FEED de Brett Leonard (Australie-2005): Munster and Servant !

Publié le par Dr Devo






[Photo: "Margaret Cooks" par Bertrand.]





Amis du bon goût et de la poésie, 

Je vous dis bonsoir, et je vous offre derechef un petit verre de Brandy. Pour Noël dernier, nous nous sommes vu offrir une clé USB magnifique en forme de tube de rouge à lèvres glam, avec paillettes intégrées. Et rose qui plus est... Un bien bel objet, Maryse, que je ne pensais jamais utiliser de ma vie, mais qui me permit de voir un film là où mon lecteur dividi plantait furieusement quand il s'agissait visionner quoi que ce soit. Une bien belle anecdote sur laquelle je vous laisse méditer, plutôt deux fois qu'une. 
 

Patrick Thompson est un cyberflic australien qui traque sur la toile les sites et comportements douteux ou hors-la-loi. Ce qui l'amène à voyager pas mal, et à travailler sur des missions souvent glauques. Après une pénible incursion policière en Allemagne, le voilà de retour en Australie, où il se lance dans la prospection de nouveaux sites webs louches. C'est là qu'il tombe sur un site privé et payant particulièrement peu ragoûtant : un homme filme avec des webcams une énorme femme (genre 250 Kg), nue sur son lit, qu'il nourrit consciencieusement en lui donnant le plus de choses possibles. Le but du jeu étant de la faire grossir au maximum. Voilà qui est tout à fait dégoûtant pour Patrick, et pour moi aussi d'ailleurs, et il en parle à son patron... Ce dernier ne trouve pas que le site soit ouvertement illégal, ni la victime particulièrement non-consentante. Mais Patrick, en plus d'être dégoûté pressent le caractère pervers, voire "snuff" de la chose, sentiment conforté par le fait qu'en voulant pirater le serveur du site, il ait fait chou blanc, chose rare. L'affaire tourne à l'obsession pour le cyberflic, temporairement mis à pied pour fatigue psychologique. Il en profite pour enquêter, ne sachant qu'une chose : le webmeistre du site de gavage habite Toldedo, Ohio, USA... Un petit voyage s'impose... 
 
 

Bah, ça démarre plutôt fort, la chose ! La dame obèse, outrageusement obèse, nue sur son lit. Le type blond et athlétique arrive avec une quinzaine de Big Mac sur un plateau qu'il dépose entre les jambes de la grosse dame. Puis d'une main il la gave, et de l'autre se masturbe (il est nu, bien sûr !), le tout dans un plan d'ensemble qui nous permet de découvrir la kitschissime décoration de la chambre (du fuchsia criard), et sur une musique splendouillette genre Carpenters ! La classe, non ? 
 
 

Je n'avais vu qu'un seul film de Brett Leonard, LE COBAYE, adapté de Stephen King, plus que librement, et que je vis à l'époque de ma douce jeunesse en salle, sans que cela ne me laisse un souvenir vraiment impérissable, c'est le moins que l'on puisse dire. Le film avait fait son buzz à l'époque avec ses images virtuelles "époustouflantes". Pas vraiment de quoi se précipiter sur les autres films du Monsieur. FEED, film non distribué et inédit en France, passa quand même il y a quelques années au délicieux Etrange Festival, mais je le loupais... La séance est donc de rattrapage, ne sachant pas très bien ce que j'allais voir, il faut bien le dire... 
 

Soyons honnêtes, il n'y a pas grand'chose qui puisse vous préparer à ce film absolument effarant. Développé à six mains (Leonard et surtout ses deux acteurs), ce projet est extrêmement bizarre. La mise en scène épouse complètement le sujet, en quelque sorte, puisque c'est une farandole d'idées fromagères, et c'est pas du chèvre doux, mais plutôt un bon munster des familles, vieilli 110 ans dans une cave humide, et croyez-moi, dès la première bouchée, ça dépote. Ce qui est sûr, c'est que FEED n'est pas prêt de sortir en France (sauf si Leonard est d'accord : je lui édite ça direc', sur Matière Focale Dvd Distribution). Il ne sera jamais projeté à l'Elysée où il ne sera à l'origine d'aucune loi sur la cyber-criminalité ou sur le gavage forcé des femmes déjà girondes. Non, rien de cela et c'est bien dommage, car j'aurais bien aimé voir les critiques de cinéma (ou d'un président, ou d'un ministre!) s'essayer à ce film, et j'imagine bien les OOoooooooHHhhhhh outrés. Voilà qui aurait fait un beau scandale des familles, et nul doute qu'une association quelconque  de défense de la Dignité Humaine, ou de Halte au Cynisme aurait tenté de faire brûler les copies. 
 

