CREEP de Christopher Smith (UK-2005): La Rampe des Feux

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Fais comme tes Ancêtres ou Ignore-les, C'est Pareil" par Dr Devo)

Chers Amis,
 
Le voilà, le beau mercredi du joli mois de mai, sa sirène qui hurle aux quatre vents dans le midi, et ces petites sorties dont je ne me souvenais même pas. On se précipite calmement donc sur ce CREEP, dont la rumeur (Mad Movies essentiellement) dit le plus grand bien. Et comme on ne va pas cracher sur le cinéma fantastique, on ne se fait pas prier pour aller affronter la VF !
 
Kate est une jeune fille qui sait ce qu'elle veut. Un soir, alors qu'elle est à une fête, elle décide de partir précipitamment car elle sait que George Clooney (je cite) est en ville, et sa meilleure copine a des invitations pour la soirée VIP organisée pour l'occasion. Il est tard, la voilà donc à chercher un taxi, en vain, puis la voilà qui rentre dans une station de métro où l'on sait que des gens disparaissent mystérieusement. En attendant la rame, elle boit un petit coup de vodka et s'endort bêtement pour ne se réveiller que bien des heures plus tard. La station est fermée et la voilà piégée. Une très longue nuit d'angoisse commence, dans les souterrains du subway londonien où "quelque chose" assassine et mutile tout ce qui passe...
 
Bon, c'est du carré, c'est un vrai sujet de série B anonyme, pouvant laisser présager le pire et le meilleur. Tant mieux car les scénarios à rallonge et à retournements multiples, ça va bien maintenant, merci. La scène d'ouverture, un peu longue, est assez roublarde, mais annonce bien la couleur : ça va être du sec, du sans fioriture, et sans doute (espérons-le) du sans numérique, rien que de la tripaille, du suspense et de la mise en scène. Un fantastique un peu old school qu'il serait bon en effet de revisiter, loin des mouvements de caméra incessants, des plans microscopiques et du tout-numérique des productions du moment (un de ces quatre, ils ne sauront plus tourner une scène où l'actrice prend son téléphone ou franchit une porte, et ils devront le faire en synthèse !). La seconde scène, pas vraiment intéressante, est un prétexte pour passer directement à la suite et au vif du sujet : le truc qui massacre des gens dans le métro. Avant d'être enfermée, l'héroïne (l'allemande Franka Potente, qui jouera en tête d'affiche dans le prochain Soderbergh avec Terence Malick au scénario) déambule dans le métro à la recherche d'un ticket qu'elle trouvera auprès d'une SDF. Et il est vrai, comme dans les années 70 ou 80, que le territoire du film est rempli de clochards et de marginaux. Ben oui, parce que chez Carpenter ou Romero, il y avait ça aussi ; chose bien souvent perdue maintenant, il y avait aussi beaucoup de social dans ces films.  Chic, chic!
 
