LA MAISON NUCINGEN de Raoul Ruiz (France/Chili, 2009): La maison aux fenêtres qui rient...

Publié le par L'Ultime Saut Quantique






[Photo: "OperaPatrie" par Dr Devo.]




Prenons deux spécimens humains. Le premier se nomme Pedro le Bolivar, il est critique professionnel, et donc rémunéré pour son travail dans le domaine du cinéma. A son grand dam, c'est lui qui a été tiré au sort au sein de la rédaction du magazine « Eat my Sh..! » pour aller voir LA MAISON NUCINGEN. Pedro le Bolivar, il aurait franchement préféré aller dégueuler sur le dernier film de Lars Von Trier, ANTIKIST, tellement c'est misogyne, tellement ça pue de la gueule, tellement c'est n'imp', tellement L.V.Trier c'est un escroc. Mais comme Pedro est encore un petit jeunot, c'est à lui de se carrer le sale boulot. Alors vous vous doutez bien que, pas motivé pour un écu, le Pedro ne va pas faire d'effort ni se fouler l'oignon et voilà en gros ce qu'il dira dans son papier sur le dernier opus de Raoul Ruiz: "(...) Le film accumule les erreurs et les fautes de goût avec un mixage sonore exécrable, des faux-raccords en pagaille, des éclairages indigents, un scénario qui tourne rapidement à vide (...) Autant d'éléments fâcheux qui rendent le film scabreux et désagréable". (Toute ressemblance avec la réalité et une vraie critique serait totalement fortuite !). Le deuxième spécimen de notre enquête n'est autre que Raoul Ruiz. Nous sommes le 3 Juin 2009, Raoul fête ses 12 ans dans une favela au Chili où il a grandi et pour son anniversaire il aimerait bien voir LA MAISON NUCIGEN, mais dans son cinéma de quartier on ne passe que TERMINATOR CORNED-BEEF et LOOKING FO KENNY AND BILLY AND SAMMY AND WILLY AND KENNY  et ça, ça le saoûle grave, Raoûl. Heureusement depuis dix ans, il a réuni suffisamment d'argent en vendant des "Push-A-Push-Pop" pour s'offrir un billet aller-retour pour la France dans le but de rencontrer le staff de Matière Focale qu'il admire et qui le lui rendra bien et, tant qu'a faire, aller visionner LA MAISON NUCINGEN en salle. Le problème, c'est que son avion part dans deux semaines et que LA MAISON NUCINGEN n'est sorti que dans quatorze salles en France en première semaine et à des horaires peu recommandab' ! Arrivera-t-il à temps, avant que le film ne soit plus à l'affiche ? Malheureusement, rien n'est moins sûr pour Raoul Ruiz (Rien à voir avec le cinéaste)...

 

Here comes The Pitch...

 

Jean-Marc Barr dîne tranquillos avec une femme (probablement son épouse) au restaurant lorsqu'il s'aperçoit qu'un groupe de personnes installé à une table voisine est en train de parler de lui (note personnelle: Mais qu'est-ce que c'est que cette table de restaurant qui bouge, c'est bizarre quand même, z'oraient pu faire attention les décorateurs, mettre une petite cale, c'est pas très pro tout ça... passons.). Entendant les divers commentaires plus ou moins fondés de ses voisins, Barr se remémore ces évènements tels qu'il les as vécus et qui se sont déroulés bien des années plus tôt à la "Maison Nucingen". Quelques années auparavant donc, on retrouve Barr avec Elza Zylberstein, ils vivent dans un petit appartement miteux de Paris, mais une main chanceuse de Barr au poker vient de leur faire gagner une luxueuse demeure somewhere so far away from L.A. Sans trop tarder nous nous retrouvons avec le couple aux abords de la vaste demeure perdue au milieu d'une végétation pour le moins exotique (nous sommes peut-être en Amérique du Sud). Là, une bonne à l'accent germanophone les accueille, et un écriteau à l'entrée de la maison indique que seul l'usage du français est autorisé dans la maison (la bonne précisant que les langues étrangères peuvent être pratiquées à l'extérieur de la maison ou dans les toilettes !). Dès lors, il est difficile de dire où l'on se trouve géographiquement et à qui nous avons affaire, Ruiz brouille les pistes d'entrée de jeu et nous sommes déjà totalement et délicieusement perdus. Cela tombe plutôt bien car il faudra aimer se perdre dans LA MAISON NUCINGEN. Enfin, une précision de taille avant d'en passer aux choses sérieuses, la "Maison Nucingen" est encore habitée par ses (ex)propriétaires qui sont pour le moins lunatiques... Allez savoir pourquoi.