Leonard n'y va pas donc de main morte, et contrairement à certains réalisateurs, underground ou pas, qui sévissent dans le genre fantastique, ce n'est pas seulement le sujet ou les effets spéciaux (ici, assez simples concernant les maquillages, avec une petite touche artificielle bienvenue pour la grosse dame, assez proche du Terry Jones du SENS DE LA VIE) qui sont réquisitionnés pour faire le buzz de la surenchère, mais c'est bien par la mise en scène que le réalisateur se distingue. Tous les SAW du monde peuvent se rhabiller. Leonard, déjà, fait énormément de plans, souvent très dynamiques, à une cadence généreuse, assez proche d'un DOMINO, mais sans l'égaler. La caméra, souvent portée (mais pas tout le temps), virevolte facilement, et le montage suit, favorisant les décrochages de plans et les reprises  en simili-jumpcut, en veux-tu en voilà, ce qui permet d'utiliser un nombre faramineux de prises, ou de laisser les acteurs improviser sur les actions les plus physiques, tous en faisant exploser les champs/contechamps. Côté photo, ce n'est pas sobre non plus. Quasiment aucun  plan n'est naturel, même dans les moments plus intimistes ou plus calmes. Soit la photo est filtrée à mort, comme ta maman en leggings devant les Galeries Lafayette, c'est-à-dire dans des tons glacés bleus ultra-artificiels. Soit les couleurs sont poussées dans des contrastes presque absurdes, soit ça sature à fond le tractopelle ! Comme je vous disais, le montage cherche un lyrisme (bizarre quand même, le lyrisme !) ultra vitaminé, tel l'eurodance des années 1990, si vous me permettez cette métaphore, et donc la photo suit : c'est décrochage sur décrochage...

Leonard pousse les voyants dans le rouge sur tous les autres leviers : cadrages composés ou foutraques qui s'enchaînent, échelle de plan sous ecstasy, décrochage de son, multiplication des supports vidéos (dv, webcam...) et 35mm, du grand-angle en abondance,  des plongées, des contreplongées... Ca n'arrête jamais, même s'il y a dans le film des débrayages de rythme ou des scènes plus feutrées, il n'empêche que ce n'est jamais, mais alors pas une seconde, sobre. Et comme le sujet est ce qu'il est, bah, ce n'est plus de la folie, c'est de la folie au cube ! 
 
 

Alors, z'yva la petite copine ultrachiennasse et indépendante (et belle), qui parle comme un charretier et joue à la douche écossaise sexuelle avec son mec... A fond les shorty ultramulloses ! A woualpé le héros ultra-musclé, et en frontal s'il vous plaît ! Balance les scènes de sexe à qui mieux mieux, etc.

La narration, c'est pareil, avec des flashbacks de routiers roumains en fin de droit, abominablement démonstratifs, et encore plus sur-saturés (enfin, si c'est possible!), qui viennent couper la narration du temps présent  à la hachette, en plein milieu de l'action.

FEED n'est pas un film respectable, et vous ne pourrez pas l'emmener manger chez vos beaux-parents. En plus du maximoume kaotik modousse opérandaille, le film aborde des sujets mignons et délicats tels que la détresse affective, le sexe forcé ou pas, les limites entre désirs underground et humanité, le snuff, le serial-killing, les perversions sexuelles mais aussi mentales, la soumission et la domination, et donc la dialectique du maître et de l'esclave, les psychoses enfantines, etc. Là aussi, c'est du non-stop... 

Déjà, le sujet principal, en soit, allié à cette mise en scène hystérique, c'est une sacrée expérience. Le film n'est pas le plus cru, graphiquement, sur le papier pour ainsi dire. (Les scènes de bouffe mêlées de sexe sont relativement peu présentes ; c'est souvent l'un puis l'autre.) Mais c'est la dynamique infernale de l'ensemble qui fait que FEED est un film éprouvant, au sens éthymologique du terme. On le sent passer, c'est très dense (cf. la séquence finale, pourtant simple et répétitive qui semble durer un bon quart d'heure : c'est hallucinant). 
 

J'ai rarement vu un film aussi vulgosse que FEED ! J'en ris encore, et pourtant c'est vrai. Il a fallu que je me pince pendant le générique pour savoir si j'avais rêvé la chose. Et pourtant, c'est un film totalement abouti et qui fonctionne complètement. C'est vraiment un film passionnant !

 

Il y a sans doute plusieurs raisons permettant d'expliquer quelque peu pourquoi le film de Leonard fonctionne. Tout d'abord, si le film est linéaire et semble emprunter le chemin d'une enquête classique, le dispositif, lui, ne se cache pas. On est mis dans le bain immédiatement et entraîné à un rythme assez hystérique, malgré les décrochages, d'un bout à l'autre du récit, au pas de course. A l'image du héros qui s'abîme au contact de la Perversion Ultime, thème classique pourtant ici pris à revers,  nous aussi spectateurs ressentons un effroi certain qui fait sans aucun doute la réussite du film. Non seulement, on a du mal, assez souvent, à reprendre son souffle, mais c'est l'étrange entre-deux auquel Leonard nous invite qui est troublant. Ce film nous est étranger, bien au-delà des frontières esthétiques du Bien et du Mal. Cette histoire loufoquissime, mais extrêmement bien développée, et sans doute assez plausible, nous rend témoin d'une affaire étrange et de mœurs extraterrestres qui empruntent parfois au film de genre (le thriller). Là aussi, on est, sur le papier, sur un terrain balisé, mais l'histoire nous rend à la fois voyeurs (et donc impliqués) et complètement à la traîne et passifs, grâce à cette mise en scène hystérique. C'est cet effet dedans/dehors, très impliquant et très dérangeant qui frappe. FEED est un des films les plus loufoques du monde. En même temps, les implications sont presque palpables, et le dispositif, plus qu'artificiel, presque autistiquement baroque, marche à la fois dans une logique de sentiment d'effroi et dans une autre logique, celle de l'implication physique. Si le film est relativement sage dans sa représentation du corps, souvent aussi artificielle que le reste, elle joue assez avec la représentation stéréotypée de celle-ci pour qu'on ait l'impression de se  shooter à la chair, de se heurter à un mur de chair. L'attirance et le dégoût se mêlent, toujours relayés par un processus intellectuel (le film est aussi assez bavard) assez riche. Ce tourbillon nous entraîne vers une espèce de neutralisation (tout se vaudrait au final, et rien et/ou tout aurait de l'importance) de chaos et d'absence de sens assez hallucinants pour le héros et pour nous, pauvres hères. Plus on avance, plus l'affaire est gravissimme. Plus on voit et plus on s'abîme.

