NEXT OF KIN de Tony Williams (Australie/Nouvelle-Zelande, 1982): Rien sur ma Mére !

Publié le par Norman Bates






[Photo: "Tissus Organiques" par Dr Devo.]



Buvez abondamment, faites circuler l'air, et gardez vos personnes âgées chez vous en cas de canicule. Il est très important de bien se prémunir des méfaits de la déshydratation, ils l'ont dit à la TV. Lisez plutôt Matière Focale avec un verre de whisky-glace pendant qu'une petite Indonésienne vous agite un éventail avec grâce. Ces précautions d'usage effectuées, nous allons pouvoir passer à NEXT OF KIN, premier et dernier film de Tony Williams, complètement oublié en France à l'exception de quelques individus extravagants comme le Dr Devo. C'est donc sur sa volonté expresse que je m'en vais explorer la maison de retraite Montclare en compagnie de Linda. Bonjour Linda.


La première fois que j'ai vu Linda, je ne l'ai pas trouvée belle immédiatement. Son nez un peu trop long, ses vêtements très marqués 80's et ses cheveux bruns en orbite autour de sa tête m'ont d'abord fait penser à  Jennifer Connelly, en plus sauvage. A l'époque, il faut bien dire que je la connaissais à peine, et que les circonstances qui m'ont amené à la connaître sont fort étranges.


Linda est de retour dans son petit village natal. Sa mère est morte récemment et elle hérite de la maison de retraite Montclare, dans la famille depuis de nombreuses années. La maison fonctionne à plein régime et les patients ont l'air assez heureux. Linda est jeune et inexpérimentée, elle ne sait pas trop quoi faire de cet héritage. Ayant coupé les ponts assez tôt avec sa mère, elle ne paraît pas très triste de sa disparition. Les gens du village parlent de sa reum comme d'une originale un peu dérangée, ce qui a pour effet d'accroître la curiosité de la nouvelle directrice de l'établissement. Elle se plonge alors dans le journal intime de sa génitrice, et découvre de biens étranges secrets sur la maison...

 

NEXT OF KIN, intitulé sobrement "Montclare Rendez-Vous de l'Horreur" en France (NduDr: les vieilles VHS peuvent porter un titre ou l'autre, ouvrez l'oeil sur les braderies !"), est ce qu'on pourrait appeler un film de maison hantée, genre assez populaire dans les fêtes foraines et dans les années 80. On pense évidemment immédiatement au SUSPIRIA de Dario Argento, d'autant plus que notre chère Linda ressemble beaucoup à Jessica Harper. Enfin immédiatement c'est faux, car le premier plan pré-générique donne un peu la couleur et nous fait pénétrer admirablement dans un monde étrange et d'emblée très marqué : le plan est au ralenti, plus exactement calé sur le rythme de la bande-son. C'est très rythmique et très lent : le plan consiste juste à faire se déplacer le personnage féminin autour de la voiture ou l'on devine un passager. Une voix off nous apprend que c'est la mère, elle lègue tout à sa fille. Puis générique. Ca commence bien.


La vie dans une maison de retraite. Les personnes âgées un peu folles vaquent à diverses occupations qui vont du journal de Pernaut au bridge sur fond de Piaf. Alors que rien ne nous laissait attendre une telle découverte, le vieux Lance trouve un cadavre dans son bain.


Ce rythme très lent du début est un peu oublié, on passe aux choses sérieuses. Caractérisation des personnages, amourettes de Linda avec un bûcheron local, découverte des notes de la daronne. Petit à petit l'inquiétude s'installe : des ombres apparaissent, on découvre un cadavre. La vie paisible de la vieillesse bascule doucement dans le fantastique. La mise en scène est ravissante : soin dans les cadrages, photographie superbe, respect de l'échelle de plans et des axes... Par les temps qui courent, je prends. Au milieu de tout ce soin, le fantastique s'immisce tranquillement : quelques silhouettes en arrière-plan manifestent leur désir d'entrer dans le cadre. Là où tout était plans fixes et rigueur, quelques mouvements de caméras apparaissent en loucedé, ils suivent étrangement le parcours de Linda.