Très vite donc, on sait à quelle sauce on va être mangé, et très vite, les indices se confirment : attention danger ! Tout ce qu'on pouvait espérer d'un film avec un projet pareil (refaire de l'horreur classique, même en restant un film d'exploitation sans prétention) va être irrémédiablement bafoué. Bon, évidemment, ça arrive quelquefois dans ces cas-là, les dialogues n'y vont pas vraiment avec le dos de la cuillère et la "characterisation", comme diraient nos amis de chez nous en Amérique, y va à fond les ballons. Il y a deux parties distinctes dans le film, une avec et une sans la "chose" (je vous laisse voir ça). Et c'est proprement épouvantable. Evidemment, quand, dans un film, vous avez un plan vide (sur une porte, admettons, où l’on ne voit pas très bien ce qu'il y a de l'autre côté du seuil), vous pouvez faire peur à vos spectateurs à chaque fois, et quasi immédiatement, en faisant surgir quelque chose (couteau, personnage, petit chien...) sans prévenir. Ça marche à tous les coups, ce qu'a exploité jusqu'à l'absurde notre ami Wes Craven dans la série de slashers des SCREAM. Il le fait cent fois par film (mais il ne fait pas que ça !), et cent fois, ça marche. La mise en scène de CREEP reprend le même principe mais ne fait rien autour ! Ben non, ça sera ça et rien d'autre. Dieu que c'est laborieux. La mise en scène s'articule sur plusieurs axes bien définis. Des plans statiques pour imposer le silence, des plans subjectifs en veux-tu, en voilà, pour la découverte de nouveaux décors, des champs et contrechamps tout bêtes (et permutables à l'infini) pour les dialogues, et de la caméra qui bouge pour l'action. Je caricature à peine. Et surtout, surtout, de petits travellings pour les plans de surgissement qui n'arrêtent pas de finir de surgir pendant tout le film. Au bout de la 20e fois, ça lasse. Le tout, bien sûr, sans aucune velléité de spatialisation, ce qui est bien sûr le plus grave. Du coup, le résultat est prévisible : l'action est bêtement mécanique, et répétitive au plus haut point. La mise en scène est donc (et là, je ne parle pas de scénario) bêtement narrative. Tous les effets, battus et rebattus dans le cinéma fantastique depuis des siècles, sont utilisés des millions de fois. Le montage est dans la même lignée, narratif, à l'exception d'un ou deux petits effets (lorsque notre couple de victimes croit au détour d'un couloir "marcher sur lui-même", ce qui n'est qu'un faux raccord volontaire). Le cadre est très majoritairement quelconque. Il n'y pas vraiment d'échelle de plans, le réalisateur privilégiant souvent le plan rapproché. Le rythme est donc anonyme, prévisible, et ça, dans ce genre de films très carrés, ça ne pardonne pas.
Côté lumière, ça blafarde tout ce que ça peut, avec le soutien d’une direction artistique qui pousse le film dans une direction SILENT HILL (le jeu) avérée dans les décors, là encore, comme il y a quelques semaine avec SAW et son lot de carrelages muraux décrépis... et ré-pé-ti-tifs. C'est très gênant en effet, car les personnages, et surtout celui de Kate, ne sont absolument pas attirants, ni dans la sympathie, ni dans l'antipathie. La pauvresse a l'air d'une greluche (ben oui, on va nous refaire le coup de la transformation en femme forte), et son collègue prisonnier va même nous faire une tirade sur sa petite fille, que même si je m'en sors c'est pour elle, etc. Il faut reconnaître au réalisateur qu’il livre un film assez gore, et on sent la volonté de créer une ambiance malsaine. Mais on ne fait pas un film avec de "bons sentiments", et l'aspect total du film ressemble finalement plus à un clip à la Marilyn Manson (un truc craspec, mais classe... chez Manson), sans vouloir paraître désobligeant avec le chanteur. Disons plutôt qu'on est en plein clip de Prodigy (et ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : ça ressemble à cette ambiance-là, mais ça n'en a pas le rythme, CREEP cultivant justement son côté old school dont je parlais tout à l'heure). D'ailleurs, l'affrontement final est ahurissant de mauvais goût et de kitsch, ce qui rapproche le film définitivement de la pire des séries Z. Tout ça, c'est du décorum, jamais rien ne s'incarne. Et on peut même soupçonner que le côté social de la chose n'est là aussi que pour le packaging, pour avoir le look coco des années 80, ou pire encore, n'est là que pour assurer une chute au film, comme le pire des courts-métrages ! [Ce qui est un mauvais calcul, car dès qu'on est sorti du tunnel dans la dernière séquence, on sait très bien ce que va être la chute !]
Des clichés et de la répétition, c'est aussi la base de nombre de petits films fantastiques qui jouent avec des scénarios timbres-poste. Bien sûr. Ce n'est pas du tout ce que je reproche au film, c’est plutôt son manque de rythme et de personnalité. Et comme le réalisateur a posé d'emblée son film comme un retour brut aux sources, on a la très désagréable impression de quelqu'un qui flatule plus haut que séant, et disons le tout net, d'une certaine arrogance. Enfin, les acteurs sont absolument désastreux, surtout Franka Potente. Les seconds rôles sont avalés par la VF et le manque de relief de leur personnage. C'est dur, il est vrai, de faire des personnages bien relevés, avec du caractère, quand on joue avec des archétypes... C'est vrai. Et c'est là, à ce genre de défi, qu'on reconnaît les bons metteurs en scène.
 