 

Nous pouvons maintenant revenir sur les déclarations de Pedro le Bolivar et, d'emblée, je peux dire que le loustic a vu tout à fait juste ! Oui, les faux raccords sont légion. Oui, le mixage sonore est étrangement assez aléatoire et certains sons semblent sortir d'un magnétophone. D'autres semblent avoir été pris en direct de façon un peu archaïque et d'autres enregistrés en studio de façon plus professionnelle. La matière sonore est donc pour le moins instable et des différences de "qualité" se font nettement sentir. La photo est elle aussi très instable et parfois très agressive. Le film a été tourné en vidéo numérique et beaucoup de séquences en extérieur (mais pas seulement) sont totalement surexposées ce qui donne des blancs beaucoup trop éclatants et une perte de détails dans l'image. Dans une même séquence, la photo peut varier selon des changements d'axe ou de valeurs de plans. Bref, on zapperait quelques morceaux de séquences deci delà qu'on prendrait ce film de Ruiz pour un complet travail d'amateur et ainsi rejoindre l'avis de Pedro le Bolivaro sans trop de complexes. Sauf que là où Pedro a vu des défauts j'y ai vu des partis-pris de mise en scène réfléchis et quelque chose de très punk... Et de très beau au final. Raoul Ruiz sait très bien ce qu'il fait et cela se sent. Aussi loin d'être des erreurs ou des fautes de goût, tous ces partis pris de mise en scène, parfois choquants, assurément déroutants, ont une logique bien précise et rudement efficace, je m'explique.

 

Sans vous en révéler trop sur l'intrigue, je peux au moins vous dire qu'il se passe dans cette "Maison Nucingen" des évènements tout à fait étranges et que les nouveaux arrivants, à savoir Barr et Zylberstein, ne sont pas forcément les bienvenus. Reste à savoir qui est hostile à leur arrivée: les habitants actuels, proches de se faire bouter hors de la maison, ce qui serait assez logique, ou la Maison elle-même. Il faut dire que dès que l'on pénètre dans la Maison, on peut oublier l'espace et le temps tels qu'on les conçoit habituellement. Dans la Maison Nucingen, le temps s'écoule différemment (toutes les horloges et montres sont arrêtées) et l'espace de la maison est sinueux et paraît infini. La probabilité de se perdre dans cet espace/temps est immense. Bien.

 

Nous sommes habitués à ce que le cinéma épouse un certain nombre de règles très précises et rassurantes pour le spectateur que nous sommes. Ici, Raoul Ruiz fait une fois de plus éclater les règles du "cinéma classique" en adoptant les partis-pris de mises en scène étonnants que je citais plus haut. Ainsi Ruiz va créer un espace/temps alambiqué et non conventionnel propre à la Maison et à ses habitants, pour mieux les perdre, et pour mieux nous perdre aussi. Par ces procédés, nous devenons nous aussi peu à peu habitants de la "Maison Nucingen" et sommes ainsi tributaires de ses caprices, car vous l'aurez compris, je pense que la vraie star du film est bien cette maison (le titre du film nous l'indique on ne peut plus clairement). Par le biais des nombreux panneaux et travellings qui inondent le film, la maison - comme si elle avait des yeux - devient vite une présence vivante, en mouvement, qui scrute et oppresse ses habitants. Mais elle se joue aussi de nous, spectateurs, en nous délivrant certains éléments, signifiants ou pas, quand bon lui semble dans les fins de travelling ou dans les arrières et/ou avant-plans. L'objet délivré par Ruiz est d'autant plus déroutant que les règles instaurées par LA MAISON NUCINGEN sont capricieuses et ne semblent pas fonctionner de la même manière pour tout le monde. C'est comme si cette maison avait une âme espiègle et qu'elle la mettait en œuvre par la mise en scène et ses partis-pris étranges (les faux raccords, les différences de son, etc.) pour mieux perdre ses personnages et nous avec. Tout cela nous plonge dans une ambiance fantastique peu habituelle, tantôt dérangeante, tantôt hypnotique ou surréaliste. En tout cas, tout ce petit manège fonctionne très bien.

 

Enfin, je peux tout à fait concevoir que le film ne reçoive pas une adhésion complète tant l'objet est curieux. Ce que je reprocherai tout de même au troufion Pedro le Bolivar, c'est de ne pas avoir été plus loin que le bout de son petit naseau en n'acceptant pas que ce qu'il envisage comme de graves erreurs et des "fautes de goût" forment en fait des partis-pris réfléchis et une véritable vision de réalisateur ! Le critique Pedro est si engoncé dans sa vision monolithique des choses qu'il refuse les bouleversements draconiens que l'art cinématographique se doit de nous offrir. Et tout cela est fort dommageable car Pedro nous trompe et nous ment ! Je dirai aussi que par ses abords quelque peu froids, le film de Ruiz ne l'est pas tant que ça et il ne faut pas se méprendre, Ruiz est un petit garçon qui veut nous faire jouer. Reste à nous spectateurs de nous laisser aller au jeu.

 

Allez-y tant qu'il est encore temps !

 
L'Ultime Saut Quantique. 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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sigismund 12/06/2009 20:17

'la maison à des yeux'..par Raoul Ruiz, ça ne peut pas ne pas être intéressant.