Au point où nous en sommes, arrêtons-nous un instant. Fermez les yeux et écoutez. Le son de la forêt, le silence, un chat qui miaule au loin. J'entends Linda qui arrive, et la musique qui reprend. C'est sublime, c'est un mélange entre Carpenter et les Goblins, c'est industriel et parfois pastoral. La fin est carrément industrielle et étrange, jusqu'à se conclure sur des voix d'hommes transformées. Pour info, le compositeur n'est autre que Klaus Sculze, qui a travaillé sur la musique du MANHUNTER (LE SIXIEME SENS) de Michael Mann mais qui est surtout un fer de lance du mouvement punk allemand avec Krafterwerk ou Tangerine Dream. Le son et la musique sont un des éléments les plus réussis de NEXT OF KIN. Il y a un jeu sur les silences et les bruits complètement à contre-courant de ce qui se fait maintenant : les effets de surgissement se font tous dans le plus grand silence, contrairement par exemple au dernier Sam Raimi où à chaque entrée dans le cadre, les amygdales vous sortent par les oreilles. De plus, lorsque la musique s'accélère ou ralentit, ça a toujours un impact dans l'image. Les ralentis sont à la limite de l'image par image, on n'est absolument pas dans du Zack Snyder par exemple. C'est de la décomposition du mouvement, très sensuelle et surtout en phase totale avec le son.


Les rêves de Linda. Elle est encore une gamine, elle grandit dans la fameuse maison Montclare de sa mère. Elle traverse les couloirs avec son ballon rouge. Les rêves de Linda sont-ils empreints d'une réalité historique quelconque ? Jusqu'où l'imagination s'étend-elle lorsqu'on se retrouve seul ? Elle commence à voir les mêmes choses que sa mère, elle rêve des cadavres qu'elle a vus. Est-ce qu'ils étaient là avant ? Sont-ils là maintenant ? La caméra de Williams ne nous permet pas de le savoir. On est avec Linda, dans sa tête.

Maintenant, Linda flippe. Elle se lève la nuit, se balade dans les couloirs avec sa lampe de poche. Des choses disparaissent. Des choses bougent. Elle continue la lecture. Sa mère constatait les mêmes choses. Les villageois disent que sa mère restait parfois des heures seule à regarder par la fenêtre. Comme si elle voyait des choses dans sa tête. Elle ne peut pas rêver tout ça, des gens meurent vraiment.


Ca va de plus en plus vite. Linda est maintenant poursuivie par des ombres. Elle suspecte le médecin, le livre des comptes semble maquillé, de l'argent sort. Et puis, c'est le chaos.

 

Si la première partie est majoritairement constituée de plans fixes, la suite est beaucoup plus animée. Les caméras suivent les personnages dans les couloirs comme dans les scènes célèbres du Kubrick. Les mouvements de caméras "Louma" rappellent pourtant Argento, ce mélange entre les deux est surprenant. En fait, le début du film est très SHINING, la fin très Argento dans la mise en scène du gore, des meurtres. Il y a un net contraste entre le début, très planant, posé, contemplatif, et la fin très baroque. Le basculement est assez subtil et passe par la musique qui devient de plus en plus punk. Les dernières scènes du film sont proprement hallucinantes ! Il faudrait un article entier pour en parler. D'une richesse formelle éblouissante, à l'image de la fameuse scène de l'œil (là encore, Argento n'est pas loin !!) dont le découpage terrifiant se termine sur un plan vu de haut au ralenti de Linda traversant le couloir m'a laissé bouche bée, cette conclusion gomme la tendance fâcheuse du scénario à expliciter un peu trop les zones d'ombres de l'intrigue.

 

Maintenant si vous n'avez pas vu le film, évitez de lire ce qui va suivre je vais spoiler sa race.