Et le Dr Devo, ben il est pas content, et même furieux. A l'instar de la quasi-totalité du cinéma art et essai, CREEP est curieusement, et avec d'autres prérogatives, le type même du film finançable, c'est-à-dire du film à brioche (notion de brioche, voir ici), et à notes d'intention. Comme SAW, on sent une volonté de se faire une carte de visite à bon prix (et ici subventionnée par l'Etat qui plus est, car le film a été financé par le UK COUNCIL, merci Alan Parker !), de mouliner à fond dans les festivals (car c'est sûrement aussi un film de festival), avant d'aller tenter le gros coup aux USA. Mais le plus grave est cette impression de faire un film de suiveur déguisé en auteur (sans même l'humilité des petits artisans de la série B efficace). Car c'est cela que cherche le réalisateur : reprendre à son compte ce qui s'est fait dans le passé, sous prétexte de réactualisation, mais en refusant de faire de la création ! C'est absolument abject artistiquement parlant de voir qu'on est prêt à renoncer à toute volonté de faire un film original pour faire un film de manière quasi marketing, du ready-made ! Christopher Smith est un opportuniste. Et essayer de nous flatter dans le sens du poil, en ajoutant scènes gore et ambiance malsaine, n'y changera rien : la mise en scène est vide, et son film, c'est de l'opérette dénuée d'âme ! [SAW, même si je ne suis pas grand fan, a quand même visé plus haut, malgré un certain opportunisme, et a essayé au moins d'être malin et surprenant, et CREEP ne lui arrive pas à la cheville.]
 
Si on ne peut que se réjouir de revoir, pour le meilleur et pour le pire, du cinéma fantastique populaire sur les écrans, il est décevant d'en voir les scories les plus opportunistes. C'est sans doute le signe d'un genre qui se démocratise en quelque sorte, qui ne touche plus forcément un public d'aficionados hardcores, mais un public large qui a enfin réintégré le fantastique ou l'horreur comme des genres ayant leur place à côté du thriller ou de la comédie.
Par contre, ce que je ne pardonne pas (poésie über alles !), c'est l'opportunisme et la bêtise. C’est encore le distributeur qui va rafler la mise en sortant la bouse la moins risquée et en raflant au passage la mise des vrais petits films, des vrais réalisateurs qui essaient péniblement de monter des projets ayant un tant soit peu de caractère, pour les voir sortir directement en vidéo, et encore, quand ils sortent. Ne soyons pas dupe. CREEP vole le pain d'autres films. Et les distributeurs prouvent une fois de plus leur incapacité à vendre des projets nouveaux, et leur méconnaissance totale du cinéma ! N'allez pas vous faire voler 7 euros là-dessus, et allez acheter LA LOUVE SANGUINAIRE, ou encore ce film anglais sur lequel tout le monde a craché, mais qui est quand même sorti en France en DVD : THE BUNKER, film qui aurait pu plaire aux non-amateurs de fantastiques d'ailleurs. Les cinéphiles remarqueront que CREEP se vend partout dans le monde et sort avec une facilité déconcertante (à votre avis, pourquoi ?), alors qu'il faut attendre des années pour que des films plus ambitieux sortent : HOUSE OF 1000 CORPSES, le beau film grand-guignol et très angoissant de  Rob Zombie (avec plein de mise en scène dedans, c'est étonnant !), BUBBA HO-TEP de Don Coscarelli (réalisateur du magnifique PHANTASM), que tout le monde salue mais qu'aucun distributeur ne veut prendre sous son aile, même pas en vidéo (c'est bien, mon petit Vincent, ton tableau est superbe, coupe-toi l'autre oreille maintenant !), le japonais SUICIDE CLUB (superbe et qui rapporterait sans nul doute beaucoup d'argent) ou encore UZUMAKI, qui sort directement en DVD. Sans parler du fameux CARD PLAYER de Dario Argento qu'on ne verra sans doute jamais en salles, etc. Honte aux distributeurs ! Des imbéciles !
 
Un petit mot aussi pour mes amis journalistes ! Bon, Mad Movies, journal qui fut jadis aventurier, et qui maintenant débite du dossier de presse plus vite que son ombre (votre petit cousin Kevin serait plus pertinent), a adoré CREEP ("efficace et sans prétention"). Le Monde, sous la plume de l'ignoble Jean-François Roger, adore ce retour aux sources, ainsi que Télé 7 Jours ! Ils sont venus, ils sont tous là ! Tous faisant leur article sous influence du dossier de presse et de la rumeur !
 
Halte au sketch et halte à cette bêtise meurtrière ! Faites comme moi : Soyez Devo !
 