 

La prouesse de Leonard vient aussi du fait qu'il ne se contente pas, comme l'éventuelle concurrence, de nous assommer, mais que la réalisation, vulgaire et trop gourmande, fonctionne totalement et arrive à trouver son chemin entre outrance et sens. Le barycentre sémantique et émotif du film est dur à trouver au final. Leonard a choisi de faire le film le plus improbable du monde. Il mélange les choses les plus vulgaires, les plus attendues, et il arrive à mettre le doigt, paradoxalement, sur quelque chose de complètement inédit. L'hystérie à chacun des postes n'a aucun sens, mais leur combinaison respective fonctionne étrangement. Il faut dire que le réalisateur est aidé par ses deux comédiens, plus qu'impliqués, qui savent manier le tractopelle avec nuance. Ils donnent énormément de panache à l'ensemble, et ce sont sans doute eux qui évitent que le film ne devienne un objet de petits malins. L'équilibre global, lui, permet au film de s'affranchir de la pure et simple provocation, de la dépasser, d'en jouer pour la faire exploser. Une fois plongés dans ce cocktail explosif, nous arrivons à appréhender cet OVNI cinématographique et nous nous rendons compte qu'il finit par toucher un sentiment diffus presque métaphysique qui implique la représentation du corps (bien plus que vingt ans de cinéma art et essai), la violence gratuite ou la brutalité de nos fantasmes, et l'overdose face à un monde où toutes les limites ont été dynamitées. C'est dans cette nouvelle liberté des corps, dans l'explosion de leur possible, que serait la violence la plus gratuite (puisque la plus justifiée sémantiquement, souvent de manière spécieuse). Cette liberté nous enferme ! Gag ! De son côté, Leonard propose une réalisation logique et paradoxalement généreuse en n'enfermant jamais totalement le spectateur dans le premier degré.

 

En tout cas, Brett Leonard est complètement fou. Son film est un suicide commercial et cinéphile couru d'avance. L'Australien se fiche complètement de ce que doit être un film ou pas, et ne vise à plaire à personne. C'est aussi ce geste kamikaze et généreux qui étonne le plus, surtout de la part d'un réalisateur qui aurait sans plus à gagner à faire un film qui plaise. FEED est autonome, il ne ressemble à rien du tout. Tel Max, il est libre. Il se prend tous les murs pour, au final, aboutir de la manière la plus étrange.

Dr Devo.


PS: Le générique de fin est complètement hallucinant!





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Publié dans Pellicula Invisablae

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nonobstant2000 27/01/2011 20:03



ça y'est !!! JE VAIS LE VOIR !!!


14 minutes...14 minutes...14 minutes...13 MINUTES !!!!...13 minutes...



sigismund 16/06/2009 19:41

bien bien je comprends un peu mieux pourquoi vous êtes le cauchemar des pères de familes ...et la tête ?alouette ?ou bien ...euh...non ? 

Norman Bates 15/06/2009 22:47

Effectivement si pour vous l'art a pour vocation de critiquer les institutions, alors on ne parle pas de la même chose. Pour moi au contraire il doit tendre le plus possible d'une vérité sensuelle et émotionnelle, qui se rapproche d'un discours atemporel et non Historique. En gros si il y a une "critique" ou une prise de position c'est plutot un accident. Au risque de me repeter pour la n-ieme fois sur MF, c'est en tout cas comme ca que j'aimerais voir les choses, je prendrais ma réalité sans réalisme, merci.

sigismund 15/06/2009 22:35

bonjour Docteur,vous vous méprenez...j'ai pour ma part explicité là ou le paternalisme bon aloi de Mme Bates aurait tendance à me les gonfler, mais à part cela il n'y a rien d'autre à comprendre que ce que j'ai pu écrire...cordialement, 

Dr+Devo 15/06/2009 22:13

Salut Sigismund! Salut à Tous!J'ai l'impression que depuis quelques temps, nous passons pour d'affreux dogmatistes! C'est quand même un peu étonnant...Affaire à suivre!Dr Devo.