, ils font des films aussi !), film auquel ANTHONY ZIMMER emprunte involontairement la même matrice à travers la réplique « Est-ce que cette chaise est libre ? ». [Malheureusement, ajouterais-je avec perversité, le film de Jérôme Salle ne continue pas cette amorce de dialogue qui doit être nécessairement complétée dans le film original par « Oui, sinon, elle ne serait pas là ! »] On observera quand même une chose. Le film a l’avantage, et je le dis sans malice, d’être assez sec, avec seulement 90 minutes et un scénario sans emphase, sans développements inutiles en quelque sorte. On rentre dans le lard très rapidement, et le film ne survole pas 10,000 idées, mais seulement quelques unes. Sec donc, ce qui n’était pas d’ailleurs la mauvaise tactique.
 
Pour les raisons évoquées plus haut, tout tombe rapidement à l’eau donc. Quand Attal rencontre Frey, on se dit qu’une fois prisonnier, comme le suggérait la bande-annonce, il va y avoir quiproquo, etc. Mais non, curieusement, Frey sait très bien qu’il n’a pas en face de lui Zimmer, et sur le moment, c’est assez surprenant ; on se met à rêver que le film sorte de ses gonds. Ça n’arrivera pas vraiment. Sophie Marceau est une grande actrice, oui-oui, et l’une des meilleures actrices françaises même, et ce malgré une filmographie flirtant quasiment tout le temps avec le catastrophique.  Je suis persuadé que la belle est intelligente. Et ceux qui veulent changer d’avis doivent absolument voir deux de ses films : le très beau (bien que ce soit un film à costumes ! Et c’est moi qui dit ça, c’est donc un film assez exceptionnel) ANNA KARENINE du grand Bernard Rose, et surtout LA FIDELITE, le chef-d’œuvre galactique de Zulawski, film sublime jusqu’à la dernière goutte dans lequel, même devant une Edith Scob survoltée (rôle superbe pour elle aussi), Marceau fait plus que tirer son épingle du jeu. Je sais, le reste de sa carrière pue la bouse, etc. Mais dans ces deux films, on voit son énorme talent. C’est un peu triste, mais c’est comme ça. [Elle avait d’ailleurs défendu, à l’époque, le film de Bernard Rose avec une belle intelligence.] Marceau, grande actrice donc, mais alors ici, quelle catastrophe, et ce pas seulement à cause d’elle. Là encore, on tombe dans le kitsch le plus usé, et la séduction, l’érotisme qu’elle est supposée dégager est sans doute aussi troublant qu’une pub pour soutien-gorge Aubade ! A part quelques ados un peu attardés, dis-je avec tendresse, ça sent le moisi.
En ce qui concerne les acteurs, Frey, pas forcément mauvais, est correct sans doute, mais terne. Les deux seuls qui soient plutôt pas mal sont le chef des tueurs russes, gueule old school très effrayante, et Samir Guesmy, vu récemment dans AKOIBON, et qui une fois de plus est très bon, sobre mais habité dans sa seule scène ou presque. Je commence à bien aimer le bonhomme. D’ailleurs, pourquoi ne pas lui avoir donné le rôle d’Attal, où il aurait été bien plus touchant.  
 
Côté mise en scène, on est un peu au-dessus de la moyenne des productions françaises. Le cadre n’est pas vraiment beau, mais il y a un effort de lumière, notamment dans la scène du parking, même si ce type de photographie me paraît peu intéressant, question de goût. Mais au moins, c’est éclairé, et avec effort, ce qui est déjà un exploit par les temps qui courent. Il ne se passe pas grand-chose au niveau sonore, du moins du point de vue de la mise en scène, qui n'en joue pas, mais j’ai quand même bien aimé le timbre et le mixage des sons de la scène dans le commissariat. Il y a quelquefois de petites idées de mise en scène stylées. Rien de bien emballant, mais quelques idées très simples fonctionnent : à savoir, les cachets qui vibrent avec l’escalier (assez anxiogène) et le plan presque surréaliste, tellement il est exagéré, des roues du 4x4 qu’on aperçoit du vasistas dans le commissariat (ça, c’est très loufoque mais ça fonctionne très bien). Le reste est gentiment fade, voire sans expression, et deux choses me paraissent quand même énervantes : la musique à la Arvo Part dans la scène cruciale, et les plans de "voiture sur route de montagne par hélicoptère", syndrome SHINING que tout le monde utilise en ce moment ! [Déjà trois fois depuis janvier !]
On sent globalement une certaine volonté de bien faire, disons, mais le scénario et le casting sont trop attendus pour créer un quelconque suspense. Le gros reproche qu’on peut faire finalement à Jérome Salle, outre le choix d’Yvan Attal, est de pêcher par manque d’ambition, d’être trop timide (ou trop calculateur), de refuser l’audace et de se reposer beaucoup trop sur un scénario qui, même dans l’état, aurait pu être assez loufoque et donc intéressant si les chiens avaient été lâchés et si l’hystérie était présente. Mais là, malheureusement, le film est à l’image de son acteur : cliché, gris et surtout sans intérêt.
 
Gentiment Vôtre,
 
Dr Devo
 
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Publié dans Corpus Filmi

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leon 05/05/2005 20:48

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leon 05/05/2005 15:30

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Emma Darcy 05/05/2005 14:20

Je crois que Leon est un adepte de la psychologie inversée, et qu'il s'amuse comme un petit chien fou à visiter le blog et à faire de la provocation pour tester les réactions (sauf que je doute qu'il y ait une levée de boucliers pour défendre Moroder). Allez, j'essaie moi aussi. Ouaih, Argento c'est de la merde, il est infoutu de réaliser un film cohérent - mais alors, ouh, ce n'est rien si on compare à cet acteur lamentable qu'est Jason Schwartzman.
Allez, défoulez-vous, j'adore ça avoir mal. Au fait, Léon, je crois que tu as laissé ton exemplaire des "Grands maîtres du Cinéma français" chez moi lors de ta dernière visite. Je suis affreusement déçue, ce n'est pas le petit cadeau sur lequel on s'était mis d'accord.

Uso Dorsavi 05/05/2005 14:14

Alors voilà pourquoi le cinéma français me tape sur les nerfs : c'est Yvan Attal qui l'a réinventé. Merci beaucoup Yvan, ma vie a changé depuis que j'ai vu MA FEMME EST UNE ACTRICE et DELPHINE 1, YVAN 0.

leon 05/05/2005 13:43

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