Solennellement Vôtre,
 
Dr Devo
 
PS (réflexions avant publication) :
1) En fait CREEP ressemble à un million d'autres films. Avec vos sept euros, allez acheter (neuf en plus) le DVD de LEECHES ! de David DeCoteau, qui est magnifique plastiquement, avec des plan en scope vraiment étonnants. Voilà un travail d'esthète. Et d'ailleurs, pourquoi ça ne sort pas en salles ? Ce n'est pas le film du siècle, mais en tout cas, ça doit être drôlement joli sur écran géant, ces travellings sur le carrelage...
2) Le réalisateur de THE BUNKER a vraiment quelque chose à dire, je pense. Dommage, il ne fera sans doute plus de films. C'était vraiment un beau film. Très émouvant en plus.
3) Dans mon article sur WALKER d'Axel Cox, vous trouverez le lien vers le site de ce réalisateur. En fouillant un peu, vous verrez comment il voit les réformes récentes du British Council. C'est très instructif. Et comme dirait notre amie Tilda Swinton, c'est pas comme ça qu'on va découvrir le nouveau Derek Jarman !
4) C'est tout le temps les même qui raflent la mise ! Pour réussir dans le cinéma, essayez de devenir réalisateur plutôt que de monter un film ! Comprend qui peut...
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Le Marquis 06/05/2005 12:25

PS : je voulais dire : n'a pas été diffusé à la TV depuis quelques temps maintenant - c'est à la TV que je l'ai découvert quand j'étais petit : grand souvenir, bon petit film.

Le Marquis 06/05/2005 12:23

Mais détrompe toi, j'ai bien vu WOLFEN. Et tu excuseras les plus jeunes, le film n'a pas été diffusé à la TV et n'existe actuellement pas en DVD en France, et il date quand même un tout petit peu maintenant. Et avant que tu n'abattes ta deuxième carte (oouuuuuuh...), je connais aussi KILLER KLOWNS, qui est très attachant - mais de là à le placer au Panthéon... Au fait, tout ce bla-bla (tu écoutes Princesse Erika quand ton Led Zeppelin est fini ?) est supposé tourner autour de CREEP, avec quelques échanges sattelites sur l'état du fantastique actuel (très honnêtement, j'ai l'impression d'entendre cette remarque depuis vingt ans, mais bon). L'objet du débat n'est pas un des titres que Léon cite dans un de ses commentaires. Peut-être que les gens ont vu WOLFEN et se foutent comme de leur première couche qu'il soit n°1 dans ton Top 50?

leon 06/05/2005 10:09

Leon a laissé un commentaire ici.
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Le Marquis 05/05/2005 23:13

Leon, tu confonds, MAY n'est pas un jeu X-Box, il ne peut donc pas être injouable. DARKNESS n'est pas mémorable parce que toi, tu ne t'en souviens pas ? C'est une théorie intéressante... Et pour ce qui est du grotesque, LA GORGE DU DIABLE, bien poussif et laborieux, n'a pas trop à se soucier de la concurrence (ceci dit, j'ai très bien dormi). Au fait, tu parles de quel CHIEN DES BASKERVILLE, il y en a quand même eu un paquet ? Si c'est celui de Terence Fisher, il est correct, mais Fisher a très souvent fait beaucoup mieux. Malheureusement, je doute que ce soit un film fantastique. Pour ce qui est du "fantastique = daube", je ne sais même pas si je dois relever, je distingue là une provocation à deux balles juste destinée à énerver. Mais bon, pour le chaland qui passe et que ça amuse : le fantastique c'est nul. C'est Léon qui l'a dit. Adios donc LE PROCES d'Orson Welles, bye bye ALPHAVILLE, hasta la bista L'HEURE DU LOUP de Bergman, on se reverra dans un monde meilleur LA FELINE, goodbye METROPOLIS, in memoriam L'AVENTURE DE Mme MUIR... Ad lib. Dorénavant, je ne regarderai que de vrais bons films,à savoir des polars, des comédies et des drames historiques. Léon, je devine un sourire de requin derrière ces petits commentaires, tu as l'allure de celui qui marche sur la main du petit garçon tombé en faisant mine de vouloir le relever.
Pierrot, L'ECHINE DU DIABLE n'est pas si mal, ça me surprend, tu l'as vu en VO? Pour ce qui est du fantastique hollywoodien, je vois ce que tu veux dire, surtout avec cette mode récente du remake - je ne brûle pas d'impatience à l'idée de voir le remake d'AMITYVILLE vu ce que je pense déjà de l'original.

Pierrot 05/05/2005 23:00

Mea culpa! il est vrai que le cinéma asiatique nous a offert de jolies perles fantastiques ("Dark water",le premier "ring" et le fabuleux "Kairo"...). Je parlais plutôt du cinéma hollywoodien...N'ayant pas vu les films que vous citez, Mr le Marquis, excepté "l'échine du diable" que je trouve médiocre (qui n'est pas ricain en plus!), je vous laisse le bénéfice du doute mais je reste assez pessimiste (il est vrai que la situation décrite s'applique plutôt aux années 90!)