[Traduction du Docteur D: Cher Lecteur, si tu n'as pas vu le film, passe le paragraphe suivant, car tu louperais quelque chose de sublime : ce film en étant  totalement vierge de toute influence.] 




Putain la scène des sucres !!! Quelle idée extraordinaire ! Il y a un suspense dingue accumulé depuis la sortie de la salle de bain, et ce fameux plan de haut bouleversant. Linda réussit à s'échapper mais est poursuivie par le psychopathe. Elle arrive tant bien que mal à se réfugier dans un bar vide où il y a un enfant seul (!), et là, alors qu'elle a un putain de psycho qui lui court après, elle déguise le gamin en Rambo, et elle EMPILE DES PUTAINS DE SUCRES !!!!! Ca dure une éternité ! Elle fait une pyramide sucre par sucre, et au moment de mettre le dernier tout s'effondre. Et le psychopathe débarque en voiture, pète tout, et la fille sort un fusil et le flingue. A ce moment-là, Williams prend un tournant absolument surréaliste. En fait, tout tient dans cet instant : si elle arrive à faire une pyramide en sucres, elle est sauvée, elle en est consciente. Surtout que je ne vous ai pas dit que le tout se passe sur fond de TV qui diffuse un ballet splendouillet. Alors que tout le monde attend une résolution rapide de la poursuite, Williams nous balance un ballet pendant qu'une gonzesse empile des sucres sous l'œil attentif d'un gamin déguisé en soldat. C'est un gros doigt tendu au cinéma de suspense classique où la résolution se joue dans l'aboutissement d'un climax. C'est totalement punk. La mise en scène est très belle dans cette pièce, il y a un plan très beau mais très bizarre, celui dans lequel on découvre la télévision. La caméra commence par filmer Linda qui regarde fixement dehors, puis va carrément chercher le poste en hors-champ. Personne ne regarde l'émission dans le film, seul le spectateur voit ça. Le son aussi est important : la télé se coupe d'un coup, pour le placement du dernier sucre, et repart quand il tombe, au même moment le psychokiller rentre en camion. Est-ce que la télé est vraiment dans la même dimension ? Je vous laisse seul juge... Le plan final enfonce le clou sur la folie suggérée de la fille, en effet, c'est quasiment le même plan qu'au début avec sa mère. Quid de la mère, quid de la fille ?

 

[Fin du spoiler]

 



Des idées comme celles-là, il y en a un paquet, de fait on ne sait pas vraiment où se passe le film, on est plutôt dans une exploration de la folie de la mère et de la fille, la transmission maternelle, la nécessité du deuil. Tout cela passe par la mise en scène, bien entendu, ce qui donne une approche sensuelle de cette tension, cette folie, ce deuil. En ça, NEXT OF KIN n'est pas un film d'horreur classique, bien que le suspense et la tension écrasante soient au rendez-vous.

 

Je pourrais encore parler des lustres du film (ils sont très beaux !), mais cela fait quatorze heures que je n'ai pas fermé l'œil, des junkies font du tam-tam devant chez moi et des visions chamaniques de Lech Walesa commencent à apparaître dans mon champ de vision. Il me reste juste assez de lucidité pour vous parler de Linda, personnage très beau et magnifiquement interprété par Jacki Kerin : enfin une femme qui en a, et qui n'hésite pas à se battre, contrairement à la plupart des meufs de 90 % des films d'horreur (selon l'INSEE). Les autres acteurs sont formidables aussi, le vieux Lance par exemple, bien qu'il ressemble à Jacques-Yves Cousteau. Je ne saurais que trop vous conseiller d'essayer de vous procurer ce film auprès de votre oncle d'Amérique, car ce n'est pas demain la veille qu'il va y avoir un DVD français. Ou alors envoyez de grosses sommes d'argent à Matière Focale pour qu'on puisse éditer des DVDs et organiser des soirées à Ibiza.


Norman Bates.




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Publié dans Corpus Analogia

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